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Mamoudou Gassama, le héros qui cache la forêt

Mamoudou Gassama, le héros qui cache la forêt

Le héros Mamoudou Gassama a pu obtenir sa régularisation. Pendant ce temps, ses compagnons de galères continuent de souffrir en silence.

Posons les faits, au cas hypothétique où vous n’en auriez pas entendu parler. Ils se sont déroulés dans le 18ème arrondissement de Paris, samedi dernier. Un attroupement se crée rue Marx-Dormoy. Et pour cause : l’on aperçoit un enfant suspendu sur le rebord extérieur d’un balcon, au quatrième étage d’un immeuble. Il peut tomber à n’importe quel moment et s’écraser au sol. C’est alors qu’un passant vient au secours de cet enfant, de manière hyper spectaculaire et en prenant des risques assez fous. Plus tard, on apprend qu’il s’appelle Mamoudou Gassama, qu’il a 23 ans, qu’il est Malien et sans-papiers. Très vite : les choses se précipitent pour lui. Emmanuel Macron le reçoit à l’Elysée, lui annonce sa régularisation et son intégration, en service civique, au sein des pompiers de Paris. Il lui propose de déposer une demande de naturalisation. C’est une belle histoire, mais également une histoire ambiguë qui devrait nous interroger.

Le temps de la réflexion est venu

Nous devrions réfléchir sur les rapports que notre “société du spectacle” entretient avec des émotions qui sont sur le moment très fortes, teintées de larmes et ponctuées de buzz, mais au final éphémères et sans conséquences sur le long terme. On se souvient du petit Aylan Kurdi, trois ans, retrouvé sur une plage turque, et qui est devenu le symbole de la détresse des réfugiés syriens. Qu’en est-il resté ? Pas grand-chose, une fois la vague de bons sentiments passés. L’empathie vis-à-vis des exilés n’a pas grimpé en flèche. La nécessité de prendre en compte les fracas de l’histoire mondiale dans notre compréhension de ce qui peut nous arriver au niveau national, la prise de conscience de la responsabilité de nos Etats dans le chaos militaire, économique et climatique qui produit les vagues de migration… rien de tout cela ne structure sérieusement le discours médiatique ou politique.

On pleure un petit coup, on partage sur Facebook, et on se sent bien, on se sent bon.

La belle histoire de Mamoudou Gassama doit aussi nous faire réfléchir sur notre regard sur l’héroïsme et les héros.

Quand on est un sans-papier, faut-il être un héros pour être régularisé en 2018 en France ? Nous parlons d’un pays où jusqu’en 1999, avec le gouvernement Jospin et Jean-Pierre Chevènement, qui était loin d’un gauchiste chevelu, des régularisations massives de sans-papiers avaient lieu sans que la submersion que nous promettent les prophètes du “grand remplacement” n’ait lieu. Plus on abaisse l’humanité du citoyen ordinaire, plus on élève des héros qui écrasent de leur prestance le pékin lambda. Pour être un peu provocateur, on peut dire : « tu veux avoir des papiers ? OK, mais avant il faut sauver un bébé ! »

Mais au fait, qu’est-ce qu’un héros ? Si le voisin, ou les pompiers, ou quelqu’un d’autre avait sauvé le petit garçon du dix-huitième avant Mamoudou, sa pulsion altruiste initiale lui aurait-elle valu le titre de héros ? Et s’il n’était pas parvenu à sauver l’enfant malgré ses efforts ? Et si son acte n’avait pas été filmé, et partagé ? Si nous ne réussissons pas à prouver notre utilité, sommes-nous dignes de recevoir la solidarité de la société ?

Les immigrés clandestins qui s’usent la vie à travailler, gagnent 300 euros au noir et envoient 100 euros à leur famille restée au pays… ces anonymes invisibles qui, en 2016, participent à contribuer au PIB du Liberia à hauteur de 29% ou des Comores à hauteur de 21,2% sont-ils des héros ou des zéros, de simples profiteurs qui viennent manger notre pain et accessoirement nous imposer leur mode de vie ?

Nous sommes en France en 2018. Trois exilés ont été retrouvés morts dans les Alpes, dans un intervalle de deux semaines, en tentant de rejoindre la France à partir de l’Italie. Et ceux qui se dévouent pour porter secours à leurs semblables sont susceptibles de se faire arrêter et traduire devant les tribunaux pour délit de solidarité.

Nous sommes en 2018, en France, une loi asile-immigration contestée par le Défenseur des droits, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme et la quasi-totalité des associations spécialisées a été adoptée à l’Assemblée nationale.

Et dans cette France de 2018, un de ces parias surgit devant nos smartphones, nous montre qu’il est un homme, et qu’en tant que tel il peut être capable du meilleur. Et nous le baptisons “Spiderman”, pour lui donner sans trop y penser des droits qu’on refuse à ceux qui lui ressemblent.

Photo : Mamoudou en pleine action

Crédits : Capture d’écran/ YouTube

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