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Une Bible des femmes : « Dieu apparaît sous les traits de la Sagesse, féminine, dans certains livres bibliques »

Une Bible des femmes : « Dieu apparaît sous les traits de la Sagesse, féminine, dans certains livres bibliques »

Le 24 novembre défilait, le même jour que les Gilets jaunes, le collectif « Nous Toutes » contre les violences faites aux femmes. Un an après l’avènement du mouvement #MeToo. Et s’il est un domaine sur lequel les débats sur le féminisme se penche (trop) peu, c’est celui de la théologie. Afin d’y remédier, Le Média a interviewé Lauriane Savoy et Elisabeth Parmentier, toutes deux théologiennes féministes et auteures d’Une Bible des femmes, parue en septembre 2018 aux éditions Labor et Fides(*).

Pourquoi la théologie ? Il était en effet intéressant de savoir comment la tradition chrétienne était constitutive d’une certaine structuration des préjugés sexistes et d’une culture misogyne. Une Bible des femmes est un ouvrage théologique qui réuni un comité d’une vingtaine de théologiennes multiconfessionnelles. L’objet de cette entreprise : que serait la Bible réécrite au XXIe siècle par des femmes ?

Le Média : Il est assez rare, finalement, d’aborder le féminisme sous cet aspect. Quel était le but de cet ouvrage ?

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Lauriane Savoy et Elisabeth Parmentier : En écho à la Woman’s Bible dirigée par Elizabeth Cady Stanton parue aux États-Unis à la toute fin du XIXe siècle, nous avons constitué un groupe de vingt théologiennes protestantes et catholiques de différentes générations et de différents pays francophones. Nous voulions faire connaître que l’on peut lire la Bible tout en étant féministe, et y puiser matière à réflexion et nourriture spirituelle sans déroger à des valeurs d’égalité. Beaucoup de personnes pensent que les textes bibliques sont archaïques et légitiment toutes sortes d’asservissements et de normes encore aujourd’hui. Ces textes sont effectivement très anciens, mais ils peuvent encore nous parler et nous aider à nous libérer des normes et des aliénations. C’est ce que nous avons voulu montrer en abordant différentes thématiques présentes dans les textes bibliques en relation avec les femmes, et en mettant en évidence leur actualité.

Vous allez jusqu’à questionner l’image de Dieu, l’image paternelle et masculine du divin. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Dans les textes bibliques et dans l’histoire, Dieu ne se limite pas à une image masculine. Il est bien au-delà de ça ! Dieu apparaît sous les traits de la Sagesse, féminine, dans certains livres bibliques. Il arrive aussi que Dieu soit décrit sous les traits d’une mère qui accouche, ou d’une sage-femme. Ces images féminines ont inspiré des religieuses et des mystiques au cours de l’histoire. Ce sont Diane Marleau et Pierrette Daviau (qui a aussi co-dirigé le livre) qui présentent ces « visages féminins de Dieu » dans le premier chapitre du livre.

Dans le traité théologico-politique, Spinoza met l’accent sur la traduction de l’hébreu pour comprendre les usages politiques et les interprétations modernes des Écritures. Est-ce que le passage de l’hébreu au latin, puis du latin aux langues vernaculaires ont permis une masculinisation de l’image de Dieu ?

Probablement en partie, oui. Par exemple, l’Esprit, le souffle créateur mentionné au début du livre de la Genèse, est en hébreu un mot féminin. La traduction en latin puis en français masculinise le mot, ce qui a évidemment des conséquences sur l’imaginaire, les représentations. C’est surtout aussi un choix de la tradition judéo-chrétienne qui a privilégié l’imaginaire masculin : puisque Dieu est ‘ »père » de Jésus et par adoption les chrétiens et les chrétiennes le prient comme « Notre Père ».

Il y a tout de même ces deux textes que vous évoquez, ceux de Paul à Timothée et de Pierre, sur la pudeur féminine et la soumission à l’époux. Quelle analyse portez-vous sur la place du corps de la femme et la place sociale de « l’épouse » telles que définies dans la Bible ?

La Bible a malheureusement été passablement utilisée dans les traditions ultérieures pour domestiquer les femmes, tant dans leur corps que dans leur rôle d’épouse. Mais les évangiles racontent le rapport décomplexé que Jésus entretient avec les femmes, les dialogues, et même des contacts physiques entre elles et lui, par exemple à travers les guérisons auxquelles il procède, ou les gestes d’onction que des femmes pratiquent sur lui. Le corps n’a pas à être dissocié de l’esprit ou dévalorisé. L’être tout entier est valorisé, tant celui de l’homme que celui de la femme, tous deux faits « à l’image de Dieu » selon le récit de la Genèse. Quant à la question de la soumission des épouses prônée dans plusieurs épîtres pauliniennes, elle est toujours corrélée à une exhortation aux époux à être respectueux, et à se soumettre les uns et les autres au Christ. La subordination n’est pas réservée aux femmes : elle est mutuelle et constitutive de la société : subordination aux gouvernants, aux maîtres… L’ordre social n’est pas renversé, il est maintenu ; mais les relations à l’intérieur de l’ordre social existant sont transformées, avec cet appel à l’humilité, à la fraternité, à la miséricorde, à la subordination mutuelle, à l’amour.

Vous évoquez un moment le « potentiel subversif » de ces textes. Que voulez-vous dire par là ?

Le meilleur exemple est celui de ce verset de l’épître de Paul aux Galates (3,28) : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus-Christ. » Ce verset a une puissance renversante ! Abolies, les oppositions entre les peuples, les conditions sociales, les sexes. Tout cela n’a plus d’importance dans la foi. Imaginez l’impact sur les lecteurs et les lectrices de l’époque où ce texte a été écrit ! Et sur nous aujourd’hui ! Dans les évangiles, l’action et la prédication de Jésus sont aussi éminemment subversifs. Il s’intéresse d’abord aux plus marginalisés, il mange avec des gens infréquentables, il discute avec des femmes étrangères. S’adressant aux grands prêtres et aux anciens qui contestent l’autorité de son enseignement, il affirme : « Collecteurs d’impôts et prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu. » Difficile d’imaginer plus subversif ! Ce n’est pas pour rien que les esclaves ont puisé dans leur foi et dans leur écoute des textes bibliques la force de lutter contre leur asservissement, et que la théologie de la libération, la théologie féministe et la théologie queer ont pu se développer ces dernières décennies.

Lire aussi : Manon Garcia : « La soumission des femmes évolue avec la structure sociale »

Les « femmes fatales » de la Bible ont peut-être largement contribué aux stéréotypes sexistes de la « femme dangereuse pour l’homme ». Comment une réécriture de la Bible pourrait contourner ce genre de stéréotypes ?

Dans notre livre, nous ne réécrivons pas la Bible, nous nous saisissons de thématiques présentes dans la Bible et liées aux femmes et voyons ce qu’on a pu en dire et ce qu’on peut en dire aujourd’hui, à la lumière des recherches des dernières décennies. Nous constatons que la Bible ne se résume pas à quelques stéréotypes, notamment de personnages féminins comme Eve la tentatrice, surtout décrite comme telle par les Pères de l’Église et non pas dans le récit de la Genèse qui montre plutôt une femme victime de la tentation du serpent. Chacune de ces histoires est plus complexe, et révèle tantôt des femmes courageuses et intelligentes, parfois séductrices à dessein, tantôt des femmes victimes et manipulées. Notre démarche vise à montrer la diversité et la richesse des histoires de la Bible, avec toutes sortes de personnages féminins et masculins. Le danger ne vient pas de l’autre sexe, mais de l’orgueil, de la cupidité, de la violence, qui éloignent de Dieu.

Vous parlez de la fécondité et de la beauté, aussi. En quoi la réécriture des passages de la bible traitant de ces sujets peut aider les femmes dans leur lutte pour l’émancipation et l’égalité ?

Sur la question de la fécondité : dans la Bible, la fécondité est perçue comme une bénédiction de Dieu. Les auteures qui traitent ce sujet dans notre livre montrent que la fécondité n’est pas à comprendre seulement au sens biologique. Il peut y avoir fécondité spirituelle, et c’est à cela que Jésus appelle. Les femmes stériles, pas plus que les hommes stériles, ne sont sujets à la malédiction divine. Quant à la beauté, elle est une problématique complexe dans nos sociétés comme dans la Bible : à la fois norme aliénante, asservissement au regard de l’autre, et lieu possible d’ »enpouvoirement » (empowerment).

Selon, la Bible, montre la femme comme insubordonnée et même « virile », arborant la stature de l’héroïne au sens même où on l’entend aujourd’hui ?

Il y a des héroïnes dans la Bible, des femmes fortes, qui brouillent les modèles genrés. La québecoise Isabelle Lemelin, dans un chapitre, présente la « femme virile » du 2e livre des Maccabées, qui par fidélité à son Dieu défie le roi en mourant en martyre après tous ses fils, torturés sous ses yeux. Une histoire très étrange pour nous mais sur laquelle il vaut la peine de se pencher !

Fait-il écho au courage de ces femmes qui luttent au quotidien contre les violences dont elles font l’objet ?

Oui, les femmes de la Bible peuvent inspirer les femmes qui luttent contre les violences qui leur sont faites. D’ailleurs, plusieurs chapitres de notre livre font explicitement écho au mouvement #metoo.

Comme Spinoza, encore une fois, vous invitez à recontextualiser les textes qui pourraient être problématiques. Est-ce pour lutter contre une lecture rigoriste et traditionaliste des textes ?

Oui, bien sûr. Dans la tradition de la théologie académique, qui adopte une démarche historico-critique, nous invitons à une lecture exigeante et informée des textes, tant de la part des croyantes et des croyants que des athées.

Vos thèses font-elles consensus auprès des autres théologiens ? Où y a-t-il des dissensions académiques ?

Ce que nous exposons dans notre livre est le fruit de nombreuses recherches de théologiens et de théologiennes durant les dernières décennies. Ces recherches ont notamment été marquées par les questionnements des femmes, de plus en plus nombreuses à étudier la théologie dès les années 1970. Il y a donc eu d’importantes évolutions, et il y a un consensus relativement large pour reconnaître l’apport des nouvelles théologies évoquées plus haut, notamment la théologie féministe. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de progrès à faire et de champs à encore explorer ou renouveler… En tout cas les sciences bibliques ont énormément évolué dans leur analyse des traductions, des différentes époques de rédaction et les liens avec les contextes culturels. Mais on ne le sait pas assez.

Légende : Bible écrite en Hébreux

Crédits : revryman/pixabay

 

* Références du livre : Pierrette Daviau, Elisabeth Parmentier, Lauriane Savoy (dir.), Une bible des femmes, Genève, Labor et Fides, 2018.

Auteures : Chen Bergot, Joan Charras-Sancho, Pierrette Daviau, Priscille Djomhoué, Priscille Fallot-Durrleman, Anne-Cathy Graber, Fifamè Fidèle Houssou Gandonou, Christine Jacquet-Lagrèze, Blandine Lagrut, Isabelle Lemelin, Anne Létourneau, Lauren Michelle Levesque, Diane R. Marleau, Martine Millet, Elisabeth Parmentier, Danièle Ribier, Lauriane Savoy, Bettina Schaller, Sabine Schober, Catherine Vialle, Hanna Woodhead.

3 Comments

  1. Pif_Hercule

    Merci beaucoup, Irving et Le Média, pour ce très bel et éclairant article, en forme d’interview, sur les visions féminines véhiculées dans les religions et la Bible, à partir de la parution de cette très belle publication !… Sur le Coran aussi, il y aurait mille choses à dire !
    Pierre de Meudon.

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  2. Jean-Paul B.

    En effet la même étude sur le Coran serait la bienvenue.

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  3. FRANC SERRES

    Ce qui n’est pas abordé c’est l’origine de notre religion (judéo/catholico/musulmane).
    À l’origine il s’agissait d’un culte monothéiste à la femme (les fameux païens). Puis avec le déluge du patriarcat et la mise en place de la féodalité masculine est apparu le polythéisme pour déconstruire toutes les divinations de la femme et la mise en servitude des peuples.
    Ceci est très bien raconté dans «avant les dieux la mère universelle» de Françoise Gange.
    Et le passage au patriarcat il y a 5 à 6 000 ans est prouvé par la paléogénétique.
    C’est donc Zeus, dieux de l’orage et des nomades, qui à pris la place de la divination féminine dans le monothéisme.
    Et il a fallu oublier que Yahvé voulait dire les dieux.
    C’est alors qu’une résurgence du vieux culte a resurgi avec le christianisme comme on peut le voir avec le texte de la gnose https://fr.wikipedia.org/wiki/Gnose.
    Mais ce retour aux sources est rentré dans les rangs avec l’histoire d’hypathie https://fr.wikipedia.org/wiki/Hypatie

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