Gilet jaune, l’habit recouvert de symboles

Gilet jaune, l’habit recouvert de symboles

Depuis deux mois, le mouvements social a mis au goût du jour le jaune. Mais quelle est la symbolique derrière cette couleur ?

Obligatoire en voiture, facile à enfiler, peu coûteux. Depuis plusieurs semaines, l’objet gilet jaune est le symbole de la contestation contre la politique d’Emmanuel Macron. Décryptage d’un emblème visible et d’une couleur pas si évidente à arborer pour un mouvement social.

« L’utilité principale du gilet jaune ? Être vu ! » Comme Michelle, Gilet jaune, présente ce samedi à Montpellier pour la dixième journée d’action, beaucoup d’entre eux ignorent bien des aspects de la symbolique de ce vêtement fluo, devenu l’emblème du mouvement de contestation sociale qui remue la France depuis le 17 novembre. Pourtant, comme nombre d’habits qui ont été des symboles de mouvements contestataires, ce gilet de sécurité n’est pas vide de sens.

Pour Jérôme Ferret, sociologue et spécialiste des mouvements sociaux, le port du gilet jaune dans ce contexte signifie bien « être vu », mais dans une situation de détresse sociale. « Quand on a un accident, on est au bord de la route et on porte un gilet jaune pour montrer que l’on est face à une difficulté. C’est en quelque sorte une métaphore pour dire qu’une forte partie de la population est face à des difficultés économiques et sociales. » Mais pas seulement.

L’Habit fait-il le moine ?

« Chemises rouges » en Thaïlande, « parapluies jaunes » à Hong-Kong ou encore les « Pussy Hats » (bonnets roses) aux États-Unis… Partout dans le monde, les manifestants ont parfois cherché à incarner par un code vestimentaire ou une couleur (l’orange ukrainien) la protestation, tout en cherchant à subvertir ce « signe » d’identification.

La symbolique du vêtement et de la couleur a une longue histoire. Il en dit parfois plus long que bien des paroles. En particulier dans les mouvements de protestation. Il est loin d’être un détail insignifiant. La richesse des expressions liées au vêtement montre l’importance de cet objet. Il est plus qu’un simple signe distinctif, puisque l’on assimile parfois le vêtement à celui qui le porte. Pour l’historien Philippe Grandcoing, « il est un outil de communication identitaire et sert à afficher un statut social ou politique ainsi qu’à connoter des manières d’être. C’est un moyen de se reconnaître membre d’un même groupe. C’est aussi un signe distinctif de ralliement lors de mouvements de protestation comme des révolutions mais aussi des éléments vestimentaires qui montrent l’appartenance sociale ». Cocarde, fanion, bannière… au cours de l’Histoire le vêtement désigne lui-aussi le dominant et le dominé. Dans un passé récent, il y eut les sans-culottes et leur pantalon court, et plus loin dans le temps, les bonnets rouges – qui protestaient contre l’impôt militaire appliqué par Louis XVI : « Vive le roi… sans gabelles et sans édits. » Dans les périodes révolutionnaires, le vêtement renvoie donc souvent à la norme et à sa transgression.

D’autres réponses à cette question de la symbolique du vêtement se trouvent dans la Bible. Dans l’Ancien Testament, « c’est la nudité occasionnée par le péché originel qui a nécessité le port du vêtement ». Les manifestants ne disent-ils pas qu’ils sont « nus » devant l’alourdissement de leurs charges et des taxes ?

Le gilet jaune, un sacré coup de com’

Pendant longtemps, dans la Rome antique et dans la Grèce classique, le vêtement représente le statut social et politique. Il oppose une catégorie des citoyens aux autres (femmes, métèques, esclaves …). Le gilet jaune serait-il le costume du peuple pour retrouver sa dignité perdue ?

Selon Philippe Juhem, professeur en sciences politiques à l’Université de Strasbourg, le port du gilet jaune est une manière de « standardiser la facilité ». « C’est un objet, de base inutile, qui a servi de rattachement identitaire pour se reconnaître subjectivement et pour fédérer. » Ainsi, d’une obligation de l’avoir avec soi dans la voiture, le gilet jaune est devenu un objet simple, immédiatement disponible pour incarner la protestation. Pour le sociologue Michel Crespy, ce sont des choses assez fréquentes dans les mouvements de manifestations. « Ce qui est intéressant c’est de faire d’une obligation légale pour les conducteurs, d’une norme qui est imposée par l’État et par l’Europe, un signe de révolte. On retourne et on détourne l’usage du vêtement de son sens initial. » Des propos également repris par l’historien Philippe Grandcoing qui intervient en qualité d’enseignant en classe préparatoire aux grandes écoles : « En matière de communication c’est génial parce qu’effectivement c’est très facile mais surtout utile. On n’a rien sous la main si ce n’est ce truc-là dans la voiture. Donc c’est aussi quelque chose d’égalitaire puisque tout le monde en a dans sa garde-robe. »

« Le jaune, la couleur des casseurs de manifestations »

Le temps d’ouvrir une boîte à gants, le gilet jaune est donc devenu un marqueur avec une impressionnante viralité. Chacun peut l’enfiler avec facilité en signe d’appartenance au mouvement et en signe de solidarité collective. Énorme avantage : il convient à toutes les tailles, les poids et se porte en par-dessus. Quand le vêtement, du quotidien – vrai marqueur social- a tendance à différencier les gens, le gilet jaune, lui, recouvre le haut des habits et produit l’effet inverse : il unifie, fait masse. « Qu’on soit jeune, vieux, riche ou pauvre, qu’on soit gros ou qu’on soit maigre, le gilet jaune, tout le monde l’a », argumente le sociologue qui a longtemps enseigné à Montpellier.

Objet efficace en tissu synthétique, le fameux gilet est aussi une couleur. Un jaune fluo, agressif, qui permet d’être vu. Un « tape à l’œil » qui rappelle la couleur du soleil et de la lumière, de la richesse (nuance de jaune), mais aussi de la victoire (Tour de France) et du service public (La poste).

Pourtant, historiquement, en Occident, le jaune est signe de mauvais augure. Pour Olivier Guillemin, président du Comité Français de la Couleur, le jaune a mauvaise réputation. « La robe de Judas était jaune, ce qui a amené ensuite l’étoile jaune des juifs. C’est aussi la couleur de la traîtrise, de la félonie, mais aussi la couleur du mensonge, du rire (jaune) et de la maladie (jaunisse) ».

Mais dans l’histoire du mouvement social, le jaune c’est surtout la couleur des « jaunes », ces briseurs de grèves, alliés objectifs des patrons et du capital. « À l’origine, c’était la couleur des syndicats financés par les patrons, ce sont les “casseurs de manifestations et de grèves”. Être un “jaune” dans les manifestations c’est quelqu’un qui est à la solde des patrons », rappelle l’historien Philippe Grandcoing, qui enseigne à Limoges.

Mais pour le spécialiste des couleurs, Olivier Guillemin, c’est avant tout une question d’opportunité. « Il n’y a pas eu de réflexion sur la signification de la couleur. Les Gilets jaunes n’ont pas choisi le gilet jaune parce que c’est de couleur jaune. C’est tout simplement une couleur tributaire de l’actualité. C’est un concours de circonstances. Par exemple, ce n’est pas comme le Parti communiste et la couleur rouge qu’il a choisi pour des valeurs et des symboles précis. En d’autres termes, la couleur est devenue le symbole du mécontentement mais pas vice versa. »

« L’uniforme de la contestation »

Toute couleur a ses propres significations. Le jaune comme symbole de la révolte organisée par les « Gilets jaunes » ? « Je pense que si les gilets jaunes de sécurité avaient été verts ou rose fluo, on aurait parlé de gilets roses ou de gilets verts. La couleur n’aurait rien changé », assure Michel Crespy, également romancier.

Depuis fin novembre, le mouvement des « Gilets jaunes », fortement relayé sur les réseaux sociaux, s’exporte dans d’autres pays avec des revendications plus ou moins similaires à celles revendiquées par les manifestants en France depuis le 17 novembre 2018. En Espagne ou en Belgique, des « Gilets jaunes » manifestent régulièrement contre l’augmentation du prix du carburant. Entre novembre et décembre, dans certains pays du Moyen-Orient (Irak, Liban et Israël) et du Maghreb (Tunisie), des manifestants qui arboraient des gilets jaunes ont manifesté pour plus de justice sociale, l’augmentation du pouvoir d’achat et contre la corruption des institutions. Au Burkina Faso, plus de 3000 « Chemises rouges » – préférées à l’habit gilet jaune – ont défilé à Ouagadougou le 29 novembre contre l’augmentation du prix du carburant.

Mais porter le gilet jaune signifie-t-il appartenir au mouvement « Gilet jaune » ? « On voit ces temps-ci des ouvriers municipaux, par exemple, qui ne sont pas dans le mouvement et qui travaillent avec des gilets jaunes. C’est une façon de se signaler aux autres. Les gens les confondent parce que c’est devenu l’uniforme de la contestation », poursuit Crespy, le sociologue natif du Gard. Pour l’historien Grandcoing, le gilet jaune permet aussi « à des gens qui ne vont pas manifester, en dehors des blocages, des manifs, d’affirmer leur solidarité, voire leur appartenance au mouvement ». Plus encore, l’habit gilet jaune peut être vu comme un « passeport ». « Des gens qui ne sont pas Gilets jaunes vont quand même l’afficher parce que ça devient un laissez-passer. » Mais une immense majorité l’arborent sur le tableau de bord de leur véhicule en signe de solidarité, donnant ainsi une sur-visibilité à un mouvement qui reste très largement soutenu dans l’opinion, bien au-delà des chiffres des manifestants.

En 2008, Karl Lagerfeld, le directeur artistique de Chanel, faisait la promotion du gilet jaune dans un spot publicitaire pour la sécurité routière. « C’est jaune, c’est moche, ça ne va avec rien, mais ça peut vous sauver la vie. » Aperçu ce week-end dans les allées de la fashion week, l’habit gilet jaune suscite la curiosité du monde de la mode et du luxe. Il n’est donc pas impossible de voir ce vêtement détourné une nouvelle fois de sa fonction initiale. Cette fois, pour un usage commercial.

Légende de la une : Gilets jaunes aux Champs-Élysées, le 24 novembre 2018

Crédits : Capture d’écran / YouTube / Le Média

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