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Violences sexuelles au PCF : la parole se libère

Violences sexuelles au PCF : la parole se libère

Les révélations de violences sexistes et sexuelles dans les organisations politiques se multiplient. Après Europe Ecologie Les Verts, la France Insoumise ou les Jeunes socialistes, le PCF est à son tour accusé de rester passif devant des cas de viols.

« Scandaleux ». Léa Tytéca, militante du Parti Communiste Français et victime d’un viol en 2016, ne décolère pas. « Le communiqué du Parti, je le trouve profondément scandaleux » répète-t-elle. Interrogée par Le Média à propos du texte du PCF, suite à la publication d’un article de l’Obs quatre jours plus tôt, la communiste détaille : « Le communiqué met à égalité la gravité des accusations et la gravité des faits. C’est très gênant pour une organisation politique. »

Fin février, l’affaire évoquée dans ce communiqué est rendue publique par une enquête du magazine hebdomadaire. Elle révèle les raisons pour lesquelles le congrès des Jeunesses Communistes se conclut dans un chaos total, en janvier dernier. Des militantes investissent la tribune pour y lire un texte contre les violences sexistes et sexuelles. S’en suivent cris, bousculades et départs.

Début mars, des adhérents du PCF se livrent sur internet. Sur Twitter, Léa Tytéca raconte avec précision les événements qui ont suivi son viol commis par un jeune communiste : « Alexis Bouchou, alors membre du Conseil National des J.C et élu municipal PCF de Blois, m’a violée autour du Bal de l’UEC en 2016, en m’accompagnant dans un hôtel, alors qu’il était ivre. Je ne vais pas raconter tous les détails à ce sujet, j’ai eu à le faire à de trop nombreuses reprises déjà. »

Sur le même réseau social, une autre camarade, Mathilde, écrit : « En février 2017, j’avais fait confiance à un camarade, à un ami, et je me suis couchée dans son lit pour dormir après une soirée arrosée. Il m’a violée. Il ne s’est pas seulement montré “insistant”. »

Parler publiquement est pourtant leur dernier recours : « On a tout fait jusqu’à en arriver là : raconter des choses intimes sur les réseaux » déplore Léa.

« Un système où les femmes sont des proies »

C’est parce qu’elles ont échangé avec des journalistes et pris la parole sur Twitter, à visages découverts, que Léa et Mathilde sont les plus exposées. En réalité, les femmes qui ont subi les assauts de militants communistes sont plus nombreuses.

Le Média a contacté plusieurs anciens des J.C, qui décrivent dans certaines fédérations un véritable système au sein des Jeunesses Communistes, où les hommes apparaissent comme des prédateurs. « Un système où les femmes sont des proies » selon Marine*, une ancienne responsable des J.C d’Amiens, elle aussi violée par un de ses camarades. Pour elle, ces structures sont littéralement des clubs de garçons. La jeune femme estime même que la chose serait universelle au sein des Jeunesses Communistes. En cause notamment une ambiance malsaine, des soirées où l’alcool coule à flot et durant lesquelles les jeunes consomment du cannabis. « On faisait beaucoup de soirées. Les J.C ce sont des groupes sociaux très forts et très soudés. On passait beaucoup de temps ensemble, même hors du cadre des J.C » détaille Marine qui se remémore plusieurs épisodes :

« L’une des premières fois où j’ai bu beaucoup d’alcool, c’était à une soirée J.C, alors que j’avais à peine 16 ans. A la même époque, lors d’une autre soirée aux J.C de Paris où il y avait beaucoup d’alcool, trois mecs autour de moi cherchaient à m’avoir. Comme si j’étais un objet. Ils organisaient le fait que je me retrouve bloquée avec tel militant. Ce sont des choses très fréquentes et le cadre n’empêche pas les agressions, au contraire. C’était un tabou, tout le monde faisait ce qui lui chantait. Dans ce système, les mecs ont des proies et c’est à qui aura le plus de relations. Une ambiance très particulière. »

Certains hommes auraient également subi des agressions sexuelles. Julien*, qui militait dans la fédération du Nord, se le remémore avec émotion. « Les jeunes n’en parlent pas, c’est d’autant plus tabou quand c’est un garçon qui viole d’autres garçons. Et ça a été cautionné par pas mal de gens » dénonce-t-il. Son analyse ? « La culture masculiniste et viriliste est très présente dans les J.C et dans le monde communiste en général où il faut être fort, parler fort. (…) La direction, c’est une bande d’hommes (bien que la secrétaire générale soit une femme) qui se complaisent bien d’être des hommes. L’impunité est très claire dans le mouvement communiste. »

Julien considère notamment que les mineurs ne sont pas protégés. « On peut adhérer aux J.C à partir de 14 ans et on en part à 29 ou 30 ans. Il y a un côté malsain, où on fait des soirées avec des lycéens de 15 et 16 ans. Avec beaucoup d’alcool, du cannabis. » Julien raconte à quel point le cas problématique de son agresseur remonte à loin. « Un certain nombre de choses tournaient sur lui dans la fédération du Nord. Des rumeurs d’agressions sexuelles, notamment sur des mineurs (…) A la braderie de Lille en 2012, j’avais 15 ans à l’époque, la première chose qu’il fait en me voyant c’est mettre sa main dans mon caleçon pour toucher mon pénis sans mon consentement, devant tout le monde, qui était hilare. Il devait avoir 22 ans. Il avait tendance à toucher le pénis des garçons sans leur accord. » Malgré cette rencontre, Julien précise qu’il ne se méfiait pas : « A l’époque, je ne me rendais pas compte, je lui ai demandé de m’héberger. Il m’a agressé sexuellement pendant mon sommeil. »

Pour décrire cet environnement propice aux agresseurs, plusieurs témoins interrogés par Le Média relatent un épisode traumatisant. Lors d’un camp d’été des J.C, plusieurs garçons auraient attribué des notes aux filles, en fonction des rapports sexuels pratiqués par ces dernières. Une étoile pour une femme embrassant un homme. Plusieurs pour la pratique d’une fellation. Et encore plus d’étoiles en cas de rapport sexuel avec pénétration. Une notation prenant en compte d’autres critères, tels que l’âge : plus la personne était jeune, plus elle obtient d’étoiles. Le nombre de personnes fréquentées lors du camp d’été entraient également en compte dans le barème de notation. Ce “jeu”, que plusieurs militants trouvaient drôle, d’après nos sources, illustre un système de prédation chez ces jeunes « activistes ». Système, que menacent aujourd’hui les féministes de par leurs révélations.

« La peur change de camp »

Rapidement après les premières dénonciations sur les réseaux sociaux, la parole des victimes trouve un écho au sein des réseaux féministes et les soutiens fusent, au sein du Parti et en dehors. Ce qui donne à d’autres le courage de s’exprimer à leur tour.

Kenza, coordinatrice départementale des J.C du Cher est de celles-là. Elle n’est pas une victime, mais soutient cette libération de la parole. Au Média, elle dit espérer « que les choses bougeront et que les agresseurs seront exclus et plus facilement écartés. » Kenza s’est notamment exprimée pour aider son ami Milo*, qui veut faire connaître son histoire. Milo, qui a quitté les J.C suite à son agression, ne peut plus fréquenter les lieux et les gens que son agresseur fréquente aussi, et détaille : « J’avais pendant très longtemps envie de prévenir, de raconter pour protéger d’éventuelles futures victimes mais je n’osais pas. J’avais peur de ne pas être crue, peur que mon agresseur me retrouve. Puis d’autres victimes ont parlé après le congrès des J.C. Je me suis dit qu’il était temps, que cette personne était vraiment dangereuse. » Cette libération de la parole s’accompagne de nombreux relais que les structures politiques ne peuvent plus freiner.

Certains pointent aujourd’hui du doigt la faiblesse de la réaction du P.C.F et de ses organisations de jeunesses et étudiantes, le MJCF et l’UEC.

Le premier écrit que « pour chaque cas, le PCF conseille de saisir à chaque fois la justice, de préserver l’anonymat des victimes comme des mis en cause. » Les J.C publient cette précision : « Si nous n’avons pas réagi aux articles de presse dès leurs parutions, c’est bien parce que ces violences sont trop graves pour y donner une réponse dans la précipitation et afin de prendre le temps de trouver les meilleures dispositions relatives à la commission contre les violences sexistes et sexuelles, afin que celle-ci soit la plus efficace possible. »

Sur Facebook, une élue communiste de Paris, responsable nationale de la commission féminisme et droits des femmes, écrit que « les dénonciations qui sont calomnieuses sur les réseaux sociaux sont elles-mêmes des violences, causent un préjudice moral et se font au mépris de l’indispensable protection des victimes de violences. » Autant de communiqués jugés insuffisants par les soutiens de Léa et de Mathilde. Dans le journal L’Humanité daté du 6 mars, l’élue parisienne reconnaît que « la manière dont tout cela a été traité a rajouté de la violence à la violence. »

En interne, les militants s’entre-déchirent. Certains accusent directement de complicité les directions du parti et des mouvements de jeunes. Toujours sur Facebook, un militant déclare à l’attention de ses dirigeants, et en particulier de la fédération du 41 : « Vous ne pouvez décemment cacher être au courant. Vous le savez depuis la fin de l’année 2017. »

Dès fin février, des adhérents adressent une lettre ouverte à Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, et à Camille Lainé, secrétaire générale du MJCF. «Le choc, la violence, ainsi que la déception de cette nouvelle nous donnent un sentiment de dégoût face à la manière dont vous semblez gérer nos organisations» écrivent-ils. Leur demande ? L’exclusion des personnes incriminées, qui n’ont pas agi ou sont complices, et la création d’une commission pour traiter ces violences. «Il faut qu’on réfléchisse toutes ensembles à créer les outils (…) Il faut promouvoir des cadres féminines, on préconise la parité» détaille Léa Tytéca avant de préciser : « Évidemment, on attend des excuses publiques et privées. »

L’agitation sur les réseaux sociaux n’est pas passée inaperçue, poussant Marlène Schiappa, secrétaire d’état à l’égalité femmes-hommes à dire son admiration à Léa et ses camarades « pour leur courage, comme toutes les femmes qui ont entrepris des démarches dans toutes les organisations. »

Ces prises de paroles publiques seraient devenues un argument utilisé contre les victimes. Selon Léa, des camarades lui « rabachent qu’elles n’auraient pas dû le dire sur les réseaux, qu’elles n’auraient pas dû prendre la tribune en congrès. » Il aurait fallu saisir les « cadres démocratiques » internes au parti. Pourtant, d’après elle, il n’y a pas de cadre spécifique pour traiter les violences sexistes et sexuelles dans l’organisation. C’est seulement au congrès que les J.C ont décrété qu’il fallait en fabriquer un. Dans un communiqué, l’UEC annonce que cette « commission chargée de traiter les cas d’agressions sexuelles et de viols au sein du mouvement sera donc constituée à l’occasion de la prochaine réunion du conseil national du MJCF le 9 mars prochain. »

Tous les coups sont permis. En face, certains accusent les féministes d’avoir instrumentalisé les violences sexistes et sexuelles au congrès pour imposer des positions politiques. D’autres parlent de complots manigancés contre les J.C ou pour nuire à la direction du PCF et voient dans tout cela une tentative de la TUAS (une tendance de l’UNEF dont sont membres certains militants PCF) ou de l’UEC pour déstabiliser les J.C.

Certains prétendent même, après le tweet de soutien d’Elsa Faucillon, qu’il s’agirait d’un coup monté du Printemps du Communisme, le courant du PCF proche de la France Insoumise, dont elle est la figure principale.

Les victimes interrogées par Le Média appartiennent en réalité à différentes tendances. Certaines soutenaient la direction du Parti dans ses orientations stratégiques et ont voté pour les positions de Fabien Roussel, le secrétaire national, lors du Congrès. Et toutes ne se connaissent pas. Pour Julien*, ces dernières accusations visent à décrédibiliser la parole des victimes. D’après Marine*, prétendre que des divergences de stratégie politique ou syndicale se cachent derrière ces révélations « est le seul argument pour éluder le débat sur le viol et les agressions au sein des J.C ». En vain.

La suite, les jeunes communistes qui ont parlé ne la connaissent pas. Léa Tytéca espère que sa parole aidera d’autres à s’exprimer et à accélérer les choses. Et à toutes celles qui hésitent, elle demande de ne pas avoir peur. « La peur change de camp. »

En attendant, la jeune femme reste adhérente du PCF. « Je trouverais cela injuste d’avoir à partir » explique-t-elle. Ce qu’elle demande ? « Être en sécurité parmi les miens, et je pense que c’est ce que toutes les victimes demandent. On est en danger dans nos organisations. Aujourd’hui je me sens profondément abandonnée, mais pas surprise. »

Dans un second communiqué, daté du 4 mars, le PCF annonce que l’agresseur de Léa Tytéca est suspendu du parti, et lui demande de démissionner de son mandat de conseiller municipal. Un autre cas serait en cours d’instruction. “Leur seule place, elle est devant les tribunaux” affirme Ian Brossat, tête de liste aux élections européennes des communistes sur RMC le 6 Mars. Certains soutiens ont lancé une cagnotte en ligne pour aider la victime dans ses démarches judiciaires. Un dispositif intitulé « Stop violences » a été mis en place par le PCF, invitant les personnes agressées à les contacter par mail.

Une situation qui rappelle celle connue au sein d’autres organisations de la gauche. Après l’affaire Baupin au sein d’Europe Ecologie Les Verts, des affaires similaires sont sorties concernant les Jeunes Socialistes, l’UNEF, ou la France Insoumise à travers une enquête du magazine Causette.

*Prénom modifié à la demande de la personne interviewée

Légende: Manifestants des JC en mai 2007

Crédits: Laurent Guedon/Wikimedia Commons

3 Comments

  1. Jean-Paul B.

    Quelle découverte,certains communistes auraient eux aussi des pulsions sexuelles les conduisant comme d’autres humains (hommes et femmes) à avoir malheureusement dans certaines occasions (ivresse,etc.) des comportements « inappropriés » !!!
    Vraiment peu de choses à se mettre sous la dent au Média.
    Par contre je n’ai rien vu sur l’affiche de la ville de St-Denis montrant Hitler avec un drapeau français à la boutonnière.(https://www.marianne.net/societe/hitler-drapeau-francais-affiche-saint-denis)
    Volonté de ne pas porter tort ou faire de la peine aux élus « dé-coloniaux » qui participent à la gestion de cette ville?

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    • Vevil

      Pour écrire, qui plus est un 8 mars, que le viol d’une femme c’est sans intérêt, surtout comparé à une affiche, il faut être un fieffé macho et un parfait cynique.

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      • Jean-Paul B.

        Je crains que vous ne m’ayez mal lu,alors je précise: je pense que le viol est un acte abject qui mérite une condamnation sévère pour son auteur.
        Cependant je persiste à penser que l’auteur de cet article semble découvrir que l’être humain,communiste ou non, a des pulsions qui le poussent à des comportements inacceptables pour la vie en société (meurtre,viol,etc.).
        Ce n’est pas être cynique (ou macho) que de constater que la vie réelle n’est pas,hélas, le pays des Bisounours.
        Cela s’appelle simplement une vision réaliste (même un 8 mars!).
        Avec un petit effort de réflexion je suis sûr que vous pouvez y arriver vous aussi cher(e) Vevil.

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