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Pierre Bitoun : « L’agriculteur est devenu un individu mécanique »

Pierre Bitoun : « L’agriculteur est devenu un individu mécanique »

Pierre Bitoun est un sociologue, coauteur avec Yves Dupont du Sacrifice des Paysans, paru en 2016 aux éditions L’échappée. Interrogé par Le Média, il revient pour nous sur le fléau qu’est le suicide des paysans. Il en explique les causes, induites par un capitalisme productiviste qui tend à déshumaniser les paysans, les transformant en « agriculteurs », c’est-à-dire en « individu mécanique », en un matériau destiné à produire du profit. 

Le Média : Le secteur agricole est, selon Santé public, parmi les plus touchés par le suicide. On explique ce mal-être par des problèmes économiques (surendettement, baisse des revenus) et sociaux (isolement, pression familiale, etc). En quoi les politiques agricoles menées actuellement sont-elles responsables ?

Pierre Bitoun : J’ajouterais d’abord aux facteurs explicatifs que vous citez, le sentiment qu’ont de nombreux agriculteurs de voir le sens de leur métier complètement dévoyé par des pressions de toutes sortes : performance technique, course au rendement et à l’agrandissement des exploitations, mise en concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières, etc. Ces pressions sont directement liées aux politiques productivistes suivies dès les lendemains de la Seconde Guerre mondiale, durant les « Trente Glorieuses » (1945-1975), et qui n’ont fait que s’accélérer au cours des « Quarante Honteuses » de l’ère néolibérale. Au lieu de satisfaire dans la sérénité à ses missions – nourrir ses proches, ses voisins, ses compatriotes, l’humanité tout entière et entretenir le milieu social et naturel dans lequel il vit –, le paysan, devenu agriculteur pris dans la spirale du productivisme, est progressivement devenu un « individu mécanique » astreint à des tâches répétitives, taylorisées, doublé d’un « être coupable » d’être « assisté » pour produire pollutions et malbouffe. Ce sont les finalités mêmes du métier qui ont été subverties, voire anéanties.

Y a-t-il des facteurs inhérents au capitalisme et à la modernité qui peuvent conduire les agriculteurs à un tel mal-être ?

Oui, bien sûr. Mais il faut aussi souligner à quel point ce mal-être est commun à quasiment toutes les couches sociales qui se trouvent prises, elles aussi, dans la logique déraisonnable et dangereuse du productivisme. Par quoi il faut entendre, non pas seulement le « toujours plus », le « toujours plus de croissance » dont on nous rebat les oreilles, mais un phénomène beaucoup, beaucoup plus grave. Le productivisme c’est l’idée, consubstantielle à l’esprit de la modernité et du capitalisme, que tout, absolument tout – êtres humains, sociétés, produits de la science et de la technique ou des technosciences, animaux, nature, information, etc. –, doit devenir un matériau au service de la quête de Puissance et de Profit de l’État et du capital, désormais de plus en plus confondus dans l’État néolibéral. De cette logique du « tout est ressource », « tout est matériau », qui est aujourd’hui effective et illimitée, tous ne meurent ou ne se suicident pas évidemment, mais tous sont touchés, épuisés, ainsi qu’en témoignent la pandémie des burn-out, la consommation de psychotropes ou les faux amis du coaching personnel qui font un paquet d’argent sur ce mal-être.

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Chez les agriculteurs, cet épuisement productiviste est vécu de façon particulièrement aiguë et douloureuse parce qu’ils ont aussi le sentiment – et hélas à juste titre ! – de faire partie d’un catégorie sociale condamnée, en dépit de tous les discours hypocrites et rassurants que tiennent les gouvernants à leur égard. Deux chiffres, qui correspondent aux tendances lourdes de nos sociétés dites modernes, le prouvent. En 1945, en France, pays représentatif des nations dites développées, plus d’1/3 de la population active vivait de l’agriculture tandis qu’aujourd’hui on en est à 2-3%. Et au niveau mondial, les chiffres sont également vertigineux : en 1950, on comptait 80% de la population active totale dans l’agriculture, ils ne sont plus que 40% aujourd’hui.

Pourquoi l’agriculture est-elle à ce point délaissée par les pouvoirs publics ?

L’agriculture n’est pas « délaissée » par les pouvoirs publics. Elle est constamment remodelée par eux, soumise chaque jour davantage au modèle capitaliste-productiviste dominant, où s’insèrent sans pouvoir pour l’instant le remettre en cause des îlots alternatifs d’agriculture paysanne, bio, etc. La situation actuelle de l’agriculture française en est une bonne illustration. On vit aujourd’hui une cohabitation totalement schizophrénique des types d’agriculture, avec pour compenser cette schizophrénie, les thèses gentillettes et mensongères sur la possible compatibilité de l’agriculture duale, « industrielle » et « de niche », qu’on nous sert régulièrement.

Résumé à grands traits, on a, d’un côté, des agriculteurs productivistes, dont une fraction construit maintenant des fermes-usines avec de gros appuis financiers, tandis que l’autre est en crise, subit des revenus négatifs, et se fait éliminer au nom du tri des plus « performants ». Performants voulant dire aujourd’hui de plus en plus robotisés, numérisés, biotechnologisés. Certains tentent bien de décélérer, de réduire les intrants chimiques, d’opérer des reconversions, mais cela n’est pas facile et ne remet pas en cause, de toute façon, le système dans son ensemble. Et de l’autre côté, on rencontre une minorité de paysans, soutenus par des consommateurs solidaires, conscients des enjeux d’environnement ou de santé, qui mettent en œuvre l’agriculture paysanne, bio, les circuits courts, et fournissent des produits de qualité pour certaines catégories de la population, souvent aisées. Ils vivent généralement mieux que beaucoup d’agriculteurs productivistes – quoique chichement ! – mais ils font aussi face à toutes sortes de difficultés : le manque de soutiens financiers publics, la multiplication des normes bureaucratiques, environnementales ou sanitaires, qui en empêche plus d’un de travailler, le prix du foncier qui s’envole, la raréfaction des terres agricoles qui ne cesse de s’aggraver.

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D’où la question : cette cohabitation schizophrénique est-elle durable ? Les fermiers-usiniers ne vont-ils pas, à plus ou moins long terme, devenir le modèle hégémonique, comme c’est déjà le cas dans d’autres pays ? Et cette autre question qu’on ne pose pas aussi suffisamment : en étant survalorisés médiatiquement, par rapport à son poids réel en terme de producteurs ou de consommateurs concernés, les îlots d’agriculture paysanne ne sont-ils pas le meilleur alibi pour ceux qui souhaitent poursuivre et accélérer l’industrialisation de l’agriculture ?

Légende: Pierre Bitoun

Crédits : Marek / Le Comptoir

5 Comments

  1. Yannis

    Commençons par boycotter le Crédit Agricole, qui poussent à l’endettement des centaines d’exploitants agricoles. Et plutôt que de se rêver en chef d’entreprise comme le prône la FNSEA, certains feraient mieux de retrouver les valeurs de leur beau métier, certes en général éprouvant mais créateur de sens autant que de richesses. Tant que la majorité de ces agriculteurs (qui ne sont pas tous des victimes du système, mais y participent pleinement) feront la course au plus gros tracteur, à la plus luxueuse moissonneuse-batteuse, on ne changera pas de modèle. Car ce n’est pas la minorité qui cherche des modèles alternatifs et respectueux de la nature qui fera basculer le modèle productiviste et écocyde, surtout quand les citoyens français plus généralement souhaitent par exemple une meilleure alimentation pour une meilleure santé, mais votent naìvement Macron puis s’en mordent les doigts en constatant que son gouvernement, ses députés bloquent par ex. l’interdiction des glyphosates. un peu de cohérence ne nuirait à personne !

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    • Maxime

      Décidément vous ne ratez aucune occasion pour tenter de déconsidérer ceux qui explorent une voie éthique de pratiquer l’agriculture.

      Pierre Rabhi vous vaut cent fois. Ce que son intuition lui a dévoilé, des lois qui gouvernent le maintien en vie, durable des sols, vous est presque 60 ans après, encore hermétiquement incompréhensible. Vous avez pris le train de l’écologie en marche, sans avoir rien fait pour avoir l’idée de le mettre sur des rails et maintenant vous jouez, sans vergogne, au donneur de leçons.

      Vous vous employez, mine de rien, à discréditer le principe même de l’agriculture biologique parce qu’il ne souscrit pas à un paradigme matérialiste éculé, hostile à l’individu, indissolublement lié à l’obsession des rapports de forces, de la conquête du pouvoir pour le pouvoir et du contrôle des masses.

      Votre appel à simplement boycotter le Crédit Agricole est pathétique alors que c’est tout le système monétaire qui est basé sur la mise en esclavage des individus par l’argent dette.

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      • Yannis

        « Décidément vous ne ratez aucune occasion pour tenter de déconsidérer ceux qui explorent une voie éthique de pratiquer l’agriculture. »

        Réponse tirée de mon commentaire : « Car ce n’est pas la minorité qui cherche des modèles alternatifs et respectueux de la nature qui fera basculer le modèle productiviste et écocyde, surtout quand les citoyens français plus généralement souhaitent par exemple une meilleure alimentation pour une meilleure santé… » Entendre l’agrigulture industrielle, écocyde et deshumanisante dont parle Pierre Bitoun continue malheureusement d’être soutenue par les pouvoirs publics au détriment d’une agriculture bio minoritaire. C’est un constat, par exemple dans les dernières mesures du gouvernement sur ce sujet et oui, c’est bien malheureusement la réalité.

        Apprenez à lire Maxime, avant de foncer tête baissée, et tempérez votre agressivité. Le reste de votre réponse concerne P. Rabhi que je n’ai pas abordé ici mais ailleurs sur ce site. J’en déduit que c’est ce qui vous mets dans cet état. Sachez que je n’ai personnellement rien contre cet homme, mais l’icône qu’en on fait certains, dont vous apparemment. Autant ses discours sur une agriculture plus écologique ont toujours appelé mon attention, autant l’apolitisme revendiqué des Colibris qui ne toucherait donc absolument pas à l’architecture capitaliste et à la politique ultralibérale dans laquelle tous nous évoluons par obligation, ne me convainc absolument pas,

        Et vous rencherissez avec le système monétaire global à dénoncer, franchement vous faites preuve ici d’une totale incohérence !

  2. Pierro

    La proposition de reverser les aides de la PAC à l’agriculteur (chef d’exploitation) et non à l’hectare permettrait à chaque agriculteur d’avoir un revenu garanti de 20 000 euro par an. Voilà une facon concrète et positive de s’attaquer au problème !

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