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A Bordeaux, la République joue à faire peur

A Bordeaux, la République joue à faire peur

Deux jeunes hommes étaient jugés ce lundi en comparution immédiate après l’acte X de la mobilisation des Gilets Jaunes, pour des jets de projectile envers les policiers. Tous deux coupables, selon les juges, malgré la faiblesse des éléments à charge.

19 ans, célibataire, intérimaire en charpenterie dans le département voisin, sans casier judiciaire : au tribunal de Grande Instance de Bordeaux, ce lundi 21 janvier, le premier des deux manifestants arrêtés à comparaître est accusé de « violence sur personne dépositaire de l’autorité publique [sans ITT] », « destruction d’un bien » et « rébellion ». En fin de manifestation, selon l’exposé des faits, il aurait jeté une bouteille en verre sur un policier, et aurait participé à la destruction d’une poubelle par incendie. Interpellé à 18h30, il aurait refusé de se faire menotter. Il portait un casque de moto et un pull à l’effigie de la série télévisée Sons of Anarchy. « Sons of Anarchy, c’est-à-dire fils d’anarchiste », traduit sommairement le juge.

Le jeune homme nie catégoriquement le jet de projectile à l’encontre du policier. « Je n’ai en aucun cas jeté cette bouteille » explique-t-il d’une voix calme et résolue derrière le box de verre. Il conteste également la « rébellion ». « Je lui ai juste demandé d’arrêter les coups de tonfa », puis « je suis tombé au sol », poursuit-il. « Ils m’ont demandé mes mains, je les ai donné immédiatement, parce que je voulais que tout s’arrête. »

Intolérable, insupportable

Après avoir participé à l’acte VIII, il y a deux semaines, dans la capitale girondine, il rejoint cette fois des amis avec lesquels il a prévu de participer, le soir venu, à une rave party. Pourquoi porte-t-il un casque alors qu’il s’est déplacé en train depuis sa commune de Charente-Maritime ? En guise de « protection contre les flashballs que j’ai vu défiguré des gens », explique-t-il, mais aussi pour s’équiper lors de « ballades en moto avec [s]es amis », à qui il rend visite ce week-end là à Bordeaux, où sa petite amie réside également.

Le policier, lui, explique l’avoir reconnu grâce à son pull floqué Sons of Anarchy et le treillis militaire en guise de pantalon. Il raconte avoir asséné deux coups de matraque dans les cuisses, un dans les jambes. Il revient sur les accusations qu’il porte à l’encontre du jeune homme. « Ce que vous dites me choque beaucoup », répond le garçon. Le juge rappelle qu’il affirme dans la déposition : « Je reconnais les faits de destruction car j’ai participé en donnant mon briquet. » « Je n’ai pas forcément réfléchi », confesse le charpentier. Il enflamme un petit bout de carton, « une belle erreur ». « Vous aviez entendu les sommations ? » « Non ». « Quand vous voyez les CRS, vous vous doutez que ça peut dégénérer à tout moment ? », poursuit le magistrat. « Oui, c’est pour ça que je me suis mis à l’écart. J’étais obligé de passer par là », explique le jeune homme, qui voulait rejoindre les environs de la gare Saint-Jean.

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Légende :  TGI de Bordeaux // Crédits : Téo Cazenaves

L’avocat de la partie civile insiste sur l’opposition qu’il décèle entre la démarche d’une manifestation pacifique et l’incendie du petit bout de carton. Il cite avec gravité les mots d’une passante, placés en titre d’un des articles du journal local Sud-Ouest : « Tous les samedis notre ville brûle, c’est intolérable. » Il explique que le policier a reconnu le jeune homme « parce qu’il suit la même série télévisée », Sons of Anarchy. « C’est la version du fonctionnaire de police contre Monsieur X. Mais quelle version est la plus précise ? », poursuit l’avocat. Sur le déroulé des faits, la version la plus précise est en effet celle du policer, qui maîtrise le langage juridique et la description clinique des évènements. Qui n’a pas non plus passé 48 heures en garde à vue, comme le jeune prévenu. L’avocat poursuit : le jeune homme portait un casque, des vêtements noirs, disposait de fioles de sérum physiologiques, ne portait pas de gilet jaune. Estime que la violence de l’acte « doit être apprécié à l’aune des manifestations », et de leur contexte : « on a entendu parler de jets d’acide », poursuit-il, sans doute en référence à un évènement survenu une fois sur le territoire, le 5 décembre dernier, à Tours, ville située à plus de 350 kilomètres de Bordeaux. Visiblement révolté par des actes « littéralement intolérables, insupportables », il demande pour son client la somme de 800 euros au titre du préjudice moral.

« C’est sa liberté d’être anarchiste »

Pour le procureur de la République, « la liberté de manifester est une liberté fondamentale. » Néanmoins, « transformer une manifestation en émeute urbaine doit être réprimé. » Il énumère les équipements du jeune homme : « le treillis, les chaussures, le casque de moto, le tour de cou et les fioles de sérum physiologiques ». « Nous le voyons en tête de cortège », « il n’est pas venu dans l’esprit gilet jaune que certains affichent », poursuit le représentant du ministère public. Il détaille à nouveau les différentes étapes de la manifestation déjà évoquées par le policier, mentionne les 4 véhicules incendiés dans une rue perpendiculaire, puis se lance dans une fine analyse vestimentaire : « Monsieur X, comme l’indiquait son sweat, venait pour en découdre. C’est sa liberté d’être anarchiste. » En réalité, le sweat du jeune homme fait référence à la série télévisée Sons Of Anarchy, déjà évoquée par le juge et l’avocat de la partie civile, qui narre en sept saisons les aventures d’un groupe de bikers opposé à des marchands d’armes et des trafiquants de drogue. Une référence pour le moins habituelle chez les motards, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’anarchisme entendu comme philosophie politique. Le casque de moto, les déclarations du jeune homme et une simple visite sur son profil Facebook suffisent à constater que la moto est effectivement l’une de ses passions. La confusion pourrait porter à sourire si elle n’était pas assénée avec tant de conviction par le magistrat chargé du réquisitoire, qui demande aux juges du siège de condamner le manifestant à une peine de sursis, des travaux d’intérêts généraux et une interdiction de séjour à Bordeaux les prochains samedis.

Lire aussi : Comparutions immédiates des gilets jaunes : une « Justice » expéditive ?

Un réquisitoire qu’il justifie par l’évolution des évènements : « En réalité, ils se rassemblent dans la capitale régionale pour faire nombre. Ils sont de moins en moins nombreux d’ailleurs, mais ils sont de plus en plus dangereux. » L’acte IX avait pourtant réuni, selon la Préfecture, au moins 6000 personnes la semaine passée (une estimation contestée par plusieurs médias et par une partie des manifestants). Pour l’acte X, ils étaient selon la police 4000 manifestants, soit à peine moins que pour les trois actes précédents. « Ceux qui restent, ce sont les radicaux », poursuit le procureur, qui s’offusque contre « des tags sur les murs un peu partout : en général, des signes anarchistes », une généralisation qui ne rend pas honneur à l’imagination des peintres éphémères des samedis bordelais.

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Légende : Bordeaux, Cours de la Marne, Samedi 5 décembre // Crédits : Téo Cazenaves

L’avocat du jeune homme semble sur la défensive. Il explique néanmoins que « les gens ne s’en vont pas comme ils veulent », que « les interpellations se font en fin de manifestation, les gens se font coincer dans les ruelles et la police en prend un certain nombre ». « Je n’ai pas de raison de douter de la version des policiers », poursuit-il en remarquant que la fumée des lacrymogènes empêche d’identifier précisément les lanceurs de projectile.

« C’est une grande première, les 48 heures de garde à vue, ça m’a bouleversé », conclut le jeune homme. Verdict : coupable, 70 heures de travaux d’intérêt général, 300€ à verser au policier au titre du préjudice moral, 150€ pour destruction de bien. Une peine légère, au regard des réquisitions du procureur. Lourde, au regard de l’absence d’élément matériel sur le jet de bouteille, qui n’est caractérisée que par le témoignage d’un agent assermenté, et ce malgré les négations du manifestant.

« Il vous reconnaît formellement »

Le second manifestant jugé ce lundi après-midi pour sa participation aux manifestations est un lycéen de dix-huit ans. En terminale littéraire dans le centre de Bordeaux, timide derrière le box vitré, son père le décrit comme « un adolescent plutôt solitaire et non violent ».

Interpellé vers 18 heures alors qu’il portait un gilet jaune, des lunettes de piscine et un foulard pour se protéger des gaz, il est lui aussi jugé pour « violences [sans ITT] sur personne dépositaire de l’autorité publique » à la suite de « jets de nombreux projectiles issus d’un conteneur de verre renversé sur la chaussée ». Il explique avoir reçu, la semaine passée, un coup de flashball dans le genou. « C’est-à-dire que vous étiez prêt à l’éventualité de prendre un autre coup de flashball dans le genou ? », demande le juge. Comme bouclier, pour se protéger des balles de défense, « une porte de placard trouvée dans la rue ». Il répète avec conviction qu’il n’a rien jeté. « Vous avanciez ? », questionne le magistrat. « Non, je reculais. »

Telle n’est pas la version du commandant de police qui s’est constitué partie civile. Monsieur Y explique qu’il a ordonné un bond offensif à quarante de ses hommes dans une rue jouxtant la place Pey-Berland. Dix « jeteurs de projectile » seraient abrités derrière un conteneur renversé. Le commandant reçoit deux bouteilles, qui ne le blessent pas. « Je n’ai pas vu lequel », admet le policier, mais « la certitude était que tous ces individus jetaient des bouteilles ».

« Ce n’était pas mon cas », conteste pourtant le lycéen. « Il vous reconnaît formellement », assène le juge. « Monsieur Y se trompe de personne ? » « Oui », répond le jeune homme sans hésitation.

Le policier présente deux photographies, prises par ses équipes. L’une montre un conteneur renversé, la seconde le lycéen, qui porte un gilet jaune et un foulard. « Je le reconnais formellement », poursuit le commandant. « Nous avons été copieusement arrosés par des projectiles. » « Il était derrière sa planche, dont il se servait comme bouclier. » Le CRS se lance maintenant dans une sociologie des mouvements sociaux : « Je vais prononcer un mot qui fait peur : black bloc. Ce sont notamment des jeunes en perte de repère, nihilistes, anarchistes, et des black blocs en puissance. » Un jeune « black bloc » en puissance, donc, pourtant habillé de jaune fluo, et sur lequel le policier reconnaît n’avoir « pas trouvé d’arme par destination ou par nature », mais demande tout de même 400 euros au titre du préjudice moral subi.

« Il vous identifie », rappelle une nouvelle fois le magistrat au manifestant. « Je ne fais pas partie des black blocs. Juger sur le code vestimentaire, c’est un peu léger. Je n’ai aucun contact avec les personnes qui ont tiré sur les policiers », rétorque le jeune homme.

Pour le procureur, pourtant, « Monsieur Y le reconnaît formellement, donc vous avez la preuve ». « Il nie, c’est une chose », poursuit-il, visiblement peu embarrassé du manque d’éléments matériels. « Vous ne pouvez qu’entrer en voie de condamnation », argue le parquetier, pour qui « le fait de jeter des bouteilles sur un policier est d’une extrême gravité, même s’il n’est pas blessé ».

« La République est fracassée »

D’une voix emportée, le procureur alarme : « La République, dans cette situation, ce qui fait notre bien commun, est fracassée ! » « Il devrait repaver la rue », conseille-t-il, décontenancé par « les jeunes [qui] veulent en découdre ». « C’est très difficile d’identifier ces gens-là », reconnaît-il en saluant le « courage d’un policier qui est allé au contact du barrage et qui a attrapé l’un de ceux qui jetaient des projectiles ».

« Un emprisonnement avec sursis me paraît parfaitement adapté », affirme le procureur, qui demande 4 mois avec sursis ainsi que 70h de travaux d’intérêt général, tout en laissant pointer sa déception quant au décalage entre la peine infligée au premier manifestant et ses réquisitions.

La défense, pourtant, pointe l’absence d’élément tangible. « On va vous demander une fois de plus de juger un dossier inepte », commence l’avocate. « L’acte matériel de cette violence, il faut encore qu’il soit établi. […] Il ne l’est pas », poursuit-elle, prenant pour argument la déposition du policier qui dit ne pas avoir discerné lequel des manifestants a lancé les deux bouteilles. « Quand on n’a pas de certitude, c’est la relaxe qui s’impose. » Elle explique aux magistrats que ni les photos ni le contenu du sac ne permettent d’affirmer que c’est l’inculpé qui a lancé les projectiles ou qu’il avait pour intention d’en lancer. Le procureur agite nerveusement sa jambe lorsqu’elle évoque « un dossier vide sans élément matériel de l’infraction », où l’on cherche à condamner un jeune homme « qui s’est pris un coup de flashball la semaine dernière, mais [qui] pourtant va descendre dans la rue, parce qu’il a des revendications qu’il partage avec le peuple de France ».

Finalement, le magistrat demande au lycéen s’il serait disposé à effectuer des travaux d’intérêt général. La réponse – pourtant claire – du jeune homme semble contrarier le magistrat : s’il est condamné, il n’est pas opposé aux TIG, mais il ne comprend pas pourquoi il le serait. « Il y a d’autres solutions aussi : l’emprisonnement ferme, l’emprisonnement avec sursis », conclut le juge.

Coupable, diront les juges. Un mois avec sursis, 200 euros au titre du préjudice moral. Pour les deux prévenus, des peines, certes légères, motivées par les dépositions policières, agrémentées des 48 heures de garde à vue et de quelques heures étranges derrière un box vitré.

Légende : Bordeaux, le 22 décembre 2018

Crédits : Téo Cazenaves 

2 Comments

  1. Jean-Paul B.

    À comparer avec la « mansuétude » des juges en charge (ou pas!) des affaires:
    – Benalla conseillmer de Macron (coups et blessures sur des manifestant pacifiques et port d’insignes de Police sans autorisation),
    – M’jib El Guerrab,députés LREM au moment des faits (coups et blessure sur M. Boris Faure),
    – Mustapha Laabid,député LREM (dénoncé au procureur par Tracfin car soupçonné de d’abus de confiance au détriment d’une association).
    Je suggère que Le Média recense les « affaires » concernant des LREM et leurs suites judiciaires puis les comparer au traitement réservé aux Gilets Jaunes.
    Cela permettra de constater que nous sommes en train de sortir de l’État de droit dont le gouvernement de l’Oligarchie nous rebat les oreilles pour justifier la violence policière et judiciaire dont il use pour faire taire ceux qui l’ont démasqué.
    Je rappelle que de « grandes consciences » le 7 mai 2017,nous avaient exhortés à faire barrage au fascisme et à défendre la République en glissant dans l’urne le bulletin Macron.
    Que pensent et que disent aujourd’hui ces « belles âmes »,pourtant toujours prêtes à s’émouvoir du traitement réservé aux manifestants à condition de la Russie,de la Syrie ou du Venezuela, devant l’oeuvre de leur drôle « Sauveur de la République »?

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