Porte close aux urgences : dans la Sarthe, la galère des patients et des soignants

Porte close aux urgences : dans la Sarthe, la galère des patients et des soignants

Le problème des déserts médicaux s’aggrave, et les mesures annoncées ce 20 novembre par le gouvernement pourraient ne pas suffire à combler les inégalités face aux services de santé.

Notre reportage à l’hôpital du Bailleul, dans la Sarthe, où le service des urgences a dû fermer pendant trois semaines.


 

Cherche désespérément médecin” : depuis plusieurs années, ce type d’écriteau fleurit à l’entrée de nombreux villages du pays. Mais au-delà des médecins libéraux, les hôpitaux des petites villes sont également touchés. Ces dernières semaines, à Thouars, Altkirch ou Parthenay, les urgences ont dû fermer temporairement leurs services, faute de praticiens.

Le 14 novembre, au Bailleul, petite commune rurale de 1200 habitants du sud de la Sarthe, une centaine de grévistes inquiets pour l’avenir de leur établissement s’amasse devant les portes du Pôle santé Sarthe et Loire (PSSL). Des gilets jaunes et de nombreux usagers ne tardent pas à les rejoindre. D’autres, venus pour une visite ou une consultation, sont invités à signer une pétition pour la sauvegarde de l’hôpital. Comme une grande partie des établissements du pays, ce centre hospitalier public est en effet en crise. Le 24 septembre, l’annonce de la fermeture nocturne des urgences pour trois semaines, faute d’un nombre suffisant de médecins, créait un profond émoi parmi la population.

Si cet hôpital semble isolé, encerclé par de vastes champs et jouxtant un péage de l’autoroute A11, il couvre un important bassin de population de 150 000 habitants. Chaque année, 25 000 patients fréquentent son service d’urgence.

Les conséquences de cette décision n’ont pas tardé à se faire ressentir. Pendant ces trois semaines de fermeture, des usagers ignorant la situation ont été invités, une fois arrivés au Bailleul, à reprendre leur voiture pour se rendre au Mans ou à Angers, à plus de 50 kilomètres. Des établissements pourtant déjà surchargés : à Angers, une octogénaire victime d’un AVC est restée cinq jours en attente aux urgences.

Le 14 octobre dernier, les urgences rouvraient enfin leurs portes 24 heures sur 24. Toutefois, le Service Mobile d’Urgence et de Réanimation (SMUR) reste, lui, bloqué à quai pour une durée minimale de trois mois. « C’est ubuesque, on est obligés de faire venir le SMUR du Mans ou d’Angers. Il y a peu, celui du Mans est intervenu au rond-point à l’entrée de l’hôpital. Un autre jour, on a fait venir un hélicoptère à La Flèche », s’insurge Marianne Belleguic, déléguée CGT qui officie également au foyer des adultes handicapés.

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Personnels du Bailleul en grève, le 14 novembre. Crédits : Julien Collinet.

« Lorsque le SMUR intervient, c’est en secondes que l’on compte. Vous avez moins de chance de vous en sortir si vous faites un AVC à Sablé-sur-Sarthe ou dans les campagnes environnantes que dans une grande métropole, car des médicaments spécifiques doivent être injectés immédiatement. Et là, le SMUR le plus proche est basé à 50 kilomètres. C’est une fracture du contrat social et de l’égalité entre les territoires », poursuit la syndicaliste.

La maternité elle aussi en danger

Fin septembre, la direction de l’hôpital – qui n’a pas souhaité répondre à nos sollicitations – pointait la grande difficulté à recruter des médecins. Il manque actuellement neuf urgentistes. Pour pallier les trous dans le planning, le PSSL fait appel à des intérimaires. « Il existe des médecins mercenaires », dénonce Pierre Besnard, représentant des usagers au conseil de surveillance de l’hôpital. Si une garde de 24 heures d’un urgentiste est plafonnée à 1100 €, « de nombreux établissements de santé nomment des médecins pour plusieurs jours, même s’ils ne travaillent que 24 heures, afin de les payer jusqu’à 2000 € la journée ».

Les syndicats préfèrent eux insister sur les mauvais choix stratégiques de la direction. « Si on ferme le SMUR, on perd encore plus en attractivité auprès des urgentistes », poursuit la représentante syndicale. En 2018, pendant 9 mois, aucun IVG n’a été pratiqué à l’hôpital, suite au départ en retraite du seul gynécologue acceptant de les pratiquer. « Idem pour la maternité. On n’a pas anticipé le départ d’obstétriciens libéraux et le nombre d’accouchements a chuté. Aujourd’hui, on atteint tout juste le seuil des 500 naissances et nous craignons à terme sa fermeture », poursuit Marianne Belleguic.

Une situation d’autant plus critique que cinq maternités ont fermé ces dernières années dans le département, où les seules solutions sont aujourd’hui d’accoucher au Bailleul ou au Mans. « C’est terrible pour l’image de l’hôpital », s’alarme une cantinière qui vient de terminer son service. « Les gens commencent à se dire : “autant aller directement au Mans”, alors que les patients sont bien traités ici, ce n’est pas l’usine ».

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L’établissement affichait en 2018 un déficit de 4 millions d’euros et une dette de 27 millions d’euros. Dans un rapport, la Cour des comptes pointait l’an dernier « des dysfonctionnements dans le fonctionnement des instances de gouvernance et de nombreuses irrégularités dans la gestion administrative des personnels ». Le budget est également plombé par la souscription de deux emprunts toxiques auprès de la banque Dexia lors de la construction de l’hôpital. À tel point qu’une mise sous tutelle n’est aujourd’hui pas à exclure.

Un système de financement qui plombe les hôpitaux de campagne

Peut-être encore plus que les autres établissements de santé, les hôpitaux ruraux souffrent du système de tarification à l’activité (T2A), voté en 2003. Dans une logique d’optimisation, les établissements sont financés en fonction de leur activité médicale : chaque acte médical est remboursé aux hôpitaux par l’assurance maladie selon un tarif défini par le ministère de la Santé. Parmi ces actes, la chirurgie demeure la spécialité la plus rentable.

Les établissements ruraux ayant du mal à attirer des spécialistes se voient indubitablement lésés par ce système. « Dans le cadre de loi de 2016 appelée Groupement Hospitalier de Territoire (GHT), lorsqu’un praticien vient du Mans pour une consultation, il va certes facturer cet acte chez nous, mais pas l’opération qui, elle, sera réalisée dans son hôpital », décrypte la déléguée CGT.

« Idem lorsqu’on développe une unité au Mans : on est appelé à contribuer à son financement [parce que les deux hôpitaux appartiennent au même groupement, NDLR], mais on ne tarifie rien, donc on ne fait aucune recette. Il y a une forme de coopération, mais conjuguée à la T2A, on arrive à mettre les hôpitaux publics en concurrence », poursuit Madame Belleguic.

Sans compter que les cliniques privées, à l’inverse d’une mission de service public, ont tout loisir de se concentrer sur les opérations les plus rentables. Au fur et à mesure des années, les tarifs des actes ont été revus à la baisse (-1,2% en 2018), asphyxiant un peu plus l’hôpital public dont la dette s’élève à 30 milliards d’euros au niveau national.

Le personnel, lui, se retrouve sous pression, contraint à travailler toujours plus vite afin d’augmenter les recettes. À la retraite dans quelques semaines, Eric David, le maire du Bailleul, jongle entre la mairie de son petit bourg et le PSSL où il est aide-soignant. « Je suis content de sortir du système, je suis épuisé. Le travail de soignant est exigeant physiquement, moralement, et il y a très peu de reconnaissance. Un vrai mal-être s’est installé, alors qu’on peut sauver l’hôpital public si on en a la volonté ».

38% des salariés sont en effet contractuels au Bailleul. Les temps partiels de plus en plus nombreux, chez les femmes surtout, majoritaires chez les soignants, précarisent un peu plus leur situation. Des membres du personnel que nous avons rencontrés cumulent des CDD depuis 8 ou 10 ans. Résultat, l’absentéisme causé notamment par les arrêts maladie a explosé, atteignant aujourd’hui 9,68 % contre 7,3 % en 2013.

Faute de généralistes, les urgences sont prises d’assaut

Si la crise de l’hôpital public remonte à de nombreuses années, le gouvernement actuel ne semble pas déterminé à éteindre l’incendie. La ministre de la Santé affirmait pourtant en février 2018, sur les ondes de France Inter, vouloir en finir avec « l’hôpital-entreprise » et la course à l’activité. Mais les décisions politiques, elles, tardent à suivre.

Le plan d’urgence présenté ce mercredi 20 novembre par Edouard Philippe prévoit une hausse annuelle de 2,45% du budget de la sécurité sociale, alors que le Collectif Inter-Hôpitaux réclamait au minimum 4% : les dépenses de la Sécu grimperont de 4,4% en 2020 et obligeront à 4,2 milliards d’économies supplémentaires, dont 550 millions pour les seuls hôpitaux. Afin de tenter d’éteindre l’incendie social, une prime de 800€ est également accordée aux infirmiers et aides-soignants de la capitale. Pour le reste du pays, cependant, seule une prime de 300€ pourra être accordée au personnel des hôpitaux selon le bon vouloir de leur direction.

Des budgets insuffisants, mais une activité en perpétuelle croissance : en 20 ans, le nombre de passages aux urgences a tout simplement doublé. Le phénomène est d’autant plus important dans les territoires frappés par les déserts médicaux. Confrontés à une pénurie de médecins libéraux, les habitants n’ont d’autre choix que de se tourner vers les services d’urgence ou de renoncer à se soigner. « Mon fils avait une otite, j’ai filé aux urgences, on devait attendre trois semaines pour avoir un rendez-vous chez notre généraliste », nous confie cette habitante de La Flèche devant son sandwich à la cafétéria de l’hôpital.

Pour pallier le problème, des mesures incitatives ont été mises en place, notamment l’autorisation de majoration de 20 % des honoraires des médecins exerçant dans les territoires sous-dotés. Une mesure inégalitaire et même inefficace selon un rapport de l’Assemblée nationale (2018), puisque seuls 50 médecins se sont installés dans ces zones en trois ans.

Agnès Buzyn a également décidé de faire sauter le numerus clausus [qui limite le nombre de places disponibles en 2ème année de médecine, NDLR]. Une décision attendue depuis longtemps mais dont les effets ne se feront ressentir que dans 10 ans. La mesure reste également dépendante de la capacité des facultés de médecine à augmenter leur volume d’étudiants, dans un secteur où les politiques de rigueur sont également à la mode.

Vers des mesures coercitives ?

Certains, comme Dominique Dhumeaux, maire de Fercé-sur-Sarthe – une commune située à quelques kilomètres du Bailleul – et vice-président des maires ruraux de France, plaident donc pour des mesures coercitives en arrêtant par exemple le conventionnement des médecins désireux de s’installer dans des territoires surdotés. « Quand on doit prendre des décisions politiques, c’est l’intérêt général qui prime. Le risque politique à court terme est plus du côté des syndicats de médecins que de la population, donc on continue à tirer sur le fil. Madame Buzyn, je pense que c’est sa façon de penser. Mais le monde médical a également une large responsabilité. Quand on voit la manière dont sont exploités les internes depuis le début de leurs études, on se retrouve avec des étudiants aigris, frustrés, qui considèrent qu’ils ne doivent plus rien à la société ».

L’irruption des Gilets jaunes avait pourtant mis en avant le sentiment de déclassement suite à l’abandon des services publics dans les territoires éloignés des grandes métropole. « La leçon a sans doute été entendue qu’il fallait un traitement un peu plus équitable, mais derrière ça n’avance pas », poursuit l’élu local. « Depuis 20 ans, à chaque fois que le FN fait des scores en milieu rural, tout le monde fait la vierge effarouchée et au final on continue sur le même modèle, celui de la métropolisation. Dans les ministères, cela demande un effort énorme pour qu’ils comprennent que ce n’est pas le meilleur modèle pour que tous les citoyens s’y retrouvent ».

 

Photo de Une : Hôpital de la Timone, Marseille. Boris Horvat / AFP.

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