Pourquoi les Camerounaises ne balancent pas leurs porcs : le billet polémique d’un blogueur

Pourquoi les Camerounaises ne balancent pas leurs porcs : le billet polémique d’un blogueur

Florian Ngimbis est un des blogueurs les plus en vue au Cameroun. Et il a l’habitude de ne pas avoir sa langue dans sa poche, ce qui ne lui vaut pas que des amis. Il est surtout un observateur lucide et plein d’humour de la société dans laquelle il vit. Ses textes, toujours très plaisants ; écrits dans un français truculent (dont certaines tournures peuvent être un peu déroutantes pour des lecteurs étrangers, mais sont compréhensibles dès lors qu’on fait un petit effort) où les filles sont des « lianes », le sexe du « piment » et les prostituées des « pimentières », sont partagés, commentés et souvent contestés.

Il y a quelques jours, le Cameroun était secoué par la mort de deux fillettes consécutives à des viols perpétrés par un homme de leur famille.

Lui-même ému par ce fait divers tragique, Florian Ngimbis choisissait, dans un post Facebook, de dénoncer le silence qui entoure les abus sexuels commis dans le cercle familial. «  Tellement d’histoires d’abus, de prédateurs sexuels, chuchotées dans les couloirs de mon enfance. Seul l’écho du silence des victimes leur répond jusqu’à ce jour », notait-il. Provocateur, il revenait aussi sur un feuilleton qui a passionné le Cameroun : la rupture bruyante entre le footballeur-vedette Samuel Eto’o et une de ses ex-maîtresses, Nathalie Koah, qui avait décidé de déballer dans un livre interdit au Cameroun et en France les violences et abus (notamment des photos relevant du « revenge porn ») dont elle, jeune fille des quartiers pauvres, aurait été victime de la part d’une icône nationale richissime et influente.

« Faut croire que #Metoo c’est les autres… En même temps l’une des rares (…) qui a osé balancer son porc dans ce pays a été lavée correctement (ndlr : insultée proprement). La go (la jeune fille, ndlr) montrait le porc, tout le monde a regardé le piment », écrivait-il sur Facebook. Et bien entendu, cette comparaison osée entre un violeur d’enfants et un homme « honnête » profitant de son statut pour s’affranchir « un peu » des normes sociales suscitait des réactions indignées. Pourquoi ériger en victime une jeune femme « ni mineure ni droguée », qui recevait « des millions » de francs CFA (ndlr : des milliers d’euros) de la part de son amant et qui met trop en valeur ses « lèvres » et ses « jolies jambes » ?

Bien entendu, Florian Ngimbis a explicité sa position, dans un post de blog qui est devenu viral. Un post qui permet d’interroger le regard porté par le bloc majoritaire de la société camerounaise sur les femmes et les adolescentes, voire les pré-adolescentes, dès lors qu’elles sont assez grandes pour devenir les objets du désir des hommes « normaux ».

« Pourquoi tant de larmoiements ? Parce que les deux fillettes sont des enfants. Des êtres considérés comme asexués aux yeux de l’opinion nationale. » Selon lui, quand les victimes « sont en âge de parler et qu’elles l’ouvrent, elles se heurtent à l’immobilisme et à la dureté de l’appareil social censé les protéger ou pire, au dénigrement et à l’interrogation de leur ‘’agenda caché’’ ». Pourquoi ? Parce que « dans l’esprit de la société camerounaise, majoritairement machiste, banalement sexiste, toutes les femmes sont (…) des pimentières. Pris à l’aune de ce postulat (…), tous les débats se référant à la condition féminine et des abus dont sont victimes les femmes dans le pays de Samuel Eto’o sont considérés sous cet angle : la personnalité de la victime ou prétendue telle et sa condition de femme, de camerounaise, donc, de pimentière vénale, de fruit mangeable qui se prétend vert ». C’est parce qu’elle refuse de prendre en compte la douleur d’une jeune femme qui, pour avoir profité des « largesses » d’un homme influent, devrait se taire sur les humiliations qu’il lui fait subir, que l’émotion de la société camerounaise au sujet de petites filles mortes d’avoir été violées relève de l’hypocrisie, selon Florian Ngimbis.

Le blogueur raconte plusieurs histoires de viols et d’abus sur des jeunes filles étouffées ou effacées via des rites « traditionnels » dits purificateurs, mais aussi des violences et des pressions exercées sur des « petites menteuses » parce qu’elles osaient mettre en cause des hommes adultes de leur cercle familial. Il interpelle aussi les femmes qui, au nom d’un conservatisme ancré et assumé, établissent « une gradation entre les abus et autres actes dégradants basés sur le genre ». « Que cette gradation implicite soit basée sur la classe sociale du prédateur, la personnalité de celle qui se pose en victime, son habillement, son âge, le nombre de billets de banque perçus de ‘’l’abuseur’’ (…), je ne peux m’interroger que sur une chose : est-ce qu’on vit dans le même Cameroun ? La plupart des jeunes filles dans notre société ont été éduquées pour considérer leur féminité comme une tare. L’exposition de la beauté comme un vice, l’alliance avec un homme comme une finalité, la procréation comme une apothéose. J’ai vu durant mon enfance et mon adolescence cette construction des fondements pourris qui supportent notre société dite ‘’patriarcale’’. La jeune fille obligée de renier sa féminité. Ces seins ‘’repassés’’, aplatis à la spatule brûlante pour éviter que ce miel précoce n’attire les abeilles dont les dards en forme de pénis ne manqueraient pas de ruiner des vies. Ces cheveux coupés courts pour qu’elles ressemblent le plus longtemps à ceux qui ne manqueraient pas de les perdre. (…) J’ai vu celles considérées comme frivoles se faire introduire du piment dans les parties (intimes, ndlr) par des mères qui « voulaient leur bien ». Exclues du système éducatif en cas de grossesse, montrées du doigt au quartier, ostracisées, enfermées pour préserver l’honneur familial, occupées à un quelconque commerce pour subvenir aux besoins de l’enfant en route ».

Au fond, le blogueur pose une question dérangeante : une société qui tolère quasiment tout des hommes et quasiment rien des femmes ne crée-t-elle pas un environnement favorable pour les mâles prédateurs, y compris ceux qui choisissent de s’attaquer aux enfants ? Il oblige ses contemporains à sortir de leur zone de confort… ce qui ne peut leur faire que du bien !

2 Comments

  1. Arthur Jeannot

    Chez nous aussi existe cette idée patriarcale de faire passer les victimes pour coupables. Les conséquences n’ont pas le même degré, mais la même nature.

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  2. entresoi

    J’ai vécu au Cameroun. Ce que j’ai pu constater est effroyable tant la réalité concernant les enfants et principalement les petites filles est dramatique. La pauvreté en traine la prostitution. Le viol est monnaie courante dans les familles. Je vous recommande les livres de Léonora Miano, Claudia

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