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Thibault Muzergues : « Les Gilets jaunes sont une véritable jacquerie dans son sens historique, une rébellion des petits contre les gros »

Thibault Muzergues : « Les Gilets jaunes sont une véritable jacquerie dans son sens historique, une rébellion des petits contre les gros »

Thibault Muzergues travaille pour le bureau européen de l’International Republican Institute, une ONG américaine qui promeut la « démocratie libérale » dans le monde. Fin analyste de la situation politique aux États-Unis et en Europe, il a publié cette année La quadrature des classes (éditions du Bord de l’eau). Thibault Muzergues revient avec nous sur la sociologie des Gilets jaunes

Qui sont les Gilets jaunes ? Classes moyennes, classes populaires ou mouvement interclassiste ? France urbaine, rurale ou urbaine ? On aura rarement autant débattu de la sociologie d’un mouvement social. Dans La quadrature des classes, Thibault Muzergues analyse la percée de quatre classes sociales dans le jeu politique et social : la classe créative urbaine et libérale, la classe moyenne provinciale, la nouvelle minorité ouvrière et les « millénials ». Libérale sur le plan économique et sociétal, la première, base d’Emmanuel Macron, vit principalement dans les grandes villes. La deuxième, plutôt libérale et conservatrice a porté François Fillon. La troisième, qui habite la « France périphérique » est plutôt identitaire et antilibérale. Enfin, les millénials, jeunes, précaires, diplômés, progressistes et antilibéraux, habitent dans les métropoles et sont proches de la gauche radicale. Les autres classes se rapprochent toute politiquement de l’une de ces classes, selon Thibault Muzergues. Le politologue revient avec nous sur la sociologie du mouvement social en cours.

Le Média : On a parlé de la France périurbaine, de la France rurale, des classes populaires et des classes moyennes… Qui sont les Gilets jaunes ?

Thibault Muergues : Les activistes correspondent principalement à la nouvelle minorité de « la quadrature des classes » : généralement installée en zones périphériques, loin des centre-villes, il s’agit de personnes à bas-revenus, issus de la classe ouvrière ou d’une ancienne petite classe moyenne qui, n’ayant que peu de diplômes et vivant loin des centres créateurs d’emplois, est actuellement en voie de paupérisation. On assiste actuellement à des tentatives d’amalgamer d’autres catégories de personnes à ce mouvement (lycéens, par exemple, cela se voit notamment à Paris), mais lorsqu’on regarde la majorité des points de blocage ou des manifestations hors de la capitale (y compris d’ailleurs quand elles dégénèrent), le mouvement est remarquablement monolithique du point de vue sociétal – d’ailleurs comme l’opposition frontale au mouvement, avec des pro-taxe carbone (il en reste !) qui sont principalement urbains, libéraux économiques et progressistes sociaux. L’anatomie du mouvement suit en fait remarquablement les contours de la « quadrature des classes ».

Lire aussi : À Paris, des Gilets jaunes plus déterminés que jamais

La forte présence de classes moyennes révèle-t-elle l’échec de la « moyennisation », qui devait englober deux Français sur trois ?

Justement, les classes moyennes participent peu au mouvement, même si elles soutiennent généralement les gilets jaunes dans leur croisade contre les taxes et les impôts (elles ne suivent en revanche pas du tout le chaos et les émeutes que nous avons pu voir samedi dernier). Même si on voit bien sur des médecins, fonctionnaires et autres membres de la classe moyenne se faire catapulter porte-paroles de certains groupes de Gilets jaunes, la réalité de l’activisme de la révolte est toute autre : je ne crois pas avoir vu beaucoup d’habitants du XVIe arrondissement de Paris (ou même des banlieues de l’Ouest) rejoindre les Gilets jaunes sur les Champs-Élysées. L’idée que la classe moyenne a rejoint les Gilets jaunes est un mythe qui découle d’une mauvaise lecture des sondages : oui, la classe moyenne française (comme beaucoup d’autres dans le monde) est extrêmement hostile à l’impôt et elle soutient les gilets jaunes dans leur combat contre l’accumulation des taxes (et leur opposition au gouvernement, en particulier Emmanuel Macron), mais soutenir n’est pas rejoindre, et on reste dans un noyau d’activisme réduit à la nouvelle minorité, même si celui-ci est extrêmement efficace dans son action. Par contre, le mécontentement est plus général, et on le voit s’exprimer aujourd’hui avec d’autant de forces qu’il avait été finalement assez contenu pendant la première année du quinquennat d’Emmanuel Macron.

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Depuis le 1er décembre, François Ruffin et le Comité Adama travaillent à élargir la sociologie du mouvement, avec les millenials (Nuit Debout) et les banlieues… Assistons-nous à une nouvelle convergence des luttes ?

Je souhaite bon courage à ceux qui croient pouvoir mettre ensemble les millenials de Nuit Debout avec les Gilets jaunes dans une lutte commune et unique – nous avons là deux sociologies complètement opposées, deux visions du monde tout aussi incompatibles au-delà de leur opposition frontale à Emmanuel Macron. On voit d’ailleurs que les Gilets jaunes ne veulent être représentés par personne, y compris et surtout des personnalités issues du monde politique. Les Gilets jaunes ne sont pas en soi un mouvement révolutionnaire comme on peut l’imaginer avec une avant-garde qui la guide vers le pouvoir, mais une véritable jacquerie dans son sens historique, une rébellion des petits contre les gros qui refuse sciemment toute tentative d’organisation par le haut. Cela ne veut bien entendu pas dire que les revendications de chaque groupe ne soit pas légitimes, mais en l’absence d’une superstructure organisationnelle, je vois mal les différents groupes actuellement en contestation s’unir – ils n’en ont d’ailleurs pas besoin actuellement pour exprimer leur ras-le-bol.

Les revendications des gilets jaunes semblent parfois contradictoire : moins d’impôts, revalorisation du SMIC, etc. Quelles idées structurent le mouvement ?

Les Gilets jaunes veulent un retour de l’État. Ils s’estiment abandonnés par les institutions, et du coup de leur font plus confiance, mais ils aspirent à un retour de la puissance publique, à la fois dans son volet redistributif (les riches, donc les habitants des grandes villes, doivent payer pour leur garantir un travail et une dignité) et dans les infrastructures, qu’ils ont vu fermer une à une dans leurs communautés depuis 30 ans. La demande de baisse des impôts sur le carburant est donc tout à fait compatible avec celle d’un retour de l’État. Pour les Gilets jaunes, l’impôt n’est pas illégitime en soi, il l’est parce qu’il est ressenti comme pesant de tout son poids sur eux, épargnant les autres – leurs revendications incluent d’ailleurs une taxation plus progressive, et que « les gros (MacDo, Google, Amazon, Carrefour) payent gros et les petits (artisans, TPE, PME) payent petit ». Pour revenir à votre question précédente, il est difficile de voir comment cette demande de retour de l’État est compatible avec celle des millenials de Nuit Debout, qui ne font aucune confiance à l’État et sont dans une approche beaucoup plus anarcho-socialiste que communiste ou étatiste.

Lire aussi : BFM TV, bons et mauvais Gilets jaunes

L’extrême gauche ou l’extrême droite peuvent-ils, comme certains le craignent, tirer parti de la situation ?

Difficile à dire. Dans le climat actuel, les Gilets jaunes refusent toute instrumentalisation par le monde politique, difficile dans l’immédiat de voir un parti bénéficier à court-terme de la révolte, sauf à voir l’État se déliter dans les semaines qui viennent – l’atmosphère tournerait alors à la guerre civile, avec toutes les conséquences (y compris les incertitudes) que cela impliquerait – il y a donc effectivement une certaine indécence de la part de certains leaders à vouloir jouer les pyromanes, car dans un processus de décision du pouvoir extra-démocratique, c’est généralement la force brute qui joue, et dans ce cas le chaos est bien plus probable que la prise du pouvoir. À plus long terme cependant, il me parait clair que la mobilisation de la nouvelle minorité doit donner à ses membres une conscience de classe beaucoup plus forte, notamment sur leurs capacités à influer sur les décisions politiques. Dans ce contexte, difficile d’imaginer que le « populisme » de droite ne soit pas en première ligne pour tirer avantage de la situation, par exemple aux Européennes de mai 2019.

Légende : Gilets jaunes, le 1er décembre

Crédits : Koja

6 Comments

  1. Jean-Paul B.

    Bonjour,
    afin d’élargir la réflexion des lecteurs je mets ci-dessous le lien d’une tribune montrant le rapport étroit entre l’existence de l’Euro comme monnaie unique et le mouvement de révolte des Gilets Jaunes qui sont in fine sa conséquence.
    Ceux qui à Gauche pensent encore (un peu naïvement) que l’UE est réformable de « l’intérieur » se trompent lourdement et font perdre un temps précieux à notre pays qui va continuer à s’enfoncer dans plus d’austérité et ce faisant, ils prennent le risque de rendre la situation incontrôlable et dangereuse du point de vue démocratique.
    Un jour ou l’autre il faudra bien aborder rationnellement la question de la sortie « progressiste » de l’UE (et de l’Euro!) et le mieux serait de ne plus tarder car sans souveraineté monétaire il n’y a plus de Souveraineté donc impossibilité d’agir pour le Bien Commun.
    https://www.les-crises.fr/lexistence-de-leuro-cause-premiere-des-gilets-jaunes-tribune-de-todd-sapir-gomez-rosa-hureaux-werrebrouck/

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    • Kévin Boucaud-Victoire

      Le sujet a déjà été abordé ici vous savez.

      Réponse Signaler un abus
    • fghf

      « la classe créative urbaine et libérale » …
      c’est-à-dire les gens qui habitent en ville (les beaux quartiers de préférence), qui « créent » des trucs géniaux, des slogans publicitaires par exemple, et qui n’imaginent pas qu’on puisse vivre si Mc Do paie des impôts…
      Désolé, mais pour moi ces gens ne constituent pas une classe, mais une bande d’abrutis.

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      • Pierre de Meudon

        Bonjour la caricature colérique et rageuse de ce commentaire, caricature qui se dénonce ellei-même comme telle !. .. On peut critiquer les dénominations utilisées, mais cette grille explicative constitue un essai et une recherche de tentative d’une meilleure compréhension.
        L’injure ne me semble pas indispensable. Le respect me semble utile.

  2. Yannis

    « je ne crois pas avoir vu beaucoup d’habitants du XVIe arrondissement de Paris (ou même des banlieues de l’Ouest) rejoindre les Gilets jaunes sur les Champs-Élysées. L’idée que la classe moyenne a rejoint les Gilets jaunes est un mythe qui découle d’une mauvaise lecture des sondages : oui, la classe moyenne française (comme beaucoup d’autres dans le monde) est extrêmement hostile à l’impôt et elle soutient les gilets jaunes dans leur combat contre l’accumulation des taxes (et leur opposition au gouvernement, en particulier Emmanuel Macron), mais soutenir n’est pas rejoindre, et on reste dans un noyau d’activisme réduit à la nouvelle minorité, même si celui-ci est extrêmement efficace dans son action. »

    Rien que dans cette citation, on trouve une Lapalissade qui mange pas de pain, les bourgeois de l’Ouest parisien ne se mélangent jamais à la plèbe de l’Est parisien, contrairement à une époque ou le bourgeois aimait s’encanailler à Montmartre ou Melnimuche. Et chassez le naturel, il revient au galop, normal pour un promoteur de la pensée unique, Même les 4 catégories proposées à la louche par Thibault Muzergues font doucement sourire tellement elles sont caricaturales et limitèes, on se croirait dans un référencement Pôle Emploi, avec des métiers impossibles à classer dans une liste de « compétences ». Millenials avec Nouveaux ouvriers, et pourquoi pas la catégorie diplômés supèrieur bossant au MacDo…

    Le reste est à l’allant, complètement orienté pour la défense d’un paradis numèrique peuplé de de CS+. Votre modèle de société a déjà été appliqué de longue date aux USA, à voir l’état de la société ètasunienne aujourd’hui (dans toutes ses composantes, pas seulement chez ses winners), on n’en veut pas. Et si c’est pour nous dire (ou faire peur avec) la menace du RN si les Gilets jaunes deviennent trop exigeants, par exemple en remettant en question le capitalisme, ou pas assez organisés (le gouvernement trouvera tous les moyens de sa désorganisation), vous pouvez retourner à l’International Republican Institute.

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    • Pierre de Meudon

      Cette critique me semble constructive et argumentée. Elle apporte et enrichit le débat. On peut bien sûr trouver caricaturale de telles catégories et le propos disant la convergence impossible. Reste cette grille d’analyse aider au débat et à la compréhension des mots d’ordre et préoccupations,à mon sens.

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