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Route de l’exil – Face à l’«État barbare», la colère monte dans les Alpes

Route de l’exil – Face à l’«État barbare», la colère monte dans les Alpes

Vendredi 15 mars, des centaines de personnes ont formé une grande maraude solidaire sur les pistes de ski de Montgenèvre, dans les Hautes-Alpes. Elles manifestent leur soutien aux migrants qui traversent la frontière franco-italienne au péril de leurs vies, et à ceux qui les secourent dans la montagne.

L’initiative, lancée par l’association Tous Migrants dans le cadre des États Généraux de la Migration, est soutenue par cinq grandes organisations nationales : Amnesty, La Cimade, Médecins du monde, Médecins sans frontières et le Secours Catholique. Elle intervient dans un contexte de durcissement des contrôles aux frontières franco-italiennes depuis 2015 et de violations systématiques du droit des exilés. En traquant les migrants sur les routes et dans les trains, la France les contraint à emprunter des chemins de traverse et d’altitude de plus en plus dangereux. Une trentaine de personnes y auraient déjà perdu la vie ; au sud, entre Vintimille et Menton, et plus au nord, dans la région de Briançon. Après avoir fui la guerre, la misère ou l’oppression, échappé aux violences ou à la noyade en Méditerranée, nos montagnes deviennent leur cimetière.

Traqués comme des bêtes

En hiver, le franchissement des cols alpins expose plus encore ces personnes sans équipement. Dans la nuit du 6 février dernier, Tamimou, un Togolais d’une vingtaine d’années, a été retrouvé mort de froid près de Montgenèvre. Ils sont plusieurs à avoir souffert d’hypothermie ou de gelures conduisant à des amputations. La militarisation des frontières s’exhibe à grand renfort de motoneiges, de caméras infrarouges ou de chiens. Michel Rousseau, coprésident de Tous Migrants, est en colère : « L’État se comporte de manière barbare, il traque les gens comme des bêtes ». Depuis 2016, des habitants de la région effectuent chaque nuit des maraudes pour aider les migrants en perdition. Anne Moutte, accompagnatrice en montagne, en fait partie : « Les maraudes ont commencé suite à l’amputation des pieds de Mamadou après sa tentative de franchir le col de l’Échelle ». Elle aussi est très remontée : « On traite les gens comme des animaux. Parfois, la police nous interpelle avec des migrants sur un sentier et leur fait signer un papier disant qu’ils ne veulent pas aller en France alors qu’ils sont épuisés. Leurs droits ne sont pas respectés ». On peine à imaginer la scène, alors que les vacanciers dévalent une dernière piste de ski et que la station s’illumine.

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Forces de l’ordre à la frontière franco-italienne. Crédits : Jean-Christophe Peres.

Une frontière violente

Sur le podium, les organisations dénoncent les violations des droits aux frontières, en particulier celui de pouvoir demander l’asile en France ou de bénéficier de la protection de l’État pour les mineurs. En procédant à des renvois expéditifs vers l’Italie, les policiers privent les migrants de ces droits. Sur le terrain, des missions d’observation en présence d’avocats ont confirmé ces violations. Un rapport de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé), paru en janvier 2019 (1), dénonce aussi des privations de libertés en dehors de tout cadre légal et dans des conditions indignes, et évoque les « désillusions, violences verbales, insultes, injures, humiliations, pressions psychologiques, [qui] sont autant d’éléments qui font de la frontière franco-italienne une frontière violente ».

Au terme d’une joyeuse maraude symbolique sur le domaine skiable, les manifestants se dirigent vers le poste frontière en scandant : « De l’air, de l’air, ouvrez les frontières ! ». Pendant de longues minutes et dans une ambiance plus tendue, ils y lisent les nombreux témoignages des migrants victimes des violences à la frontière, face à un cordon de policiers immobiles.

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Des participants à la grande maraude solidaire font face aux gendarmes. Crédits : Jean-Christophe Peres.

L’entraide en actions

Depuis quelques années, des habitants s’organisent pour héberger les migrants. La ville de Briançon s’inscrit également dans une démarche de solidarité. La municipalité a ouvert en 2015 un centre d’accueil et d’orientation pour des exilés venus de Calais, puis un centre d’accueil des demandeurs d’asile. Pour faire face à des arrivées de plus en plus nombreuses, la Communauté de communes du Briançonnais a mis à disposition une ancienne caserne du secours en montagne, reconvertie en Refuge Solidaire. Depuis son ouverture en juillet 2017, cet espace a accueilli 7 800 personnes, parmi lesquelles de nombreux mineurs. Grâce à une centaine de bénévoles et de nombreux dons, ils peuvent y dormir, manger, se laver, avoir accès aux soins, et sont guidés dans leurs premières démarches pour une demande d’asile dans les grandes villes les plus proches.

Si le Refuge accueille officiellement 15 personnes, il peut parfois en héberger jusqu’à une centaine en fonction des arrivées. La plupart ne restent pas à Briançon. Les enfants isolés, eux, sont pris en charge par le Département. « Mais la majorité d’entre eux ne sont pas reconnus comme mineurs », explique Cat Clémenceau, bénévole chargée de l’accueil au Refuge. « Ces jeunes qui frappent à notre porte en espérant trouver un avenir, aller à l’école ou apprendre un métier, se retrouvent à la rue qu’ils ont fuie », s’indigne Michel Rousseau. La ville demande le soutien de l’État pour accueillir dignement les exilés mais se heurte à une fin de non recevoir. « On nous accuse de mener une politique d’appel d’air pour les migrants », déplore Francine Daerden, adjointe au maire de Briançon.

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Le Refuge Solidaire, ancienne caserne de montagne mise à disposition par la Communauté de communes pour faire face à des arrivées de plus en plus nombreuses. Crédits : Jean-Christophe Peres.

Délit de solidarité

L’État intensifie la répression sur les personnes solidaires des migrants, toujours plus inquiétées par la police : provocations, contrôles d’identité, fouilles de véhicules, auxquels s’ajoutent des poursuites judiciaires. Le 13 décembre 2018, les « 7 de Briançon » (2) ont été condamnés par le tribunal de Gap à des peines allant jusqu’à quatre mois de prison ferme. Ils sont accusés d’avoir aidé des étrangers à entrer illégalement sur le territoire français. « La lourdeur des peines marque la volonté, clairement affirmée, des juridictions de « marquer le coup », de faire en sorte de dissuader quiconque souhaiterait venir en aide à des personnes exilées », conclut l’Anafé, dont certains membres sont aussi poursuivis devant les tribunaux.

L’effet pourrait être inverse, comme en témoignent des réactions recueillies. « Ces condamnations ont rassemblé les gens qui ne supportent pas l’injustice », raconte Anne Moutte, qui se réjouit que des personnes soient venues d’un peu partout pour renforcer les maraudes. Les associations ont unanimement condamné les décisions judiciaires. Vendredi, les acteurs de la solidarité avec les migrants ont réaffirmé leur détermination à ne pas céder aux pressions et à poursuivre leur combat pour le respect du droit aux frontières. Tous rappellent que sauver des vies n’est pas un délit, mais un devoir.

Plus tard dans la soirée, alors que le gros du rassemblement s’est dispersé, des migrants qui errent aux abords de la station sont retrouvés par des maraudeurs et conduits au Refuge solidaire de Briançon, au terme d’une partie de cache-cache avec la police. D’autres seront arrêtés. Pendant ce temps, on danse dans les boîtes de nuit de Montgenèvre ou on s’amuse à faire vrombir sa motoneige sur les pistes. Une soirée (presque) comme une autre dans cette station des Hautes-Alpes.

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Crédits : Jean-Christophe Peres.

(1) Persona Non Grata, Conséquences des politiques sécuritaires et migratoires à la frontière franco-italienne, Rapport d’observation 2017-2018 de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé), paru en janvier 2019. Page 83.

(2) Ils participaient le 23 avril 2018 à une manifestation au col de l’Échelle pour protester contre l’opération anti-migrants menée à la frontière par le groupe d’extrême droite Génération Identitaire. Trois d’entre eux ont passé plusieurs jours en détention préventive dans la prison marseillaise des Baumettes.

Crédits Photo de Une : Jean-Christophe Peres.

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