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Le diffuseur lacrymogène : une arme chimique contre les Gilets jaunes ? 

Le diffuseur lacrymogène : une arme chimique contre les Gilets jaunes ? 

Samedi 8 décembre 2018 à Paris, pour la première fois depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, les véhicules blindés de la gendarmerie sont déployés. Face aux manifestants, le gouvernement décide de sortir l’artillerie lourde. Ce qu’il ne précise pas, c’est que certains de ces blindés sont équipés d’une arme à utiliser en dernier recours : un diffuseur lacrymogène.

La gendarmerie a, dans un premier temps, démenti l’information dévoilée par Marianne, pour finir par se rétracter et confirmer les propos de l’article. Afin de connaître le type de gaz lacymogène en question, nous avons contacté un ancien gendarme mobile, conducteur des véhicules blindés de la gendarmerie (VBRG). Il a notamment servi au Kosovo à la fin des années 2000. « J’étais au Kosovo Eulex à la mise en place de la Mission de décembre 2008 à juin 2009 avec le colonel Massiot. »

Là-bas les véhicules blindés équipés du diffuseur lacrymogène ont été déployés. Et notre ancien gendarme nous confirme qu’il s’agit du même gaz contenu dans les grenades qu’utilisent actuellement les forces de l’ordre. « C’est bien du CS, le 2-chlorobenzylidène malonitrile ou gaz CS ou ortho-chloro-benzal malonitrile. »

En outre, cette arme pourrait recouvrir jusqu’quatre hectares, l’équivalent de quatre terrains de football. Pourtant, selon le service de communication de la gendarmerie une telle quantité de gaz lacrymogène n’a rien de dangereux : « C’est sous forme de poudre à l’intérieur du véhicule blindé, plus concentré qu’une grenade lacrymogène. C’est hautement désagréable, mais vous n’êtes pas censés rester dans le nuage. »

Le gaz lacrymogène, une arme mortelle ?

Afin d’être sûr qu’une énorme quantité de gaz lacrymogène n’était pas dangereuse pour la santé des manifestants, nous avons contacté l’ONG américaine Physicians for Human Rights (PHR). Elle a étudié l’utilisation du gaz lacrymogène lors de différents conflits à travers le monde. Et pour Susannah Sirkin, directrice de la politique internationale de PHR, l’utilisation du diffuseur lacrymogène serait catastrophique même en cas de dernier recours. « Cela cause des dangers graves pour la santé et surtout parmi les personnes vulnérables. C’est-à-dire les gens qui ont une maladie préexistante, comme l’asthme, et pour ceux avec une maladie de peau. Nous recommandons d’autres méthodes, qui ne sont pas aussi indiscriminées, et avec une arme moins dangereuse qui ne présente pas de risques mortels pour les manifestants. »

L’ONG a notamment étudié l’utilisation du gaz lacrymogène au Bahrein. En 2011, le pays connait un soulèvement populaire. Pour réprimer les manifestants, la police utilise jusqu’à 2000 grenades lacrymogènes par jour. Une utilisation intensive du gaz lacrymogène qui aurait causé la mort d’au moins 39 personnes selon Physician for Human Rights.

« C’est une arme chimique, c’est reconnu mondialement et interdit comme arme de guerre [cf la convention sur l’utilisation des armes chimiques – ndlr]. C’est une arme qui n’est pas considérée létale mais dont l’utilisation vise davantage à disperser une foule », affirme Susannah Sirkin.

L’un des principaux fabricants de gaz lacrymogène est la société française Alsetex, leader européen des produits de maintien de l’ordre.

En mai 2018, l’entreprise a signé un nouveau contrat, de plus de 5 millions d’euros pour fournir la police et la gendarmerie en gaz lacrymogène. Une société opaque, sur leur site web la page produits n’est pas accessible. L’entreprise refuse de communiquer la composition exacte de son gaz. Nous avons demandé à rencontrer les représentants de la société mais celle-ci n’a pas donné suite à notre requête.

Un maintien de l’ordre made in France

Malgré ce manque d’informations, depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, le gaz lacrmogène reste l’arme préférée des policiers et gendarmes. Le 1er décembre à Paris, plus de 8000 grenades ont été utilisées.

Un danger pour les manifestants mais également pour les policiers, qui ne savent pas non plus à quoi ils s’exposent. Nous avons rencontré l’un d’eux, qui souhaite rester anonyme. CRS depuis plus de 20 ans, il est responsable des armes et munitions au sein de son unité.

Il a participé à quasiment toutes les manifestations : « J’ai plus de 20 ans de police, je suis habitué au gaz, je sais gérer ses effets. Il y a des personnes qui sont plus résistantes que d’autres, même chez les forces de l’ordre », nous confie-t-il. « Ça peut avoir son intérêt, si c’est bien utilisé, pour disperser des groupes hostiles. Certes, il y a eu une énorme utilisation des grenades, mais pas toutes au même endroit. Nous, les forces de l’ordre, employons le matériel mis à disposition par notre hiérarchie. Si demain le gouvernement nous dit de ne plus utiliser de lacrymogène, nous prendrons ce qui nous sera fourni. Il faut arrêter de blâmer la police et voir du côté du gouvernement. »

En effet, les forces de l’ordre françaises sont les plus armées d’Europe dans les missions de maintien de l’ordre. La France est notamment le seul pays européen à avoir recours à la grenade lacrymogène instantanée, la GLI F4. Une arme qui délivre une charge explosive constituée de 25 grammes de TNT, en plus du gaz lacrymogène. Classée dangereuse, elle est interdite dans les autres pays d’Europe. Nous avons sollicité à plusieurs reprises le ministère de l’Intérieur et la préfecture de police afin de comprendre pourquoi nos gardiens de la paix avaient tant besoin d’être armés face aux civils. Aucune réponse ne nous a été apportée.

Pour avoir une explication sur le maintien de l’ordre à la française nous sommes allé à la rencontre de l’Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (ACAT).

Dans un rapport sur les violences policières, l’association a notamment souligné qu’entre 2010 et 2013 un projet européen a été mis en place afin d’établir une autre doctrine du maintien de l’ordre, moins violente envers les manifestants.

Un projet qui concerne notamment l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne, comme nous l’explique Marion Guémas, qui s’occupe du pôle prison, police et justice au sein de l’ACAT : « En Grande-Bretagne, quand il y a des interpellations en raison d’infractions commises par des manifestants, avant que la police intervienne, des agents de dialogue interviennent afin d’expliquer ce qui risque d’arriver. Ensuite, si la police intervient et interpelle, les agents de dialogue persistent dans leur mission : expliquer et prévenir, afin que les manifestants saisissent l’importance de leurs actes. »

Ce programme baptisé GODIAC, pour Good practice for dialogue and communication as strategic principles for policing political manifestations in Europe, a été conduit par neuf pays. La France n’a pas souhaité y participer. « En France, nous avons une doctrine qui perçoit la foule comme un groupe opaque stupide qui suit aveuglément un leader. La psychologie développée en Allemagne est différente. Pour les Allemands, la foule peut être opaque mais ce sont des individus dotés de raison, qui réfléchissent seuls et qui ont tendance à se solidariser quand ils se sentent attaqués par un autre groupe. D’où l’importance que les forces de l’ordre allemandes accordent au fait de ne pas traiter la foule comme un bloc unique, mais d’isoler ceux qui posent problème, tout en garantissant le droit de manifester des autres. Et le dernier élément c’est la facilitation, c’est-à-dire que les manifestations doivent être protégées, même celles non déclarées », analyse Marion Guémas.

Pour le moment, on estime que le maintien de l’ordre à la française aurait fait au moins 2000 blessés parmi les manifestants dont une centaine de blessés grave. Une doctrine que le gouvernement ne semble pas vouloir abandonner de sitôt.

Légende : Gilets jaunes, à Paris

Crédits : Koja

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