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Le suicide des agriculteurs inquiète

Le suicide des agriculteurs inquiète

L’agriculture est un secteur en berne. De moins en moins de travailleurs agricoles parviennent à vivre de leur métier. Isolement, cadences de production parfois au-delà de toute raison, revenus négatifs sont, entre autres choses, des éléments constitutifs du mal-être des agriculteurs. Autrefois paysan, « machine à produire » aujourd’hui, cette catégorie socioprofessionnelle est parmi les plus touchées par ce fléau qu’est le suicide.

Le problème est remonté grâce à un élu municipal de la commune de Marmande, dans le Lot-et-Garonne. Son nom est Patrick Maurin et il a entrepris une marche longue de 500 kilomètres pour sensibiliser sur le suicide des agriculteurs. Selon La Dépêche, ils sont 156 chaque année à mettre un terme à leur vie. Et la crise économique semble ne pas être la seule variable explicative.

Un mal-être aux causes multiples

Le secteur agricole est parmi les plus touchés par le suicide, avec un taux supérieur à 30 %, selon une étude de Santé publique France. Cette étude ajoute qu’il s’agirait de la deuxième cause de décès après le cancer. Les hommes âgés entre 45 à 64 ans et les éleveurs de bovins sont les plus concernés.

Il y a certes des raisons économiques à cela. Le surendettement, les baisses de revenus (qui virent bien souvent au négatif) et les conditions de travail font partie des raisons qui peuvent pousser les agriculteurs au suicide. Mais les raisons peuvent être aussi plus personnelles. Elles peuvent en effet être liées à la pression familiale ou à l’isolement. Pour preuve, depuis que la Mutualité sociale agricole (MSA) a lancé sa plateforme d’appel « Agri’ecoute », le nombre d’appels a doublé…

Nicolas Deffontaines a une approche sociologique intéressante. Il emprunte la méthode du père fondateur de la sociologie, Emile Durkheim, auteur du Suicide en 1897. Elle permet par exemple de déterminer l’intrication entre la sphère professionnelle et la sphère domestique comme une des raisons poussant au suicide. Le sociologue distingue également l’isolement et la rupture des liens sociaux ou encore les causes économiques.

Selon lui, ils souffrent moins psychologiquement que physiquement. « Ils décrivent la pénibilité physique engendrée par le port de charges très lourdes, l’exposition aux bruits et aux produits toxiques. » Tout cela ne veut évidemment pas dire que le facteur moral n’est pas présent, ajoute-t-il. « La pénibilité, le fait de penser constamment à leur travail, y compris avant de s’endormir et la non-reconnaissance » sont autant de facteur conduisant à la dépression et à un profond sentiment de solitude. Selon les statistiques, les agriculteurs sont « la catégorie socioprofessionnelle qui éprouve le plus le sentiment de dévalorisation ». L’isolement social, évoqué plus haut, « rend la diversité des tâches plus lourde à porter ». Enfin, le fait que la sphère domestique et professionnelle soient « très fortement imbriquées contribue à ce que l’agriculteur soit préoccupé par son travail en permanence. », explique Nicolas Deffontaines.

Déshumanisé, le paysan devient un « individu mécanique »

Interrogé par Le Média, Pierre Bitoun, coauteur du Sacrifice des Paysans aux éditions de L’échapée (2017), va plus loin. Pour le sociologue, le métier d’agriculteur a été « complètement dévoyé par des pressions de toutes sortes : performance technique, course au rendement et à l’agrandissement des exploitations, mise en concurrence à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières. » Ce sont les conséquences directes du productivisme qui avait court durant les Trente Glorieuses. L’ère néo-libérale n’ayant rien fait d’autre que d’accentuer les cadences de productions, le mal-être des agriculteurs ne pouvait qu’aller en s’aggravant. « Le paysan devenu agriculteur pris dans la spirale du productivisme, est progressivement devenu un “individu mécanique” astreint à des tâches répétitives et taylorisées. »

Lire aussi : Pierre Bitoun : « Le paysan est devenu un individu mécanique »

Pour approfondir cette thèse, Pierre Bitoun nous explique que le productivisme serait « l’idée consubstantielle à l’esprit de la modernité et du capitalisme, que tout, absolument tout doit devenir un matériau au service de la quête de Puissance et de Profit de l’État et du Capital », deux entités que le néolibéralisme contribue à confondre. Et cette société fabrique aujourd’hui des dépressifs en série, comme en témoigne « la pandémie des burn-out, la consommation de psychotropes ou encore le recours de plus en plus fréquent aux “coach personnels” qui, par ailleurs, profitent bien de ce mal-être généralisé. » Si ce mal-être est si puissant chez les agriculteurs, c’est parce qu’ils ont ce sentiment d’être condamnés. La profession paraît effectivement en voie de disparition. Si on en croit certains chiffres, un tiers de la population vivait de l’agriculture en 1945. Aujourd’hui, on est à 2 ou 3 %. L’exode rural provoqué pendant les Trente Glorieuses a été dramatiques pour beaucoup de territoires.

Ceux qui pourraient essayer de changer la donne, les pouvoirs publics, n’ont de cesse de remodeler l’agriculture pour la « soumettre au modèle capitaliste productiviste. » Pierre Bitoun parle même de schizophrénie car on laisse croire que peuvent coexister une agriculture industrielle et une agriculture paysanne. Et ce alors même qu’on demande toujours plus de performance. Par performance, le sociologue parle évidemment du numérique, de la robotique et la biotechnologie. Certains essayent de se tenir à l’écart de cette tendance en « réduisant les intrants chimiques, d’opérer des reconversions », mais c’est encore trop maigre pour remettre réellement le système en cause. L’agriculture paysanne est de son côté minoritaire et même si elle bénéficie de consommateurs solidaires, elle manque encore cruellement de moyens car elle peine à trouver des soutiens financiers publics. L’augmentation du prix du foncier et la raréfaction des terres agricoles sont les autres composantes qui contraignent le développement de cette agriculture paysanne.

Tant qu’on mettra les agriculteurs en concurrence, qu’on laissera s’accroître les exigences en terme de production et de croissance, qu’on ne reviendra pas progressivement vers l’agriculture paysanne et les circuits courts, le mal-être continuera de s’aggraver.

Lire aussi : Fabrice Nicolino : « L’agriculture industrielle ne nourrira pas 10 milliards d’êtres humains »

Légende : Champ

Crédit : Sunitalap/PxHere

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