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« L’ubérisation tue » : à Bordeaux, tristesse et colère après la mort d’un coursier

« L’ubérisation tue » : à Bordeaux, tristesse et colère après la mort d’un coursier

Le 17 janvier, Franck Page, 18 ans, était mortellement renversé par un camion à Pessac, alors qu’il livrait un repas pour le compte d’Uber Eats. Plusieurs jours après son décès, une immense bâche publicitaire de 450 m² vantait encore les mérites du service de livraison face à la Garonne.

Face aux quais de Garonne et au miroir d’eau, le Palais de la Bourse restaure ses toitures. Un projet porté par la Chambre de Commerce et d’Industrie Bordeaux Gironde, qui entend « rendre à ce majestueux ensemble tout son éclat d’autrefois ». Le chantier, qui doit durer plusieurs années, concerne près de 7000 m² de toits, pour un budget total évalué à 3,7 millions d’euros. Dans le cadre d’un « partenariat gagnant pour Bordeaux », selon la CCI, une partie des coûts sera atténuée grâce à des recettes publicitaires : une bâche de 450 m² installée sur l’une des façades du Palais de la Bourse. Si la CCI avait prévu de couvrir 10 % du montant grâce à la publicité, la part des annonceurs dans le budget final pourrait finalement avoisiner les 25-30 %, d’après Monsieur Julien Aguettant, dirigeant de la société LightAir chargée de l’affichage, et interrogé par Le Média. Les annonceurs se succèdent ainsi chaque mois : Easy Jet en Octobre, Huawei en novembre, Google Pixel en décembre, puis Uber Eats, du 2 janvier au 2 février 2019. Monsieur Aguettant n’a pas souhaité communiquer au Média les tarifs appliqués aux différentes marques, évoquant des « informations confidentielles ». Selon un sondage en ligne réalisé par le journal local Sud Ouest, 68 % des 482 répondants ne sont pas opposés à cette installation publicitaire géante, « moyen comme un autre » de financer la rénovation, selon les termes de la question.

« L’ubérisation tue »

Ainsi, lors du décès de Franck Page, le 17 janvier, mais aussi pendant ses obsèques et lors de la marche hommage, une immense bâche de la marque Uber Eats s’affichait en face de la Garonne, à la vue des automobiles, des promeneurs et des touristes. Aux « 45 minutes de cardio, 0 minutes de cuisine » de l’annonceur répondait en lettres rouges un tag anonyme, réalisé pendant une manifestation des Gilets jaunes : « l’ubérisation tue ».

Au Sénat, le communiste Fabien Gay a évoqué en séance la mort du jeune livreur : « L’ubérisation a fait la semaine dernière un mort, celle de Franck Page, jeune livreur pour Uber Eats en Gironde, mort à 18 ans en réalisant une course, conduit, comme nombre de ses collègues à prendre des risques toujours plus grands pour espérer gagner un salaire toujours plus misérable. »

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Légende : La famille et les proches de Franck Page, lors de la marche en hommage au jeune coursier. Au-dessus d’eux, la bâche publicitaire de 450 m² sur laquelle Uber Eats s’affichait du 2 janvier au 2 février.  // Crédits : Téo Cazenaves

« C’est avec beaucoup de tristesse que nous avons appris le décès du coursier. Nos pensées vont à ses proches et à sa famille », peut-on lire dans les réponses que nous a adressées la communication d’Uber. « La sécurité est notre priorité et nous travaillons à améliorer notre technologie chaque jour pour continuer à assurer l’expérience la plus sûre possible à nos utilisateurs – coursiers, restaurants, consommateurs », poursuit l’entreprise, qui explique « avoir fait le choix de prendre en charge les frais de funérailles et [de] verser un capital sur lequel nous ne communiquerons pas par respect pour la famille et dans un souci de confidentialité ». Interrogé par Le Média sur l’incidence du drame sur les politiques d’Uber envers les livreurs, la communication du groupe explique que « lors de leur inscription avec Uber Eats, tous les coursiers sont sensibilisés à la sécurité sur la route. Nous leur rappelons ensuite régulièrement, dans nos communications, la nécessité de respecter le code de la route et de rouler prudemment afin d’assurer leur propre sécurité et également celle des autres. Nous allons continuer à renforcer nos communications sur la sécurité sur les routes ».

Zones à risque ?

Neuf coursiers différents interrogés par le Média ont évoqué le fait que le GPS interne de l’application Uber Driver pouvait indiquer un itinéraire réservé aux automobiles : ainsi, pendant une période révolue, l’application ne permettait pas aux livreurs de passer par le Pont de Pierre, récemment fermé aux automobiles, alors qu’il est autorisé aux cyclistes. « Je suis parfois passé par des routes dangereuses, mal éclairées. J’étais obligé de rouler sur l’herbe, sur le bas côté », explique l’un des coursiers interrogés.

Madame Manon Guignard, responsable de la communication d’Uber, nous affirme que ce problème est résolu : « Depuis la mise à jour de l’application Uber dédiée aux coursiers – en septembre dernier, le système de navigation Google Maps propose automatiquement des itinéraires dédiés aux vélos et tout coursier qui ne serait pas sur le bon itinéraire reçoit un message le lui indiquant. » « Lorsqu’un coursier débute sur l’application, il lui est demandé de choisir son mode de transport (vélo) et ensuite de paramétrer le système de navigation en choisissant Google Maps. Je vous confirme que le coursier décédé utilisait la navigation Google Maps avec un itinéraire dédié aux vélos lors de son accident », poursuit-elle.

Dans un témoignage publié sur les réseaux sociaux, un ancien livreur pointe pourtant les dangers de la zone : « Franck est mort en périphérie de Bordeaux, à Pessac, plus précisément Avenue Antoine Becquerel, pas loin de l’entrée de la rocade bordelaise. Il s’agit d’une zone géographique peu praticable à vélo, avec beaucoup de camions qui circulent, une entrée de rocade, une zone industrielle. » Il considère que « ce n’est pas une zone dans laquelle une entreprise de livraison de nourriture devrait envoyer des livreurs car livrer dans ce genre de zone, c’est se mettre en danger ». Le livreur explique avoir refusé de se rendre dans des zones qu’il juge trop dangereuses : « au cours de l’été dernier […], j’ai effectué de nombreuses livraisons pour Uber Eats. À deux reprises, j’ai refusé de livrer des commandes à Floirac car j’y étais déjà allé plusieurs fois à vélo et que, clairement, c’est beaucoup trop dangereux de rouler là-bas. La zone n’est absolument pas prévue pour les cyclistes, surtout le soir quand il fait noir, livrer là-bas à vélo, c’est risquer sa vie. À deux reprises, j’ai donc décidé de rendre la commande au restaurant et de leur dire que je ne voulais pas livrer là-bas. » Il explique ensuite avoir été sanctionné par l’entreprise. Le jour de la marche en hommage à Franck Page coïncidait avec l’ouverture par Deliveroo, un service concurrent, de zones de livraisons excentrées sur la métropole bordelaise, comme l’a relevé le coursier et militant anti-ubérisation Jérôme Pimot.

Espoirs judiciaires

Un autre coursier s’interroge sur les risques selon lui inhérents au système de primes mis en place par l’entreprise : un nombre défini de 10, 12 ou 15 courses réalisées en une session permet ainsi d’obtenir 15, 30 ou 50€ de bonus, quitte à prendre des risques pour effectuer la livraison finale à temps. En outre, puisque la demande augmente, notamment dans une ville comme Bordeaux, qui détient le record du nombre de restaurants par habitant, de nouveaux coursiers sont régulièrement recrutés. Parfois sans le matériel optimal et des précautions de cycliste aguerri, explique le même coursier, présent parmi les premiers livreurs de la préfecture girondine, en 2014. En tant qu’autoentrepreneurs, les coursiers ne cotisent pas pour leur retraite, ne bénéficient quasiment pas de l’assurance maladie et sont sensiblement moins, voire non protégés en cas d’accident. Ainsi, puisque Uber Eats considère ses livreurs comme des prestataires, la mort de Franck Page ne sera pas catégorisée comme un accident du travail, même s’il était pourtant en train de livrer un repas pour le compte du service.

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L’un des messages envoyés par Uber Eats aux coursiers pour avertir des primes au nombre de courses réalisées

Deux évènements juridiques nourrissent cependant les espoirs des coursiers qui luttent contre le salariat déguisé : en novembre dernier, un tribunal espagnol a condamné Deliveroo pour licenciement abusif, et a requalifié en salarié un livreur considéré comme « faux auto-entrepreneur ». Le 28 novembre, en France cette fois, la Cour de Cassation a reconnu le lien de subordination, l’une des caractéristiques du salariat, entre un coursier et la société Take Eat Easy, disparue à l’été 2016 (et contre laquelle plusieurs coursiers bordelais ont entrepris une riposte judiciaire pour des sommes impayées). Considérant « que l’application était dotée d’un système de géolocalisation permettant le suivi en temps réel par la société de la position de coursier », et « d’autre part, que la société Take Eat Easy disposait d’un pouvoir de sanction à l’égard du coursier », la juridiction a cassé le précédent jugement émanant de la Cour d’Appel de Paris,

Certains explorent des alternatives : c’est par exemple le cas des Coursiers Bordelais, une SCOP fondée en novembre 2017 par trois anciens livreurs. « Nous mettons un point d’honneur à refuser l’exploitation et le salariat déguisé. L’ubérisation et l’individualisation du travail n’ont pas leur place dans notre entreprise. Les rémunérations et les conditions de travail sont décidées en concertation par les personnes concernées : les coopérateurs », expliquent-ils. Les livreurs cotisent donc pour leur retraite et bénéficient de l’assurance maladie, puisqu’ils sont salariés par la coopérative. À Paris, les coopérateurs d’Olvo suivent le même chemin.

Lire aussi : Alpha Taxis et Olvo : Ces coopératives qui résistent à l’ubérisation

Photo de une : Affiche taguée à Bordeaux

Crédits : Téo Cazenaves

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