Anne Lorient : « Dans la rue, les femmes sont des proies sexuelles et subissent des violences »

Anne Lorient : « Dans la rue, les femmes sont des proies sexuelles et subissent des violences »

Ancienne sans-abri, Anne Lorient est aujourd’hui investie dans le monde associatif. Co-auteure de Humains dans le rue : Histoires d’amitiés avec ou sans abri, qui vient de paraître chez Première partie. Elle revient avec nous sur ce que signifie vivre dans la rue, alors que l’hiver, qui chaque année en tue plus d’un.

Après 17 ans dans la rue, qu’elle raconte dans Mes années barbares (La Martinière, 2016), Anne Lorient œuvre aujourd’hui auprès des SDF. Elle a été présidente du Comité de la rue d’Entourage, association qui s’évertue à créer du lien social chez les sans-abris. Avec Humains dans la rue, elle brosse, avec ses co-auteurs, Lauriane Clément et Jean-Marc Potdevin, des portraits de SDF, personnes à qui on donne trop rarement la parole. Mais surtout, cet ouvrage nous permet de mieux appréhender une dure réalité qui nous échappent. « Je suis le pont entre deux mondes, le soi-disant “normal” et celui de la rue. Je m’efforme de démanteler les préjugés et de délivrer des clés pour une meilleure compréhension de ce monde parralèle », explique Anne Lorient. Nous l’avons rencontré dans le XVIIe arrondissement, où elle vit actuellement, pour revenir sur son expérience et plus largement sur ce que vivent les sans-abris.

Le Média : La trêve hivernale a démarré il y a deux semaines [entretien réalisé le 29 novembre – NDLR]. Il est désormais impossible, jusqu’au 31 mars prochain, d’expulser quelqu’un de son logement. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin
Anne Lorient : C’est une bonne chose. Cela permet de sauver les gens qui sont limites niveau loyer. Mais cela ne change rien, car une fois la période terminée, certains se retrouveront à la rue. La vraie priorité est de ne pas mettre les gens dehors. Certains en difficultés jouent avec les dates. Ils prennent un appartement juste avant le début de la trêve. Cela les protège un peu…

L’hiver approche…

Il est même là !

C’est vrai. L’hiver pour un sans-abri, c’est quoi ?

C’est l’horreur ! Il fait froid, il y a de la neige et beaucoup de pluie. Cela signifie que les tentes et duvets sont inefficaces. Il n’y a rien de pire que l’humidité. C’est enfin la période où il manque le plus de places dans les centres d’hébergement. Par contre, il y a quelques bonnes mesures prises par la mairie de Paris. Ce n’est pas tout blanc ou tout rose. Mais ce n’est pas non plus tout gris et tout noir.

Il y a aussi des mesures prises contre les sans-abris. Certaines communes les chassent, en balançant de mauvaises odeurs, d’autres en diffusant de la musique dans des hauts-parleurs. Ils sont mis dehors des stations de métro…

Nous dérangeons. Il y a la saleté, l’alcoolisme, etc. Nous sommes un mauvais miroir. Les gens ne supportent pas de nous voir et de se dire qu’ils pourraient finir comme cela. C’est encore pire en hiver, le moment où on s’enferme dans son cocon. Se retrouver dehors fait peur. On préfère alors éloigner les sans-abris.

Il y a beaucoup moins de femmes sans-abris que d’hommes…

C’est faux, il y en a autant, mais on ne les voit pas parce qu’elles sont cachées. Elles ont souvent des bébés. Il y a 60 000 bébés sans-abris, qu’on ne voit pas. Par exemple, hier j’ai fait une maraude et je les ai emmenés dans un espace de stockage. Et dans ces box on trouve des familles.

Justement, est-ce dû au fait que c’est plus dur pour une femme de se retrouver sans-abris ?

Elles sont des proies sexuelles, subissent plus de violences, etc. Il y a les règles, qui posent de gros problèmes d’hygiène dehors. Mais nous sommes plus fortes mentalement. Les hommes s’écroulent plus facilement. Ils descendent plus vite en enfers. Nous avons des responsabilités, alors que les hommes sont seuls. Nous n’avons pas le droit de lâcher prise, pour nos bébés.

Dans votre livre, vous expliquez comment vous êtes tombée dans cet engrenage, à partir du viol de votre grand frère. Pensez-vous que dans la majorité des cas, ce sont des traumatismes qui poussent les gens à la rue ?

90% des sans-abris sont mal construits au départ. Ils connaissent des fractures dans leur enfance, que ce soit de l’inceste, comme moi, de l’abandon, de la violence, de la DDASS. Quand vous vous retrouvez à la rue, vous avez deux options. Soit vous avez une super construction personnelle, de la famille, des amis, etc. et vous ne tombez pas, ou moins. Soit vous êtes mal construits et vous vous effondrez tout de suite. Car vous n’avez pas les ressorts. Vous ne pouvez ni vous appuyez sur une famille, ni sur des amis solides – qui sont souvent des sans-abris comme vous, avec eux vous n’irez pas loin.

Vous avez réussi à vous réinsérer dans la vie sociale. La chute semble plus simple que la remontée…

D’après les statistiques, la chute dure en moyenne un an, alors qu’il faut cinq ans pour remonter. Comment on y arrive ? Avec beaucoup de courage et de volonté. Et un peu de chance. Mais je ne suis pas complètement réinsérée. Je suis encore entre les deux mondes.

Est-ce possible de revenir à la vie « normale » ?

Je ne sais pas. J’ai conservé des réflexes de la rue. Quand je ne vais pas bien, je vais aller marcher trois heures dehors. Je suis quelqu’un de très directe, qui n’aime pas l’hypocrisie. Dans le monde dit « normal », il y en a beaucoup. Je ne supporte pas. C’est compliqué, mais on est obligé de faire des efforts par rapport à nos enfants.

Vous œuvrez auprès de l’association Entourage. Pourquoi l’avoir choisi ?

J’ai quitté l’association il y a quinze jours en réalité ! Pourquoi j’étais chez eux ? Parce que c’est la seule association qui écoute vraiment les SDF et qui les placent au cœur de leur travail. J’aimais aller avec eux dans les entreprises. C’est un monde que je ne connais pas, je n’ai jamais travaillé de ma vie. J’ai peu rencontré des chef-d’entreprise, etc.

Et est-ce que l’identité « catholique » d’Entourage la rend particulière ?

Entourage n’est pas catholique, même si ses dirigeants le sont. En affirmant cela, vous risquez de faire hurler ses adhérents. Certains revendiquent être laïcs. Mais c’est vrai qu’Entourage joue sur le réseau catholique pour faire ses sensibilisations, intervenir dans des conférences, etc.

Surtout que les catholiques se veulent, en théorie, charitables….

Ouverts au moins…

Maintenant que vous avez quitté Entourage, vous abandonnez les maraudes ?

J’ai créé ma propre association, à mon nom. Je réalise mes propres collectes. Actuellement, je récupère des jouets pour Noël. Je fais mes maraudes. Je sais où je vais et avec qui. Et je fais de la sensibilisation dans les écoles. Je vais bientôt partir aller dans un lycée à Toulouse. Je veux sensibiliser les enfants, les adolescents et les étudiants.

Ne pensez-vous pas que l’action associative, pourtant indispensable, ne permet pas à l’État de se dédouaner de son rôle ?

Non, puisqu’elle en fait aussi. Elle est aussi présente sur le terrain. Je pense que tout le monde joue son rôle.

Mais quand on voit le nombre de logements vides à Paris…

Ça c’est autre chose.

Mais on pourrait le réquisitionner pour les SDF, non ?

Les choses commencent à changer. Pour cet hiver, des salles de tribunaux vides vont être transformées en dortoirs. Des choses vont se faire, mais il ne suffit pas de claquer des doigts. Je travaille beaucoup avec le ministère du Logement.

Légende : Femme sans-abris

Crédits : Anne-Onyme / Pixabay / Creative Commons

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Signez la pétition !

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !