Gilets Jaunes : une autre façon de vivre – La Chronique de John R. MacArthur

Gilets Jaunes : une autre façon de vivre – La Chronique de John R. MacArthur

« Sans minimiser la douleur économique des gilets jaunes, je me suis demandé si leur réunion chaque semaine n’était pas aussi motivée par un sentiment d’isolement et s’ils ne réclamaient pas, en plus de l’égalité, la fraternité et la chaleur humaine ». John R. MacArthur, journaliste et directeur du Harper’s, brosse le tableau d’un samedi parisien.


Lorsque mon taxi m’a déposé près de l’Étoile, le 2 mars, je m’attendais au pire. Déjà, mon chauffeur était agacé par ma demande de retrouver les gilets jaunes, voulant à tout prix éviter les manifestations et les contrôles de police. D’autant plus qu’il y avait toujours une possibilité de violence durant ce seizième épisode de colère publique. Les casseurs auraient pu de nouveau mettre le feu à des voitures et les CRS auraient pu attaquer les casseurs en passant par des manifestants et des journalistes, dont moi.

Mais vers 11 h 30, tout était calme dans les alentours de l’Arc de triomphe et de l’avenue Kléber. Je voyais même des touristes se promener comme si de rien n’était. En effet, il n’y avait pas de quoi s’affoler. Me retrouvant au milieu du rassemblement juste devant le rond-point des Champs-Élysées, j’ai été frappé par la bonne humeur qui régnait. Au fond, les gilets jaunes se comportaient également comme des touristes, l’air ravi d’être dans la capitale, heureux de redécouvrir leurs camarades.

Et tout le monde semblait vouloir parler avec un journaliste arrivé d’Amérique sans préjugés affichés. Mon premier gilet jaune s’appelait Dany Lemaire, un entrepreneur de sécurité aux cheveux gris venu du Val-d’Oise : « C’était une obligation de monter sur Paris », m’a-t-il raconté. Un devoir qu’il remplissait chaque samedi depuis le début des manifestations alors qu’il avait été invité à y participer sur Facebook. Avec son co-manifestant « Guillaume » à la perruque jaune, il réclamait « la justice fiscale », dont « la baisse de la TVA ». L’abrogation par le gouvernement de la hausse de la taxe sur le carburant était bien, mais insuffisante pour améliorer la vie des gens ordinaires. « On gagne seulement 6000 euros par mois avec ma femme », a constaté Dany Lemaire.

Tout cela ne faisait pas de Lemaire un révolutionnaire. Passé la cinquantaine, ça me paraissait évident, mais Lemaire l’a souligné : « En aucun cas on ne veut renverser le gouvernement. Macron, c’est notre président. »

Alors, que veut-on vraiment ? Guillaume — qui ne souhaitait pas dévoiler son nom parce qu’il « travaille dans une société cosmétique française du CAC 40 » — insista pour dire qu’ils étaient « apolitiques », donc parler en termes bruts des revendications passait à côté du but essentiel du mouvement : « Il faut avoir une autre façon de vivre. » Un concept appuyé avec enthousiasme par Nathalie Bouekama, fonctionnaire pour la mairie de Paris, qui dans son manque de spécificité pourrait expliquer pourquoi la tentative de créer une liste « Gilets jaunes » pour les élections européennes — soit faire de la politique conventionnelle — est ardemment contestée par beaucoup d’adhérents.

J’ai remarqué un peu la même attitude chez Jonathan Becker, un barbu âgé de 31 ans, venu de la Picardie et qui brandissait quand même une grande pancarte de revendications précises (« ZÉRO SDF RIC ISF ; SMIC Retraite 1500 euros net/mois ; STOP Fraude et Évasion fiscale ; Renationaliser EDF GDF SNCF ») mélangées avec certaines qui étaient plus philosophiques et générales (« Que les GROS payent GROS — Que les Petits Payent Petit ; Interdiction de vendre les biens et le patrimoine de la FRANCE »). Encore là, rien de vraiment radical. Becker portait dans l’autre main le joli drapeau de sa région, décoré de fleurs de lys et de lions, qui contrastait nettement avec d’autres drapeaux décorés en rouge avec des images de Che Guevara. Les CRS sombres et muets qui empêchaient les manifestants d’entrer dans la rue Arsène Houssaye auraient bien pu se demander s’ils avaient affaire à des contre-révolutionnaires royalistes ou à des bolcheviks. Becker, en tout cas, voulait un gouvernement qui « nous écoute et qui ne fait pas que de la com ».

Lui et d’autres portaient des lunettes contre les gaz lacrymogènes ; cependant, je n’ai pas ressenti une atmosphère de casse ni de sang. Heureusement, un flic aimable et barbu parcourait la ligne de départ sans casque d’émeute en disant aux manifestants « c’est pas la peine de mettre les lunettes, il n’y aura rien ». Effectivement, le défilé a abouti paisiblement quelques heures plus tard à Barbès-Rochechouart, sans incident ni confrontation importante. Le refrain des gilets jaunes, « Paris, debout, soulève-toi ! », avait annoncé une réunion d’amis plutôt qu’une masse aveuglée par l’hostilité.

Et là, une idée m’est venue à l’esprit sur leur motivation fondamentale. Quand j’avais demandé à Dany, à Guillaume et à Nathalie de les prendre en photo, ils avaient tout de suite invité d’autres copains à poser — un genre de portrait de famille. Sans minimiser la douleur économique des gilets jaunes, je me suis demandé si leur réunion chaque semaine n’était pas aussi motivée par un sentiment d’isolement et s’ils ne réclamaient pas, en plus de l’égalité, la fraternité et la chaleur humaine. Une fraternité perdue dans le chaos moderne d’Internet, des grandes surfaces et du travail à mi-temps. Jules Michelet a décrit cette conscience avant la révolution de 1848. Évelyne Pieiller le résume dans Le Monde diplomatique de mars : « Le peuple selon Michelet se reconnaît lié à l’histoire de son pays, en est l’héritier et le continuateur, loin des élites qui se fantasment cosmopolites et détachées de leur patrie […]. Mais il ne s’agit pas de patriotisme ethnique ». D’après l’historien, « la France est “plus qu’une nation, c’est une fraternité vivante” et ce qui fait “la vie du monde”, c’est “la chaleur latente de sa Révolution” ».

 

John R. MacArthur, journaliste et auteur, est le directeur du Harper’s Magazine. Sous sa direction, cette publication a reçu vingt « National Magazine Awards ». Il collabore régulièrement avec le magazine britannique The Spectator et tient une chronique mensuelle en français dans les colonnes éditées par nos confrères québécois du Devoir, dont le présent article est issu.

 

Crédits photo de Une : Snae – 2 février 2019.

2 Comments

  1. Jean-Paul B.

    Bonjour Le Média,
    allez-vous nous parler sérieusement de la campagne « contre le racisme » lancée par l’UNEF ce syndicat étudiant (?) et de son action pour interdire les représentations d’une pièce d’Eschyle à la Sorbonne sous prétexte que certaines comédiennes sont maquillées de noir?
    Chut! cela pourrait faire perdre à LFI de potentiels électeurs « racisés ».
    Navrant cette connerie qui pourrit déjà les cerveaux de certains futurs cadres de la Nation.
    PS: la dernière démarche de l’UNEF contre la représentation de théâtre, se rapproche dangereusement de l’esprit des hitlériens,en particulier du Chef des Jeunesses Hitlériennes Baldur Von Schirach et son fameux « Quand j’entends le mot culture je sors mon revolver! »

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