Select Page

Manon Garcia : « La soumission des femmes évolue avec la structure sociale »

Manon Garcia : « La soumission des femmes évolue avec la structure sociale »

Docteure en philosophie, Manon Garcia enseigne à l’Université de Chicago, après deux ans passé à Harvard. Elle vient de sortir son premier essai, On ne naît pas soumise, on le devient (Climats), où elle se place dans les pas de Simone de Beauvoir. Nous revenons avec elle sur cet ouvrage féministe.

« On ne naît pas femme, on le devient » affirmait en 1949 Simone de Beauvoir dans Le deuxième sexe. Manon Garcia reformule ainsi cette thèse : « On ne naît pas soumise, on le devient. » Elle résout alors un paradoxe apparent de la réflexion féministe. En effet, la domination masculine n’est pas que violente. Elle inclut une part de soumission des femmes. Mais, pour certains penseurs, dont Jean-Jacques Rousseau, le soumis est celui qui abandonne sa liberté, pourtant naturel pour un être humain. Il n’est donc plus tout à fait un homme. Postuler la soumission des femmes reviendrait à les essentialiser et à les déclarer inférieures. Mais c’est plus compliqué que cela, explique Manon Garcia. Si la soumission est un caractère féminin, grâce à Simone de Beauvoir, nous pouvons en conclure qu’elle est construite par la société. C’est donc le point de départ de la réflexion de la jeune philosophe.

Le Média : Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur la soumission, alors que vous expliquez qu’il s’agit d’un « tabou philosophique » ?

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin

Manon Garcia // Crédits : Claire Simon pour Flammarion

Manon Garcia : Mon intérêt pour la soumission comme phénomène provient de mon expérience quotidienne : bien avant de décider de faire une thèse sur le sujet, je trouvais fascinantes les ambiguïtés des femmes vis-à-vis de leur liberté. J’ai, aussi longtemps que je m’en souvienne, été très perplexe devant ma grand-mère corse, qui est à la fois un exemple typique de femme complètement soumise à son mari et aux impératifs de la féminité de son époque et une femme de pouvoir, qui règne en maître sur la maisonnée. D’un côté, elle passe son temps à s’occuper de tous, à nettoyer, cuisiner, ranger, et à ce titre elle me faisait l’effet d’une servante, ce qui me révoltait, et d’un autre côté, c’est elle qui semble décider du quotidien. Mon étonnement devant ce type de phénomènes, devant certaines conduites qui m’apparaissaient comme de la complicité avec l’ordre patriarcal ont été au fondement de ma recherche, bien plus qu’un intérêt pour une ou un philosophe en particulier ou pour une question philosophique. C’est lorsque j’ai commencé à utiliser mes outils philosophiques pour essayer de dire quelque chose de ces phénomènes, que j’ai donc aussi voulu faire une histoire de ce que la philosophie avait pu dire d’utile à ce sujet, que m’est apparue cette grande absence de la soumission. Et c’est cette absence qui m’a convaincue que je pourrais proposer un véritable travail philosophique parce que conceptuel sur ce phénomène de la soumission.

En quoi les femmes sont-elles soumises aux hommes ?

J’ai volontairement dans ce livre construit un concept de soumission dont l’extension est large. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la soumission n’est pas simplement le fait des « femmes voilées » ou des « femmes au foyer ». Au contraire, la plupart des femmes se trouvent, à des degrés divers, dans des situations de soumission, c’est-à-dire dans des situations où elles ne résistent pas activement à la domination qui s’exercent sur elles et parfois même elles y contribuent activement. Concrètement, cela signifie que s’affamer pour rentrer dans du 36 parce que l’on pense qu’on ne sera pas désirable ni aimable autrement, accepter de prendre en charge toute la charge mentale du foyer, faire des injections de Botox pour ne pas avoir l’air vieille – et donc non désirable par les hommes – sont des exemples, parmi tant d’autres de façons dont les femmes se soumettent aux hommes. Il est important de comprendre que souvent les femmes se soumettent à la fois aux hommes individuels dont elles acceptent le pouvoir – leurs pères, compagnons, fils par exemple – mais aussi aux normes sociales patriarcales

« Simone de Beauvoir disait que la femme est un homme comme un autre. Moi je dis non : il y a une différence des sexes. Il y a deux sexes. Nous sommes égaux mais différents. Il ne faut pas oublier que les femmes donnent la vie », expliquait Antoinette Fouque dans Il y a deux sexes : essais de féminologie (Gallimard, 1995). La maternité ne crée pas une « condition féminine » ? N’est-ce pas un angle mort de la réflexion de Beauvoir ?

Antoinette Fouque est volontairement polémique dans ce passage. Pour défendre sa vision selon laquelle il y aurait une différence d’essence entre les hommes et les femmes, elle fait dire à Beauvoir quelque chose qu’elle ne dit absolument pas. Beauvoir écrit noir sur blanc dans l’introduction du Deuxième Sexe : « Il est clair qu’aucune femme ne peut prétendre sans mauvaise foi se situer par-delà son sexe. » Elle ne dit donc pas du tout que la femme est un homme comme les autres ! Il faut comprendre cette citation beaucoup plus comme un signe de l’importance fondamentale de Beauvoir pour toute la pensée féministe de langue française, qui dans les années 1970 est toujours obligée de se positionner par rapport à Beauvoir. Sur le fond, cette dernière ne nie pas du tout que les femmes puissent donner la vie et elle consacre des dizaines de pages à la maternité dans l’ouvrage. Ce n’est pas parce que Beauvoir ne voulait pas avoir d’enfant à titre personnel parce qu’elle craignait – probablement à raison – que les exigences de la maternité ne soient pas comparables avec ses ambitions intellectuelles qu’elle méconnaît ou méprise la maternité !

Si la soumission des femmes est déterminée par la structure sociale, des émancipations autres qu’individuelles et marginales, comme celle de Simone de Beauvoir, sont-elles possibles ?

On a souvent tendance à penser que la structure sociale est immuable. En général et d’une manière un peu caricaturale, on a tendance à penser les rapports de l’individu et de la société selon deux modèles opposés : celui de l’individu isolé qui fait des choix rationnels et libres, celui de l’individu pris dans une structure sociale immuable. En réalité la structure sociale évolue et la soumission des femmes évolue avec elle. Il est clair qu’entre l’époque de Beauvoir et la nôtre, la situation des femmes s’est nettement améliorée – ne serait-ce que parce qu’elles ont obtenu une égalité légale avec les hommes. Il y a eu une émancipation des femmes, même si elle est loin d’être achevée. Or on a de bonnes raisons de penser que ces mouvements d’émancipation qui s’inscrivent dans le temps long reposent sur des émancipations marginales qui les précèdent. Beauvoir, par le simple fait d’écrire Le Deuxième Sexe ou d’être une autrice à succès, a fait bouger les normes sociales, de sorte qu’il est devenu plus concevable qu’une femme soit autre chose qu’une épouse. Même si, signe des temps, on n’a cessé de la penser comme la « femme de » Sartre. Le Deuxième Sexe a permis à des millions de femmes de comprendre l’oppression dont elles faisaient l’objet et à être moins soumises.

Chez Rousseau, la démocratie doit s’arrêter aux portes du foyer. L’émancipation des femmes passe-t-elle par l’instauration de la démocratie au sein de la famille ? 

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin
Je ne suis pas sûre que le concept de démocratie soit le plus utile pour penser les rapports intra-familiaux. Je suis beaucoup plus convaincue par la façon dont l’économiste et philosophe Amartya Sen formalise la prise de décision : Sen propose de comprendre les comportements dans la famille comme le résultat de négociations entre les agents, dans la droite ligne des travaux de théorie des jeux et en particulier de la théorie de la négociation mise au point par Nash. Pour analyser les rapports de pouvoir dans le foyer et la façon dont ces rapports affectent les décisions des agents, il faut comprendre que les membres du ménage sont confrontés à la fois à un problème de coopération – comment augmenter le bien-être total de la famille – et un problème de conflit – comment répartir les biens entre les membres de la famille. Les arrangements familiaux qui déterminent qui fait quoi, qui consomme quoi et qui prend quelles décisions sont à ses yeux des réponses à ce double problème. Analyser l’organisation familiale comme une série d’arrangements et de négociations permet de s’extraire d’une analyse en termes culturels (on parvient à voir quel type de travail est masqué par les perception stéréotypées), et elle met en lumière la stabilité et la survivance de divisions profondément asymétriques fondées sur le genre. Ce qui compte c’est le pouvoir de négociation de chacun.e : pour améliorer la situation des femmes, il faut qu’elles soient dans une position qui leur permette de ne pas préférer n’importe quelle forme de coopération (donc par exemple une vie de famille au prix de violences domestiques) à la rupture de la négociation. Et cela ne peut se faire qu’au niveau de la société tout entière, en faisant par exemple décroître le prix que les femmes payent lorsqu’elles sont mères. Donc concrètement, en augmentant le congé paternité et en le rendant obligatoire, en rendant impossible le non-paiement des pensions alimentaires, etc.

La question économique est absente de votre ouvrage. Les femmes subissent des discriminations à l’embauche et ont en moyenne des salaires inférieures. Elles sont aussi généralement plus précaires. L’analyse en terme de soumission ne montre-t-elle pas ses limites sur ce point ?

On ne peut malheureusement pas faire le tour des effets de la domination masculine sur les femmes en 250 pages ! Plus sérieusement, ce livre est une version remaniée d’un chapitre de ma thèse. Le chapitre qui le précède est une analyse économique de la soumission des femmes, au travers des problèmes épistémologiques soulevés par les biais sexistes des modèles néo-classiques. Il permet notamment de remettre en cause l’idée que les choix des agents ne seraient que de la maximisation sous contraintes du bien-être conçu comme satisfaction subjective. Le choix que les femmes font de se soumettre ou non est évidemment le résultat de normes sociales, de préférences adaptatives et tout simplement d’opportunités économiques. L’analyse en termes économiques n’est pas une limite de mon analyse, elle en est au contraire une partie essentielle.

Légende : Simone de Beauvoir accompagnée de Jean-Paul Sarte, le 14 mars 1967, en Israël

Crédits : Wikimedia Commons / Flickr

8 Comments

  1. FRANC SERRES

    C’est super comme analyse !
    Car l’histoire et la science biologique confirme cette pensée 🙂

    Les données qui infirment historiquement sont dans l’ouvrage «avant les dieux la mère universelle» de Françoise Gange.
    La biologie montre le changement social il y a 5 000 ans avec la première guerre mondiale du «patriarcat».
    Les archéologues ont prouvé la migration féminine vers le nord de l’Europe sur cette période.
    C’est le véritable ancêtre du capitalisme social dans sa définition de la subordination des humains par des hommes…
    Avant seule la contrainte par la force et la croyance existaient.

    Le patriarcat a créé, l’esclavagisme contractuel, avec le mariage, puis la possession des individus (sans différence de sexes), et enfin la version moderne le contrat de travail.
    Ils ont aussi créé les gouvernances pyramidales des hommes, la propriété individuelle, la rente obligatoire par l’impôt, la propagande, la servitude économique avec la monnaie centralisée des rois, les guerres de civilisations, la destruction de la nature…

    Réponse Signaler un abus
  2. Maxime

    Tiens, ils ont ressorti une photo du couple de quasi-collabos qui est entré en résistance après 1945. Ầ se pisser dessus de voir ces deux ganaches érigés en Maitres à Penser. Oh la la il faut que j’aille me changer …

    Réponse Signaler un abus
  3. Jean-Paul B.

    Totalement hors sujet avec ce qui précède,mais parlez-nous du départ de Jacques Cotta (La Gueule du Loup) suite au refus de la direction du Média.fr de lui voir organiser un débat sur la situation de l’Italie, dont le gouvernement ose défier autrement qu’en paroles,la politique d’austérité budgétaire imposée par l’UE aux pays soumis du reste de l’Europe.
    Décidément la question souveraineté nationale (monnaie,frontières,élaboration des lois sans tutelle européenne,etc.) semble être un sujet qui fâche au Média.

    Réponse Signaler un abus
  4. evemarie

    deja ‘et donc non désirable par les hommes – sont des exemples, parmi tant d’autres de façons dont les femmes se soumettent aux hommes’ , les femmes se soumettent aux males, mais pas en se maquillant, on aime ca, mais en ne leur mettant pas la honte quand ils sortent avec une femme de 7 a 20 ans de moins qu’eux, en ne les moquant pas quand ils disent de conneries. MAis ca la philosophe bien jeune le voie pas. S De Bauvoir pensait qu’ont devait etre ecrivaine ou mere et cette femme là,le valide ?? ‘Ce n’est pas parce que Beauvoir ne voulait pas avoir d’enfant à titre personnel parce qu’elle craignait – probablement à raison – que les exigences de la maternité ne soient pas compar’ et G Sand ? ecrivaine sans male pour la driver, et avec deux enfants, elle a galerer a virer son mec et a recuperer sa dote, plus grave que S de Bauvoir, et G Sand n’etait pas feministe en plus … Vraiment c’est ca le feminime pour Le Media ? bon ca plait aux zelites ‘en augmentant le congé paternité’ mais pas a celles qui reflechissent et n’ont aucun interet au capitalisme . Alors la c’est la grande cause des feministes bobo qui ne veulent pas voir que leur mecs mal rasé sont des fainéants, qui veulent plus bosser et qui qd ils gardent les momes jouent aux jeux video, boivent des coup avec des potes, gamin dans la poucette a l’envers pour ne plus voir les enfants.. Augmentons, pour le bien être des enfants et des meres le conges des femmes , dés les 3 mois de grossesse au 1 an du bb, on a le ventre distendu, les seins qui tombent, des vergetures, le sexe avec episiotomie, et ces femmes osent parler d’egalité, qui accouche seule, nous, qd j’ai accouché ma douleur n’etat qu’a moi, y’a que moi qui pousait et risquait ma vie, et on utilise 1 foi et demi notre energie a creer le bb, et a alleter. Un bb n’a confiance QU’EN sa mere a la naisance, dans son ventre il n’entend QUE elle et ses battements de coeur, sa digestion, par contre la musique (gros mythe macho des tzigane) , les autres , il ne les entend pas. Donc pendant des mois sa mere sera sa boué de confiance et TANT MIEUX , se mécanisme est le seul qui nous permet d’apprendre vite ; LA CONFIANCE, donc laissons les mères et pères FACE aux bebes, a lui parler a l’eduquer, plutot que le confier a des etranger.e.s, ou l’enfant apprend bcp moins bien. Et elle ne peut pas parler de nos problemes economique, ..mais celui du conge paternite oui .. Explication ; elle veut vende son livre et dit aux classe moyenne ce qu’ils veulent entendre, et surement aussi creer sa famille, elle se convainc que les mecs sont cool, normale, elle a 30 ans .. Mais pas du tout feministe ou a la bourgeoise comme S de Bauvoir. Heu a gauche on est pauvres et vos delires de conges ont s’en fou par contre l’argent nous ca compte, et l’egalité salaial, et les remerciement pour notre travail ca compte bcp.

    Réponse Signaler un abus
  5. Orwelle

    Comme le dit Manon Garcia, le comportement des femmes peut s’expliquer par leur désir de plaire. Ce qui revient à dire que la « soummission » doit s’analyser aussi d’un point de vue psychologique. Pourquoi beaucoup de femmes cherchent-elles à plaire, sinon parce qu’elles éprouvent un trop grand besoin d’amour, de reconnaissance. Et ressentiraient-elles ce besoin s’il avait été comblé dans leur enfance, si elles avaient été respectées, en premier lieu par leur parents ?
    Le désir de plaire vient aussi d’un questionnement sur la féminité, d’un besoin de réassurance. Suis-je assez féminine, suis-je une femme ? Une question inévitable et sans réponse, puisque la féminité est une invention de la société. C’est une angoisse que nourrissent les médias à longueur d’années, une forme de harcèlement invisible (comme la culpabilisation des mères). Ce problème explique que beaucoup de femmes en France ne s’investissent pas dans les études scientifiques les plus valorisantes, alors que leur niveau dans ce domaine est supérieur à celui des garçons jusqu’au baccalauréat. N’ayant que peu de modèles féminins dans ces filières, elles s’imaginent devoir faire un choix entre la féminité et une réussite professionnelle d’apparence masculine. Une solution viendra probablement avec l’évolution de la société, mais persistera longtemps ou toujours le problème de la misogynie, qui explique l’attitude des parents envers leurs filles.

    Réponse Signaler un abus
  6. Sébastien

    Le Forum du Média où les Socios (membres cotisants) s’expriment devrait être rendu public à la lecture. Aujourd’hui, après le départ de Sophia Chikirou, ce forum interne est devenu entouré d’un véritable Mur de Censure qui veut cacher la révolte qui s’exprime contre un véritable clan ou gang qui veut s’accaparer cet outil d’information uniquement financé par les Socios qui sont ainsi baillonnés et privés du droit de s’exprimer.

    Libérons le Mur et faisons la grève des cotisations jusqu’à ce que cela soit obtenu.

    Signé : un Socio en Colère contre Aude Lancelin.

    Réponse Signaler un abus
    • Maxime

      En réponse à la demande de Sébastien, un Appel à la Grève Totale des cotisations au Média, a été lancé sur le Mur du Média, jusqu’à ce que la raison revienne dans les cerveaux malades de ceux qui ont fermé le Mur.

      Merci Sébastien de nous avoir réveillés.

      Réponse Signaler un abus

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !