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Mai 68 : histoire d’une grande grève générale

Mai 68 : histoire d’une grande grève générale

Nous l’oublions souvent, mais Mai 68 ce n’est pas qu’une révolte étudiante libertaire. C’est aussi le plus grand mouvement social français du XXe siècle, et il mérite qu’on s’y attarde à ce titre.

De nos jours, les Trente Glorieuses sont souvent idéalisées, même par la gauche. Pourtant, les 5 % de croissance annuel du PIB et le presque plein-emploi n’ont pas empêché les désordres sociaux, qui ont culminé en mai 1968. Car, il s’agit d’une séquence qui a sa propre logique. Elle est indépendante de celle portée par les étudiants. Certes, la critique situationniste, défendue par une frange radicale des étudiants, n’est pas sans rapport avec le mouvement ouvrier. Mais ce dernier est avant tout le fruit des rapports sociaux de l’époque.

Un capitalisme en échec

Cinq ans avant le premier choc pétrolier et le début de la crise économique, la situation est moins glorieuse que beaucoup ne le pensent. Certes, les classes moyennes se développent et accèdent au mode de vie consumériste, importé en partie des Etats-Unis. Pourtant, deux millions de travailleurs sont au SMIG – qui sera remplacé en 1970 par le SMIC – et le chômage est en pleine progression. Le seuil des 500 000 demandeurs d’emploi est proche et l’ANPE est créée en 1967 sous l’impulsion de Jacques Chirac, alors secrétaire d’Etat à l’Emploi dans le gouvernement Pompidou. En 1963, la Grève des mineurs constitue un premier avertissement. Du 1er mars au 4 avril, le Nord-Pas-de-Calais, la Lorraine et le Centre de la France, bassins miniers, sont ébranlés. Des centaines de milliers de manifestants sont dénombrées et la production française est très ralentie. 6 millions de « journées individuelles non travaillées » sont comptabilisées. Les syndicats marchent ensemble. Les travailleurs obtiennent des avancées, mais elles ne suffiront pas.

« On pourrait dire que 68 a commencé à Caen, dans les luttes ouvrières de la Saviem en janvier, qui ont été un grand moment de lutte contre le patronat, avec déjà des liens avec des étudiantEs venus prêter main forte aux travailleurEs », explique l’historienne Ludivine Bantigny auteure cette année chez Seuil de 1968 : de grands soirs en petits matins. « Si on regarde les années précédentes, 1966 et 1967, il y a beaucoup de mobilisations, très diverses, qui ont montré des solidarités entre différents univers sociaux, différentes classes sociales, et en particulier des solidarités entre ouvrierEs, paysanEs et étudiantEs », précise-t-elle dans un entretien accordé à Mediapart.

Les prémices de Mai 66

En 1965, Charles de Gaulle est confortablement réélu lors de la première élection présidentielle au suffrage universel direct. Pourtant son pouvoir est plus fragile qu’il en a l’air, car la contestation du capitalisme porte autant dans les milieux universitaires que dans les usines. En mai 1966, fait rare, la CGT et CFDT appellent ensemble à une journée de grève générale. Le 17 mai, des centaines de milliers de travailleurs sont dans la rue. En fin d’année, alors que les situationnistes déstabilisent les universités françaises, les usines Dassault de Bordeaux sont le théâtre d’agitations. L’année 1967 est une année de troubles. Tandis que les ouvriers de Dassault se calment en février, une grève éclate dans le textile à Besançon, obligeant la police à intervenir le 24 mars. Métallurgie, mines, agriculture, ou encore chantier naval de Saint-Nazaire : de nombreux secteurs sont peu à peu touchés. Pendant que les revendications sociétales des étudiants montent, la contestation sociale donne de la voix. 4,5 millions de journées de grève sont relevées, soit un record depuis 1958. Un nouveau cycle de luttes sociales est bien entamé. Les occupations sont généralement musclées et la police intervient souvent. 1968 commence sur les chapeaux de roues. Le 23 janvier, à Caen, les salariés de la Saviem, qui sont 4 000, se mettent en grève. Ils réclament une augmentation de salaire et le respect des droits syndicaux. Les syndicats sont débordés par la radicalité de leur base. L’usine est occupée et des piquets sont mis en place. Quatre jours plus tard, d’autres usines, comme Moulinex, se mettent en grève par solidarités. Des étudiants viennent soutenir. Le travail reprend le 5 février, à l’initiative des syndicats… Mais ceux-ci sont encore débordés et 3 000 travailleurs quittent l’usine pour aller manifester. Moteurs Baudoin, usine Perrier de Vergèze dans le Gard, grèves diverses à Honfleu, grève perlée chez Sud-Aviation à Cannes-la-Bocca, usine Wisco à Givet (Ardennes) : les mouvements s’enchaînent, même si les mois de février, mars et avril sont plus calmes. Tous les éléments pour une contestation de grande ampleur sont présents. Mais il faut un détonateur. C’est le rôle que joueront les étudiants.

Une situation qui échappe à tout contrôle

Le 6 mai, huit étudiants de Nanterre, dont Daniel Cohn-Bendit et René Riesel, sont convoqués par le rectorat en commission disciplinaire. Des professeurs dont le marxiste libertaire Henri Lefebvre, Alain Touraine et Paul Ricœur les accompagnent. Le mouvement étudiant est alors bien lancé. D’inspiration libertaire, trotskiste, maoïste ou encore conseilliste, il échappe complètement au PCF et à son allié syndical, la CGT. Pris de court, ce dernier s’en prend même au mouvement, qualifié de « petit-bourgeois », « puéril » et de « gauchiste ». Georges Séguy, secrétaire générale de la CGT depuis 1967, affirme n’avoir « aucune complaisance envers les éléments troubles et provocateurs qui dénigrent la classe ouvrière, l’accusant d’être « embourgeoisée » et ont l’outrancière prétention de venir lui inculquer la « théorie révolutionnaire » et diriger son combat. » Pour lui, « le mouvement ouvrier français n’a nul besoin d’encadrement petit-bourgeois. » La CFDT, organe autogestionnaire de la deuxième gauche, est lui plus favorable au mouvement naissant. Pour finir, FO est réservé. Le syndicat est sensible au mouvement étudiant, mais craint de se laisser dépasser. La CGT comprend néanmoins que le désordre social va persister. Le syndicat cherche alors à l’encadrer et revenir à des revendications socio-économiques. Elle initie alors une grève générale le 13 mai, sans réel mot d’ordre. Elle doit mettre fin au mouvement et prouver la suprématie communiste sur les « gauchistes » d’étudiants. Lycéens, étudiants et ouvriers sont alors dans la rue. Le succès dépasse les attentes. Selon la CFDT, plus d’un million de personnes auraient été dans la rue ce jour-là. Les autres estimations vont de 170 000 à 500 000. Le succès est tel que la grève reprend le lendemain, sans que la CGT ne soit dans le coup. Au fur et à mesure, ce sont 5 millions de travailleurs qui se mettent en grève. Le PCF et la CGT tentent de prendre le leadership et d’imposer leur programme, en vain.

La convergence des luttes globale n’aura finalement jamais lieu, malgré quelques alliances ponctuelles entre ouvriers et étudiants. Les seconds sont trop méprisés par le PCF et la CGT qui encadrent les travailleurs. Les ouvriers, eux, ne se reconnaissent pas totalement dans les revendications sociétales étudiantes. Le 25 mai, huit formations syndicales sont convoquées au ministère du Travail, rue de Grenelle. La CGT et FO privilégient l’augmentation des salaires, alors que la CFDT en a surtout pour la reconnaissance du droit syndical. Tous obtiendront en partie gain de cause. Les avancées sont sans précédents depuis la Libération. Le Smig est augmenté de 35 %. Les jours de grèves sont payés à 50%. Les sections syndicales d’entreprise sont reconnues. La CGT ostracisé depuis la guerre froide obtient même d’être pleinement intégrée (ou réintégrée) dans les institutions paritaires. Pourtant, contrairement à la volonté du PCF et de la CGT, le mouvement ne s’éteindra pas. Cependant, elles cessent progressivement. Les élections des 23 et 30 juin sont finalement un triomphe pour le gaullisme. La révolution ne sera finalement pas faite. Il n’y aura eu que la réforme et la chienlit, qui ont effrayé le président de Gaulle.

Photo : Manifestation pour la sauvegarde de la Société des Aciéries du Saut du Tarn (1968)

Crédits : Sautdutarn/ Commons creative

7 Comments

  1. Lazo

    juste une petite erreur, il ne s’agit pas de « centaines de millions de travailleurs »….

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  2. ANTHONY

    Il est intéressant, je crois, de savoir que dans les facs, l’UNEF était toujours là pour taper violemment sur les gauchistes qui venaient mobiliser tous les étudiants pour que le plus de monde possible soit présent aux manifs avec tous les contestataires du pouvoir gaulliste. Nos combats contre l’UNEF était toujours en réponse à leurs attaques. Il n’y a qu’à la fac de droit que l’on se rendait pour démolir les locaux de l’extrême droite et affronter directement leur militants. Bien sûr aussi quelques commissariat et lieux symboliques de l’état et de ses amis (ambasssade des USA, entre autres).
    Un ancien gauchiste.

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  3. Robert van Hove (socio)

    « Un capitalisme en échec

    Cinq ans avec le premier choc pétrolier et » : ce n’est pas 5 ans AVANT ? 😉 Robert

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  4. Bernard MOREL

    On a pas du vivre le même évènement, j’avais 16 ans je bossais à l’usine depuis l’age de 14 ans, ce qui nous est resté après cette grève c’est ce que nous avons été capable d’arracher par notre lutte, alors quand je vois ce que sont devenu les révolutionnaire en peau de lapin qu’étaient à l’époque les Cohn-Bendit, Geismar et compagnie, aujourd’hui Macronistes militants j’ai le sentiment que c’était pour eux un terrain de jeu alors que pour nous, monde du travail, c’était nos moyens d’existence qui étaient en jeu. Ces ex-adeptes de Marcuse pensaient que la classe ouvrière n’était plus révolutionnaire mais embourgeoisée parce que les ouvriers possédaient lave linge et réfrigérateurs, croyant probablement que les classes sociales se distinguent par la façon dont elles lavent leur linge ou conservent leurs aliments.

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  5. Pierre Pifpoche

    Article intéressant mais très unilatéral, de façon caricaturale, c’est à dire qui semble écrit de façon colérique par d’anciens trotskystes….

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    • Pifpoche

      …Et donc, pour ainsi dire, qui semble régi par un certain a-priori anti-communiste…
      Ainsi l’article prétend-il que le PCF et le principal syndicat ouvrier, autrement dit la CGT, « méprisaient les étudiants »… Mais, comme dans un miroir, n’était-ce pas justement souvent ces dirigeants étudiants maoïstes ou trotskystes, enfants de la grande bourgeoisie et aujourd’hui, effectivement, bien reconvertis au capitalisme et rentrés dans le rang comme Cohn-Bendit, qui avaient pour la classe ouvrière la plus grande des condescendance hautaine et un profond mépris ? Il serait vraiment dommage de vouloir réécrire unilatéralement l’histoire à l’aune de ses propres peurs et de ses propres sentiments anti-ouvriers.
      L’article oublie aussi de rappeler que si Mai 1968 a été une formidable victoire sociale et conquête revendicative des travailleurs, cela a été aussi une immense défaite politique. Là où le pouvoir était présenté comme trop mûr et juste à ramasser pour engager la révolution socialiste, et mettre à bas l’ordre capitaliste, le parti de Charles de Gaulle gagnait haut la main les élections et envahissait le parlement, tandis que la gauche toute entière essuyait une immense défaite politique… Alors un peu plus d’humilité vis à vis du mouvement ouvrier ne ferait pas de mal, me semble-t-il…

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  6. Max Becker

    Assez déplorable ! A croire que Kévin Boucaud-Victoire n’a pas eu le temps de lire la moindre étude et réflexion historique sérieuse sur Mai 1968 … et en 2018 il reprend les approches éculées véhiculées depuis des décennies par Cohn-Bendit et ses amis. Une fois de plus, Le Média en prend un grand coup quant à son sérieux !!!
    DRAMATIQUE !

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