À Marseille, dans les quartiers nord de McDonald’s : épisode 1

À Marseille, dans les quartiers nord de McDonald’s : épisode 1

Là où il n’y a plus rien, il y a McDonald’s

Dans le nord de la cité phocéenne, la lutte contre les méthodes de McDonald’s se déroule aussi « pour » un McDonald’s, puisque ce restaurant a pris la place de Maison des jeunes, de dernier PMU du quartier, de centre social muni d’une salle pour fêter les anniversaires et d’une aire de jeux… Depuis mai 2018, autour du McDonald’s de Saint-Barthélémy, deuxième employeur des quartiers nord de Marseille, se déroule une guerre de tranchées sur fond de tentatives d’escroquerie, de corruption, de manœuvres mafieuses et de rebondissements judiciaires. Enquête sur une lutte à mort entre le quatrième employeur mondial et ses employés indésirables des cités nord de Marseille.

« Celui qui combat peut perdre, celui qui ne combat pas a déjà perdu »

Bertolt Brecht Les salariés de McDonald’s à Marseille, 2018

Après le ministère américain de la défense, l’armée chinoise et les supermarchés Walmart, la chaîne de fast-food américaine McDonald’s est le quatrième employeur au monde(1). Près de deux millions de personnes turbinent chaque jour dans plus de cent-dix pays pour le compte du clown Ronald. McDonald’s France est la filiale la plus rentable du groupe après le marché américain ; le groupe y réalise son deuxième plus gros chiffre d’affaires (près de 5 milliards d’euros, soit 25% de son chiffre d’affaires total réalisé dans le pays où l’Unesco a classé la gastronomie au patrimoine de l’Humanité en 2017). En France, l’enseigne aux arches dorées jouit d’une telle notoriété qu’elle se sent libre de diffuser partout dans le pays des publicités (un gros plan de son célèbre hamburger) sans même prendre la peine de mettre son logo, sorte de summum de l’arrogance publicitaire.

« Que s’est-il passé au pays de la gastronomie pour qu’en 2018, des syndicalistes marseillais se battent pour sauver un McDo de la fermeture dans les quartiers nord ? », s’interrogeait début novembre 2018, le journal Le Monde. En effet, comment « la France de José Bové, du démontage du McDo de Millau en 1999, de la nappe à carreaux rouge et blanc et du vin qui tache » a-t-elle pu devenir un bastion mondial du fast-food ? La gazette de Xavier Niel a la réponse : « McDo, passion française, c’est un miracle produit par des génies du marketing de chez McDonald’s France – Denis Hennequin et Jean-Pierre Petit en tête –, qui ont prôné une “francisation” de la marque à l’aube des années 2000 : fini le M jaune sur fond rouge et le pauvre Ronald au sourire béat ; place au fond vert, au service à table, à une décoration moins criarde et à des gammes de sandwichs au roquefort et au bœuf charolais ! »(2). Plutôt que le « génie marketing » des inventeurs du burger au roquefort, on pourrait trouver d’autres raisons à cet indéniable succès. Parmi elles, la profusion de contrats précaires (en l’occurrence le CDI à temps partiel) qui garantissent le succès du « modèle social » McDonald’s, basé sur le turnover. En général, plus de 70% des salariés de McDonald’s quittent le groupe dans les deux ans. Et en matière de contrats jetables, la France est championne, les 165 réformes du marché du travail depuis 2002 ont toutes eu comme mot d’ordre de flexibiliser le travail.

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Extrait de Et soudain ils se parlèrent (livre du groupe McDonald’s), Le cherche-midi, novembre 2009

Un restaurant déroge en grande partie à cette règle : c’est le McDonald’s de Saint-Barthélémy. Un bastion dont les méthodes syndicales ont été propagées à des centaines d’autres restaurants en France. Plusieurs délégués syndicaux pugnaces ont réussi, au fil des ans, à nouer avec les directions un rapport égalitaire qui a permis de mener des luttes victorieuses (comme la bataille pour le treizième mois en 2012). Surtout, ils ont réussi à créer un environnement acceptable pour ces tâches difficiles, épuisantes, contraignantes.

Dans l’unité économique et sociale(3) » appelée M.U.R (Marseille Union Restaurants), six McDonald’s (370 employés), auparavant possédés par M. Brochiero, un « franchisé »  (comme 80% des McDo en France et 90% dans le monde) bénéficient de droits rares au sein de McDonald’s. « Ici, résume Karima Berriche, secrétaire du syndicat des quartiers populaires de Marseille (le SQPM, une association de quartier), les salariés ont réussi à gagner des droits qui sont aujourd’hui contractualisés. Un treizième mois au bout d’un an d’ancienneté, une mutuelle payée à 95% par l’employeur, une prime à l’intéressement. Ce sont des droits extrêmement importants et rares chez McDonald’s. » Et c’est ce qui vaut à ce restaurant de subir les assauts de la direction française du groupe, soucieuse de ne pas laisser s’étendre la résistance à son « modèle social ». L’affaire a même fait les gros titres du New York Times, qui titrait le 6 septembre 2018 : « Oui il existe en France un McDonald’s aimé (par son personnel). »

« C’est incroyable. Ils ont construit une gare, mais les trains ne s’arrêtent pas »

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Ça se passe au croisement de la Busserine, Picon et Font-vert, dans le bas d’une des zones les plus pauvres d’Europe(4). D’abord il y a le raffut, incessant. Les pelleteuses, les tracteurs, les grues. Au rond-point de Saint-Barthélémy, l’atmosphère bruisse des coups assénés jour et nuit par les machines des chantiers. Depuis quatre années, elles charrient les pierres, creusent les tranchées, déplacent des tonnes, érigent des trottoirs et asphaltent les sols. C’est dans ce quartier périphérique que doit se prolonger la rocade L2(5), la solution aux embouteillages qui empoisonnent la vie des habitants motorisés de la troisième métropole française (1,7 millions d’habitants). Officiellement inaugurée fin novembre, elle a plongé tout le quartier dans une machine à laver pendant de longues années. « Il y aurait du pétrole sous les cités du grand Saint-Barthélémy qu’on ne s’y prendrait pas autrement », écrira Lisa Castelly, journaliste à Marsactu.

Ici, à La Busserine et Picon, vivent quelque 4 000 habitants, qui vont avoir la chance, une fois les travaux terminés, de voir leur quartier traversé par une voie rapide. Le taux de chômage dépasse 40 %. Près de 70% des habitations sont des logements sociaux. Ici, promettent les bâches accrochées aux tranches des immeubles, doit aussi s’ériger un « nouveau quartier », avec « une nouvelle place » et même une gare. La gare de La Busserine, sans aucun guichet mais avec des voies bien en place, semble en effet flambant neuve. Les habitants, qui mettent quarante-cinq minutes en bus pour rejoindre le centre-ville, pourront s’y rendre en moins de quinze minutes. Lorsqu’elle sera fonctionnelle, elle changera la vie des habitants, très probablement.

Tout semble être en place depuis le début de l’année 2018. En cette journée de la fin septembre, les trains y passent. Mais à toute vitesse et sans s’arrêter. Nous visitons le quartier avec Kamel Guémari, natif des quartiers nord et figure emblématique de la lutte des salariés de McDonald’s. « Voilà. C’est incroyable. Ils ont construit une gare, mais les trains ne s’arrêtent pas », commente le vice-directeur du restaurant McDonald’s de Saint-Barthélémy, encore appelé le « McDo » de Saint-Marthe. Ce jour-là, contre toute attente, le train freine. Et s’arrête, de l’autre côté du quai de Salim Grabsi et Kamel Guémari. Crissement aigu de roues métalliques… Le train s’arrête mais les portes ne s’ouvrent pas. « Je vous l’avais dit, explique Salim Grabsi. C’est juste un arrêt technique. »

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Légende : McDonald’s de Saint-Bartélémy en 1993, soit un an après l’ouverture // Crédits : Album photo des employés

« Ils ont déguisé la mariée. »

À la Busserine, les habitants semblent vivre en arrêt technique depuis des décennies. « À Marseille, il ne faut jamais parler trop vite. On peut avoir fait les trois quarts d’un chantier, tout peut s’arrêter et les équipements peuvent rester des années inachevés et inutilisables », précise un habitant du quartier. La zone ne compte ni piscine, ni bibliothèque, ni cantine populaire, ni aire de jeux. Les problèmes de mal logement qui ont éclaté au grand jour à Marseille suite à l’incendie de la rue d’Aubagne sont le quotidien ici aussi. Les problèmes de salubrité, d’eau contaminée, d’isolation, d’amiante ou de plomb, Saint-Barthélémy les connaît par cœur.

Ici les habitants peuvent mourir à cause de l’eau du robinet, contaminée aux légionelles (à la cité Bel-Air depuis 2017), les écoliers obligés d’étudier dans des écoles tellement insalubres que les parents d’élèves doivent s’organiser contre la loi pour les rénover(6). Ici encore, les habitants doivent bloquer des rues pendant trois jours pour obtenir un ralentisseur, afin de sauver des vies et de baisser la vitesse des voitures(7). Trente ans de clientélisme ont littéralement atomisé ces quartiers. Ils témoignent à eux seuls de l’échec de trente ans d’une « politique de la ville » au service des lieux à potentiel commercial uniquement. D’autant plus à Marseille, capitale de la culture en 2013, transformée avec assiduité en parc à touristes par les équipes de Jean-Claude Gaudin depuis 1995.

Au détour des immeubles de Picon, on observe des rats se battre avec des corbeaux ; le bâti est en piteux état. Mais à première vue, les peintures extérieures ont l’air toutes fraîches et le quartier, avec ses arbres trop droits et ses angles morts, ressemble bel et bien à un croquis. « Ils ont déguisé la mariée », commente Kamel Guémari.

« La chose qu’on remarque et qui a lieu dans tous les plans de rénovation qu’on subit dans nos quartiers, c’est un détail : il n’y a pas d’aire de jeux. À La Busserine, mais aussi à Picon, à Font-vert et autour, la seule aire de jeux, c’est celle de Ronald McDonald. » À Saint-Barthélémy, on compte très peu d’espaces collectifs. Peu de commerces, juste un supermarché Carrefour, pas loin. C’est le premier employeur du quartier. Le McDonald’s arrive en second, avec 77 salariés. Depuis 1992, date de l’ouverture du « McDo » de Sainte-Marthe (on l’appelle aussi comme cela), l’équipe de salariés est issue du quartier. Certains y travaillent depuis plus de 25 ans.

Le McDonald’s fait office de PMU, de maison des jeunes, de bistrot, de bourse du travail

Le toit en ardoise, le couloir automobile pour le Drive, les publicités pour le « Happy Meal » spécial familles (18 euros les deux repas adultes et les deux repas enfants), des machines pour commander (interdiction de commander au comptoir) et des employés qui enchaînent les sandwiches toute la journée. Le McDonald’s du rond-point de Saint-Barthélémy ressemble à nombre des 1400 restaurants du groupe éparpillés un peu partout (surtout dans les métropoles et le sud de la France). Comme beaucoup de restaurants en zone pauvre, il est devenu l’un des derniers lieux où les rituels de socialisation peuvent se dérouler à peu près normalement. Le McDonald’s fait office de PMU, de maison des jeunes, de bistrot, de bourse du travail : c’est l’un des derniers lieux de sociabilité dans ce quartier. Un fast-food McDonald’s comme les autres en France. Les 77 salariés sont majoritairement en CDI à temps partiel, le salaire moyen est de 800 euros par mois et le travail s’y déroule peu ou prou comme dans tous les restaurants de ce type. Dans une ambiance sonore proche de celle d’une salle d’opérations chirurgicales, avec des alarmes, des sonneries et des vrombissements de machines.

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McDonaldsCorps / Flickr

L’équipe du restaurant, au fil des années, a bâti des partenariats avec de nombreuses associations. Un zoo, un théâtre, un cirque, de nombreuses associations, du soutien scolaire aux clubs sportifs, avec l’idée de se servir de ce restaurant pour réinsérer les jeunes du quartier, les faire sortir des « réseaux » (La Busserine est l’un des hauts-lieux de la vente de hashish au détail à Marseille). « Ce “McDo” joue plusieurs rôles ici. Les salariés de ce McDo sont en lien avec une juge d’application des peines de Marseille afin de les réinsérer grâce au McDo. Des détenus issus du quartier peuvent ainsi raccourcir leurs peines. On en a eu plein, ici, des jeunes, qui sont venus travailler avec le bracelet électronique. Beaucoup sont restés. D’autres s’en sont servis de tremplin pour se former et devenir boulangers, chauffeurs, plombiers, artisans… », explique Salim Grabsi, du SQPM.  Kamel Guémari, 37 ans dont 20 à McDonald’s, parle des habitants de ces cités comme si chacun d’entre eux était son frère ou sa sœur. Il en parle avec de l’émotion, avec un phrasé qui souvent hésite, cherche ses mots, et finit toujours par les trouver : « Quand je vois un jeune du quartier, je me vois en lui, c’est plus fort que moi, je me vois à sa place. Tout ce que McDonald’s m’a donné, en m’offrant mon premier et seul emploi de ma vie, je n’ai cessé de vouloir le rendre. Le rendre au quartier. On a joué notre rôle social dans le quartier. McDonald’s devrait nous remercier. Au lieu de ça, ils nous humilient. »

Lire aussi : Une pétition dénonce les méthodes hors-la-loi de McDonald’s à Marseille

500 000 euros de subventions pour les travaux

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À l’émotion de Kamel, qui a menacé de s’immoler en août dernier dans le restaurant, le groupe n’a jamais répondu que par des intermédiaires, qui ont eux-mêmes toujours fait qu’invoquer la même chose : le restaurant est déficitaire. « En 2017, le franchisé a fait 410 000 euros de pertes, alors que nous l’avions pourtant exonéré de quelque 300 000 euros de loyer », a répondu le 6 septembre dernier Sébastien Bordas, vice-président de McDonald’s France chargé des régions du Sud(8). Le groupe omet toujours de mentionner qu’elle a reçu 500 000 euros de l’Etat en guise de dédommagement. Certains, comme l’ancien directeur du restaurant, affirment que cette somme a même été versée plusieurs années de suite. D’autres, comme M. Ralph Blindauer, ancien avocat des « Conti » et avocat des salariés marseillais de McDonald’s, affirment que c’est une subvention unique. La direction refusant de répondre sur le dossier marseillais, impossible de savoir l’étendue des subventions publiques au groupe McDonald’s, qui vont du CICE au Plan de compétitivité, en passant par les subventions d’installation, les exonérations fiscales et l’argent public engagé pour permettre à McDonald’s, premier fast-food en France, de se sentir chez elle partout.

En effet, depuis quatre ans, à cause des travaux, le restaurant a cessé de faire des profits. Le Drive n’a pas fonctionné pendant plusieurs mois, si bien que le restaurant s’est retrouvé déficitaire. Le siège a consenti des exonérations de loyers pendant plusieurs années. D’ordinaire, un franchisé reverse entre 15 et 25 % de son chiffre d’affaires en loyer. Les royalties : un autre 20 %. Celui de Saint-Barthélémy génère un chiffre d’affaires annuel d’environ 230 000 euros par mois, ce qui génère plus de 25 000 euros de loyers mensuels – et un autre 25 000 € en « participation aux bénéfices ». « Évidemment, dit M. Blindauer, les profits sont moindres, car le modèle social de ce restaurant n’est pas conforme au modèle McDonald’s. C’est justement ça qu’ils veulent éliminer. »

Autant l’image du sympathique dernier lieu d’anniversaire des enfants du quartier convient tout à fait à Ronald, autant celle d’un bastion syndical l’est beaucoup moins. À la veille de son quarantième anniversaire en France, la direction du groupe a fait un choix très clair : se débarrasser de ce foyer de luttes sociales à l’intérieur des murs du premier employeur d’étudiants en France.

Notes :

(1) Forbes, 2015
(2) « “C’est notre café à nous” : quand le McDo remplace le troquet du coin », Lorraine de Foucher, Le Monde, 2 novembre 2018.
(3) Une Unité économique et sociale (UES) est une création de la loi qui permet de mutualiser le personnel de plusieurs franchises, de les regrouper. Il permet surtout d’obtenir des institutions représentatives du personnel comme un comité d’entreprise avec des délégués élus par le personnel. L’UES M.U.R. (« Marseille Union restaurants ») regroupe les McDonald’s de Saint-Barthélémy, La Blancarde, Plan-de-campagne, Grand Littoral, Saint-Victoret et Vitrolles. Sa création a été arrachée de haute lutte par l’action conjointe de la Confédération générale du travail (CGT), le syndicat SUD et le syndicat Force ouvrière. Elle incarne l’une des raisons de la haine du siège à l’encontre de ces franchises marseillaises.
(4) Selon le journaliste Philippe Pujol, auteur de La fabrique du monstre (Les Arènes, 2015)
(5) Il y a le chantier de la rocade, celui la L2 (un partenariat public-privé à 700 millions d’euros avec Bouygues, qui avait annoncé en juin dernier qu’il ne comptait pas faire les finitions du chantier, c’est-à-dire les aménagements autour des routes, dans le quartier) et enfin, il y a le chantier de rénovation urbaine, 132 millions dépensés pour rénover la zone (42 millions d’euros provenant de l’ANRU, le reste de collectivités locales).
(6) A l’école la Viste Bousquet, le 21 juillet, des parents d’élèves, auxquels se sont agrégés des militants du parti de la France insoumise, ont repeint l’école de leurs enfants. Lire ici
(7) « Marseille : Agacés par les chauffards, des riverains posent eux-mêmes un dos-d’âne », 16 octobre 2018, 20minutes.fr
(8) « Cession de McDo marseillais : la direction parle de “désinformation”, les salariés à Bercy », AFP, 6 septembre 2018

Légende de l’image de une : Photo du tournage du reportage

Crédits : Julien Brygo pour Le Média

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