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Mexico 68 : des Jeux olympiques très politisés

Mexico 68 : des Jeux olympiques très politisés

L’image est aujourd’hui célèbre : sur le podium, deux athlètes noirs américains le poing levé, en référence au Black Panther Party. Elle intervient dans un contexte politique très particulier.

C’est à Baden-Baden, en 1963, que l’histoire s’est noué. Le 18 octobre, le Comité international olympique, réuni dans la ville allemande où se réfugie le général de Gaulle lors des événements de Mai 68, décide que les J.O. auront lieu pour la première fois dans un “pays en voie de développement”. La capitale mexicaine devance Détroit, Lyon, mais aussi Buenos Aires. Cependant personne ne peut anticiper à ce moment le contexte politique national et international et son poids dans la compétition.

De l’assassinat de Martin Luther King à Tlatelolco

1968 est une année très spéciale. Le 4 avril, Martin Luther King est assassiné, à l’âge de 39 ans. Trois ans après Malcolm X, le mouvement contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis perd son autre grande figure. Pourtant le combat est loin d’être fini. Le flambeau avait déjà été repris un an et demi plus tôt. Le 15 octobre 1966, le Black Panther Party for Self-Defense (BPP) voit le jour à Oakland, en Californie. Inspirés par Mao, Frantz Fanon et Malcolm X, Bobby Seale et Huey P. Newton montent un groupe révolutionnaire, antiraciste, anti-impérialiste et marxiste-léniniste, qui aura un écho planétaire. En 68, le BPP a déjà atteint l’âge de la maturité. Le mouvement pour les droits civils n’est pas le seul à bouillir aux Etats-Unis. Depuis 1964, le mouvement d’opposition à la guerre du Viêt Nam, démarrée neuf ans plus tôt, a pris de l’ampleur et crée une nouvelle génération de militants politiques, pacifistes et anti-impérialistes, voire tiers-mondistes. Enfin, Bob Kennedy, favori pour être investi par le Parti démocrate, est tué le 6 juin 1968, cinq ans après son frère John.

De l’autre côté de l’Atlantique, la situation est aussi explosive. Tout le monde a en tête le mouvement étudiant et ouvrier de Mai 68, mais il n’est pas le seul. Plus à l’Est, la Tchécoslovaquie est en ébullition. Alexander Dubček, Parti communiste tchécoslovaque, veut introduire un “socialisme à visage humain”, en rupture avec l’URSS. Une nouvelle constitution plus démocratique, qui reconnaît l’égalité entre Slovaques et Tchèques, est mise en place. Les libertés de la presse, d’expression et de circulation sont introduites. L’URSS voit néanmoins d’un mauvais œil cette prise d’autonomie d’un de ses satellites. Prague est occupée en août par les troupes du Pacte de Varsovie, soit plus de 400.000 soldats. La petite révolution en cours est écrasée. A la rentrée 1968 règne alors un vent de contestation et une aspiration à la liberté, réprimée par la bourgeoisie. Le Mexique, où doivent se dérouler les XIXe Jeux olympiques d’été, cette fois en octobre à cause du climat local, est lui aussi touché.

Le pays a connu cinquante-huit ans auparavant, une révolution, qui a mis fin au système féodal qui régnait alors. Issu du Parti de la révolution mexicaine (PRM), le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) est au pouvoir depuis 1946. Alors qu’il se présente comme un parti de gauche, membre de l’International socialiste, il satisfait en réalité d’abord la bourgeoisie. A partir de juillet, les étudiants mexicains et imitent leurs homologues français. Le régime doit alors faire face à une contestation estudiantine sans précédent. A quelques jours des J.O., celle-ci ne faiblit pas. Le PRI, instrumentalisé par la CIA, soupçonne l’URSS et Cuba d’être derrière cette révolte. C’est ainsi que le 2 octobre, à 18 heures, les soldats postés sur les immeubles entourant la place tirent sur 8.000 étudiants désarmés sur la place des Trois Cultures à Tlatelolco. Dans le même temps, les dirigeants du Conseil national de grève étaient conduits au “Camp militaire n°1”. La presse officielle affirme qu’il s’agit d’affrontement entre soldats et étudiants. Le nombre de victimes est encore aujourd’hui sujet à débat. Le gouvernement parle de 44 morts, quand l’opposition en évoque plus de 300. Quoiqu’il en soit, le PRI fait la démonstration de son autoritarisme, 10 jours avant d’accueillir des J.O. qui feront date.

Un podium contestataire

C’est dont le 12 octobre que Mexico accueille les jeux, les premiers à plus de 100 pays (112 exactement). La délégation américaine arbore dans sa large majorité – Blancs et Noirs confondus – sur son veston un badge portant l’inscription « Olympic project for human rights » (« Projet olympique pour les droits humains »). Certains craignent un sabotage, mais les athlètes afro-américains expliquent qu’ils désirent juste porter la lutte pour les droits civiques. C’est chose faite, quatre jours plus tard, le 16 octobre, lors du 200 m le plus célèbre de l’histoire. En 19 s. 83, l’Américain Tommie Smith explose le record mondial, suivi par l’Australien Peter Norman (20 s. 06) et par son compatriote John Carlos (20 s. 10). Le champion se permet même de relâcher ostensiblement son effort durant les derniers mètres de la course, en levant les bras au ciel en signe de victoire.

Le lendemain, lors de la montée sur le podium, Smith et Carlos sont vêtus de chaussettes noires montantes, symbole de la pauvreté des Noirs. Les deux coureurs lèvent un poing ganté de noir, symbole associé au Black Panther Party, en baissant la tête, fuyant du regard le drapeau national. Dans le même temps, le vainqueur porte un foulard et le troisième un maillot ouvert. Les deux sont des références explicites au lynchage et l’esclavage des Noirs, qui les aliènent encore. A ce moment, plusieurs autres athlètes américains portent le badge « Olympic project for human rights », tout comme Peter Norman. Ce dernier, qui estime que le combat pour les droits civiques « est aussi celui de l’Australie blanche », est un acteur à part entière de la scène. C’est lui qui suggère aux deux Afro-américains de partager la seule paire de gants, Carlos ayant oublié les siens. Il pose également sa paire de Puma Suede pour rappeler que les afro-américains n’ont même pas le moyen de s’offrir ce type de chaussures. Le moment est figé par le photographe John Dominis. « Après ma victoire, l’Amérique blanche dira que je suis Américain, mais si je n’avais pas été bon, elle m’aurait traité de “négro” », explique John Carlos aux journalistes. Tommie Smith, lui, affirme n’avoir « d’autre but que de dénoncer la pauvreté des noirs américains ».

Les sanctions tombent immédiatement, comme les insultes et autres menaces de mort. Avery Brundage, président réactionnaire du Comité international olympique, juge ce geste scandaleux et demande aux officiels américains l’exclusion de Carlos et Smith. Doug Roby, président du Comité olympique des États-Unis, finit par renvoyer les deux athlètes, qui ne participeront plus de leur vie à d’autres J.O. Peter Norman, lui, ne sera pas autorisé à participer aux jeux de 1972, qui se dérouleront à Munich, par le Comité olympique australien. Mais peu importe, le geste fait mouche. Le lendemain, trois autres vainqueurs afro-américains du 400 m, Lee Evans, Larry James et Ron Freeman, se présenteront sur les marches du podium avec un béret noir, autre référence à l’injustice qui persiste, sans se faire exclure. Quelques jours après ils remportent le 4 x 400 m et dédient leur médaille à Smith et Carlos. Cinquante ans après, les deux athlètes demeurent des héros politiques, comme on n’en trouve plus dans le monde du sport.

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