Vers un printemps créole ?

Vers un printemps créole ?

Depuis plus d’une semaine maintenant, le mouvement dit des « Gilets jaunes » agite la France entière. Sa version réunionnaise a pris en quelques jours une tournure particulière et attire, une fois n’est pas coutume, l’attention de Paris.

Une tournure particulière : car, pour résumer les choses très vite, l’île est presque totalement paralysée, ses principaux axes sont bloqués, les rares commerces ouverts (à des heures aléatoires) manquent de tout. En fin de semaine, on ne trouvait plus nulle part ni carburant, ni gaz… Les écoles, les collèges, les lycées, l’université, les services administratifs sont fermés depuis le lundi 19 novembre. La collecte des déchets et la distribution du courrier se font difficilement – quand elles se font. Des émeutes spectaculaires et des pillages ont secoué l’île les premiers soirs, le couvre-feu est donc décrété dans la plupart des communes jusqu’au dimanche 25 novembre. La vente d’alcool est interdite, par arrêtés municipaux, sur presque toute l’île. Des peines de prison ferme ont déjà été prononcées, en comparution immédiate, contre les casseurs.

On notera d’abord comme l’événement est difficile à appréhender pour qui voudrait réduire un peu trop rapidement le mouvement hexagonal à la grogne égoïste de classes moyennes repues(1). La Réunion elle-même, dont on se plaît à penser qu’elle est une sorte de publicité pour SFR, où des jeunes gens de toutes les couleurs s’adorent sous les filaos, mangerait donc de ce pain-là ? Les résultats considérables de Marine Le Pen et – dans une autre mesure – de Jean-Luc Mélenchon sur l’île au premier tour des dernières élections présidentielles(2) avaient déjà troublé quelque peu les esprits. Car, procédant d’une imagerie finalement toute coloniale, l’idée persiste ici ou là qu’on ne peut pas être à la fois la France des couleurs et celle qui fait ses courses le samedi. La France du melting pot et celle qui regarde Hanouna ou nettoie son auto chaque semaine. L’astuce consiste alors à gommer l’aspect par trop « gilet jaune » des événements pour n’en retenir que la dimension « émeute »(3). Là, tout colle : Air Max, caillasses et lutte contre » Babylone » incarnée par les gendarmes mobiles. Bienveillance paternaliste de gauche, alors, pour le « bon sauvage », diatribe de droite contre la « racaille », et invisibilité opportune de la colère de Monsieur Tout-le-monde. Pourtant – et il est, quand on y réfléchit, stupéfiant d’avoir à le préciser –, la Réunion, en tant que département français, rencontre elle aussi des problèmes français. N’est, à tout le moins, pas satisfaite de l' »équipe Macron ».

Le mépris de la Métropole

Une fois rendue aux Gilets jaunes réunionnais leur qualité de « vrais » gilets jaunes, on ne peut toutefois pas en rester là. Il faudrait, par exemple, consulter le discours du Général de Gaulle du 10 juillet 1959 à Saint Denis, et réfléchir à la formule « vous êtes Français par excellence ». Car suffit-il de le dire ? Et gît peut-être exactement ici la nature un peu singulière du mouvement réunionnais. Au ras-le-bol général du peuple de France, s’ajoute celui du Créole, qui a tout lieu de ne pas se sentir respecté par Paris. Quand, par exemple, un ministre de l’Intérieur de passage sur l’île la situe dans l’océan Pacifique(4). Ou quand Madame Girardin évoque tout récemment, en une moue blasée, « ces territoires » auxquels elle promet le bâton. Cela dans un contexte dont les statistiques disent beaucoup : 40,4% des Réunionnais sous le seuil de pauvreté (14,2% en Métropole), un salaire médian de 1190 € par mois, (1690 € en Métropole), un taux de chômage de 30% (9% en Métropole) et de 50% chez les moins de 25 ans(5). Ajoutons la « vie chère » (foncier, automobile, produits de consommation courante, etc.) et la dépendance presque absolue à l’automobile (le réseau de transports en commun étant probablement plus efficace en Irak), l’obligation pour beaucoup d’aller travailler en métropole (les titulaires du CAPES, par exemple, très souvent forcés de faire quelques années à 8 000 km de chez eux avant d’espérer revenir). Mentionnons enfin que l’île compte environ 100 000 personnes « en situationd’illettrismee ».

Tout concorde à ce que la Réunion se sente comme un point sur une carte, un « territoire » ou, pour le dire plus précisément, un titre de propriété sur des eaux territoriales. On peut dire pourtant sans exagérer que les Réunionnais se sont longtemps tenus sagement, au regard de ce que pourrait être leur colère. Les coups de sang sont rares et l’on met au défi n’importe quel Corse, par exemple, de laisser sans sourciller se pavaner chez lui les arrogants oiseaux qu’on croise d’ordinaire à Saint-Gilles-les-Bains. Tordons le cou au passage à la rumeur paranoïaque d’un « racisme » anti-Zorey à la Réunion ; tout au plus plane, à l’occasion, une manière de régionalisme agacé, ou un regard un peu persifleur sur une population qui adopte parfois un look, une attitude (jongleurs en pantajupes à St Leu, Beautiful people tatoués à St Gilles…), dont on ricanerait même à la Baule. Se révoltant enfin, la Réunion est plutôt exemplaire, si l’on veut bien mettre de côté les pilleurs nihilistes – qui agissent d’ailleurs fort mal en s’en prenant aux automobilistes et aux petits commerçants, mais à qui on ne reprochera peut-être pas de s’attaquer à certaines enseignes.

En somme, les choses se font dans une relative bonne ambiance, des réseaux d’entraide se constituent(6), le couvre-feu est bravé en musique, une solidarité générale est palpable. On pourrait dire, même si le contexte n’est pas exactement le même, que la Métropole aurait des leçons à tirer d’un mouvement qui parvient, à très petite échelle, à mettre le pouvoir en difficulté. Les autorités ont d’ailleurs tenté ce lundi de faire jouer la méthode Coué en décrétant la réouverture de tous les services, dont les écoles… vain stratagème. Certes, rien n’est encadré, les contours sont flous, les revendications flottantes(7). Certes, l’angoisse générée par les pénuries favorise, quand les hypermarchés ouvrent leurs portes, des élans délirants de surconsommation. Mais gageons que si chaque parcelle de France vivait à l’heure réunionnaise, Macron et les siens, tout simplement, tomberaient, ce qui serait – sans doute – un bon début.

Installé sur lîle de la Réunion, François Amaury est professeur des écoles.

Notes :

(2) Respectivement 23,46 % et 24,53 % : À noter qu’on n’émet sur ce fait aucune opinion, et qu’on ne sous-entend pas non plus que la région serait « lepeniste ».

(3) Comme le fera, par exemple, France Inter.

(6) Voir, par exemple, la page « Tien bo 974 ».

(7) Lire, cependant, cette liste de revendications déposée à la préfecture le 23 novembre.

Légende : Affrontements entre gilets jaunes et CRS à La Réunion

Crédits : Capture d’écran / YouTube / M1 B2 / C-News

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