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Changer la narration sur l’esclavage

Changer la narration sur l’esclavage

170 ans après l’abolition définitive de l’esclavage en France, il apparaît encore urgent de rompre avec une vision trop eurocentrée de cette histoire.

La France hexagonale commémore depuis le 10 mai 2006 l’abolition de l’esclavage, qui est officiellement la « Journée nationale des mémoires de la traite, de l’esclavage et de leur abolition ». Et ce au cours d’un long processus. En effet, depuis 1983 – soit 26 ans avant !!! –, cette commémoration a lieu dans certains des DROM-COM puisque c’est le 27 mai en Guadeloupe, 22 mai en Martinique, 10 juin en Guyane, 20 décembre à la Réunion, ou encore le 27 avril à Mayotte. En France hexagonale, la date pour se souvenir que des femmes, des hommes, des enfants naissaient serviles, attaché.e.s à un maître, utilisé.e.s comme des bêtes de somme, affamé.e.s, assoiffé.e.s, battu.e.s, tué.e.s à la tâche jusqu’en 1848 en – France témoigne de l’ironie tragique de l’histoire. L’officier Louis Delgrès, né libre en Guadeloupe, était chargé de la défendre des appétits des grandes puissances occidentales ennemies. Il s’insurge contre la volonté de Bonaparte de rétablir l’esclavage – aboli une première fois en 1794 – et résiste aux troupes consulaires du général Richepance, déçu par l’idéal républicain disparu et décidé à ne plus combattre aux côtés du Consul. Le 10 mai, il affiche sa volonté de ne plus céder à la tyrannie dans une proclamation affichée sur tous les murs de Basse-Terre.

Une vision trop eurocentrée

Si les différentes dates correspondent à des moments différents de l’histoire particulière de chacun des espaces, elles sont autant d’indicateurs de la difficulté de ramasser le sujet en une même histoire. L’esclavage est encore un sujet dont il est difficile de parler dans toute sa complexité, en intégrant les récits de toutes les nations qui l’ont subi et /ou y ont participé.

Le 1er mai, Arte a diffusé le documentaire Les Routes de l’esclavage. Co-réalisé par Juan Gélas, Daniel Cattier et Fanny Glissant, qui le produit également, la somme – quatre épisodes de 52 minutes – se propose de raconter 1.400 ans de l’histoire de l’esclavage en décentrant le regard.

Il reste compliqué d’admettre que notre lecture de l’histoire en général est largement eurocentrée. De même qu’on fait souvent commencer l’histoire moderne au moment de la “découverte” de l’Amérique par Christophe Colomb – le concept de découverte même est sujet à débat dans ce contexte au sens où il signifie souvent « faire exister ». Or comme le rappelle Fanny Glissant que nous avons interviewée, l’homme le plus riche du monde aux portes de notre “modernité” occidentale, au XIVe siècle, est Kanga Moussa, et il est malien.

L’importance de décentrer le regard est essentiel sur la question de l’esclavage car il permet de se rendre compte qu’il est faux de le voir comme un mal africain, comme s’il était le symptôme du problème d’un continent dans le monde.

Or, 60% des personnes actuellement en situation d’être privées de leurs libertés pour faire tourner des économies libérales sont en Asie, rappelle Fanny Glissant. La réalisatrice du documentaire qui a travaillé cinq ans sur la question note que l’esclavage est constitutif de toutes les sociétés hiérarchisées, comme Rome ou encore la Grèce, qu’on aime à célébrer comme de grands berceaux de la civilisation occidentale. Par ailleurs, concernant la narration du passé esclavagiste occidental, il y a effectivement eu un moment où l’Europe a considéré, ne le pratiquant plus des raisons bien plus pragmatiques qu’humanistes, qu’elle n’était plus du côté de la barbarie, de la sauvagerie. Pour Fanny Glissant, la colonisation, dont les structures rappellent l’esclavage, en ce qu’elle est un autre système d’asservissement des êtres, tirant profit de l’économie d’un pays, car suffisamment puissante pour y dicter ses règles, a jeté un voile pudique sur un des aspects de l’esclavage : la participation de certaines élites africaines à alimenter le commerce triangulaire, la demande ayant été suscitée par l’Europe.

Quelques évolutions positives

Si en France hexagonale, il y a une volonté de faire taire les citoyen.ne.s qui essaient de faire exister un autre récit national concernant l’esclavage notamment, les politiques se sont emparés du sujet. Signe d’un changement des temps ?

On se souvient du discours de Christiane Taubira, en 1999, évoquant le silence qui a longtemps entouré la participation de la France métropolitaine à cette entreprise criminelle et déshumanisante. Depuis et en partie sous son impulsion, la volonté politique a quelque peu évolué.

Le projet de François Hollande annoncé le 10 mai 2016, visant à édifier une Fondation pour la mémoire de l’esclavage et qui vient d’être confirmé en est un exemple. Et comme prévu, Jean-Marc Ayrault, ancien premier ministre du premier gouvernement formé par l’ancien chef d’Etat, en sera à la tête. L’état d’esprit au cœur du projet, qui prendra ses quartiers à l’Hôtel de la Marine serait celui-ci : « Cette institution nouvelle sera ouverte sur le monde ; elle fédérera les acteurs de la mémoire dans l’hexagone ainsi qu’en outre-mer et nouera des partenariats avec les institutions similaires à l’étranger. Elle réunira l’Etat, des partenaires publics et privés, la société civile. Elle bénéficiera de la reconnaissance d’utilité publique. Elle soutiendra la création d’un mémorial de l’esclavage, à Paris, et développera un lieu fidèle à l’ambition affirmée en 2007 par Edouard GLISSANT (écrivain, poète et directeur de l’institut du Tout-Monde, ndlr). » Jean-Marc Ayrault avait dit qu’elle ne pourrait pas voir le jour tant qu’il n’aurait pas réuni le budget nécessaire, soit 1,5 million d’euros. Le projet sera également doublé de l’édification d’un Mémorial national à Paris, dans le Jardin des Tuileries. La mémoire et l’aspect éminemment économique de l’esclavage sont donc admis, si on écoute ce qu’en a dit le président Macron lors de son discours pour la commémoration du 10 mai 2018. Or, et c’est aussi une question qui n’est pas traitée dans Les Routes de l’esclavage mais reste importante : celle des réparations. Fanny Glissant évoque notamment les démarches entreprises par des descendant.e.s d’esclaves d’Haïti, soutenu.e.s dans leur démarche par la CARICOM, pour CARIbbean COMmunity, groupement de pays caribéens.

Afin de compenser les pertes économiques que la fin de l’esclavage entraînait pour les propriétaires d’esclaves des Antilles, de Maurice et de la Réunion, du Sénégal et de Madagascar, Victor Schoelcher, artisan de l’abolition de 1848, a dû céder à leurs desiderata et leurs verser des indemnités afin de compenser leurs pertes (!). Des acteurs du monde intellectuel et associatif, tels que Louis-Georges Tin, continuent de ferrailler pour mettre le sujet sur la table.

François Hollande président refusait toute compensation matérielle, Emmanuel Macron, s’il prône une « réconciliation des mémoires », n’a pas mentionné cette question des réparations.

Le 23 mai, place de la République, la ministre de l’Outre-mer devrait prendre la parole, en marge des vingt ans de la marche initiée pour commémorer les victimes de l’esclavage colonial et également « aider la république à repenser ses dispositifs de lutte contre le racisme décomplexé ».

Photo : Capture d’écran « Les routes de l’esclavage (4/4) 1789-1888 : les nouvelles frontières de l’esclavage »

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