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Tiens, les casseurs ne sont pas venus

Tiens, les casseurs ne sont pas venus

Alors qu’on annonçait des violences encore plus graves que celles du premier mai, la Fête à Macron s’est déroulée sans incident notable. Les encagoulés du cortège de tête n’ont pas fait le déplacement. Explication.

Les Black blocs ont donc brillé par leur absence lors de La fête à Macron, la manifestation organisée à Paris le 5 mai à l’appel du député François Ruffin. Si l’on excepte la vingtaine d’énergumènes qui s’en sont pris aux véhicules de diffusion des médias (France télévisions et surtout France Inter) provoquant ainsi l’intervention d’une compagnie de sécurisation et d’intervention, aucun incident ne fut à déplorer.

Quatre jours après le déferlement du premier mai, le contraste est saisissant. Alors qu’on s’attendait au match revanche du pont d’Austerlitz, il ne s’est rien passé. Les 1.200 encapuchonnés de noir qui avaient pris la tête de la manifestation se sont proprement évanouis.

Il y avait, certainement, la crainte de l’action des forces de l’ordre. Plus de 200 interpellations le 1er mai. Mais, pour l’heure, les condamnations se comptent sur les doigts d’une main, faute d’éléments à charge.

L’explication est à rechercher ailleurs. Dans la nature de cette mouvance qui s’autodésigne sous le nom de cortège de tête.

Qui sont les « black blocs » ?

Rappelons quelques fondamentaux. Le black bloc n’est qu’une tactique de combat. Derrière la tenue noire qui permet à chacun de se dissimuler dans la masse et d’empêcher ainsi une identification formelle, il y a une large majorité de militants politiques, ou du moins d’individus qui se revendiquent comme tels. Qu’on soit en désaccord avec les méthodes et l’analyse de ces derniers ne doit pas occulter ce paramètre.

Cette violence obéit, en outre, à une logique bien particulière : elle est vécue par ses auteurs comme la réponse légitime à l’agression quotidienne dont le système se rendrait coupable contre chacun d’eux. S’en prendre aux incarnations de l’État et du capital (les forces de l’ordre et les établissements incarnant le capitalisme globalisé comme Mac Do ou Renault) ressort, dans ce schéma, de la riposte collective et non de la casse gratuite.

On observera, en passant, que ce n’est pas toujours le cas. Ainsi lors des manifestations contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006, les violences étaient d’une autre nature. Il s’agissait de bandes venues dépouiller les jeunes manifestants, les affrontements avec les forces de l’ordre étant systématiquement évités afin de pouvoir s’enfuir avec le butin. Des délinquants de droit commun bien plutôt que des politiques.

Revenons au cortège de tête du 1er mai. Sur le site Paris-lutte.info, carrefour de cette mouvance, un long texte remet en question cette stratégie d’affrontement.

Intitulé « Réflexions sur la casse en manif et les événements du 1er mai à Paris », l’auteur de cette tribune, un certain « Mercurochrome » s’interroge sur « la légitimité vis-à-vis de nos potentiels alliés » du comportement du cortège de tête. Et de poser l’enjeu en ces termes :

« Si les mouvements révolutionnaires, en rupture avec le capitalisme ne doivent en aucun cas rechercher la légitimité des forces qu’ils combattent, il en est autrement quant aux potentiels alliés dont nous avons besoin pour faire tomber le capitalisme, c’est-à-dire la majorité de la population, celles et ceux qui subissent quotidiennement la violence du capitalisme mais qui ne luttent pas encore ou au contraire n’ont plus la force de lutter. Oui, nous devons gagner la légitimité aux yeux de ces personnes, ce ne sont pas nos ennemis (…)  »

Dès lors, poursuit le (ou les auteurs) du texte :

« Si la casse et le black bloc permettent d’obtenir des victoires ou présentent de grands avantages lors d’une manifestation particulière, alors ils doivent être utilisés et sont naturellement légitimes car ils s’inscrivent dans une lutte légitime. Si en revanche la casse et le black bloc, lors d’une manifestation donnée, ont un impact plus négatif que positif pour des raisons quelconques, alors il convient de ne pas les utiliser, car ces méthodes ne sont pas des fins en soi mais bien des moyens. »

Bref, « Mercurochrome » envisage l’idée que le recours à l’affrontement systématique avec les forces de l’ordre soit totalement contre-productif dans la perspective qui est la sienne, c’est-à-dire un soulèvement général.

C’est dans ce questionnement qu’il faut chercher la raison de l’absence du Black Bloc devant le cortège de « La fête à Macron ». L’ultra-gauche s’est tout simplement donné le temps de la réflexion.

À preuve le tract distribué pendant « La fête à Macron » appelant à une « Assemblée du mouvement », le lendemain – dimanche 6 mai — à Bagnolet pour débattre de « questions stratégiques BRÛLANTES » car, dixit le document, « Il n’appartient pas aux médias ni au gouvernement de débattre à notre place des moyens que nous employons pour lutter contre lui, ni de leur supposée « violence ».

Les initiateurs de cette réunion ne le savent peut-être pas, mais ils renouent ainsi avec une interrogation ancienne du mouvement ouvrier. Une interrogation tranchée par l’histoire.

Petit détour historique

En 1874, la section italienne de l’Association internationale des travailleurs (la 1re Internationale qui n’a alors qu’une dizaine d’années d’existence) théorise un nouveau mode d’action : la propagande par le fait. Les anarchistes Malatesta, Pierre Kropotkine et Louise Michel en seront les principaux théoriciens et zélateurs.

Au-delà des livres et journaux et des discours, il s’agit de faire la démonstration, à travers l’action violente (sabotage, destruction, attentats contre des cibles choisies…) qu’on peut porter des coups sévères à l’État et à son appareil. Chaque coup d’éclat étant censé accélérer la conversion des classes populaires à la nécessité de la révolution. C’est, avant l’heure, la fameuse étincelle des maoïstes des années 1970 qui devait mettre le feu à la plaine.

Pendant une vingtaine d’années, le mouvement anarchiste – alors dominant au sein de la 1re internationale – va s’égarer dans une spirale d’attentats de plus en plus sanglants.

Au lieu de susciter l’adhésion, les assassinats des puissants ne provoquent qu’effroi et rejet chez ceux qu’ils étaient censés entraîner dans l’action violente.

L’échec patent de ce mode d’action conduira à son abandon. Il sera remplacé par « l’action directe », popularisée par le syndicalisme révolutionnaire, qui privilégie l’action de masse sur l’action individuelle et le recours privilégié à la grève générale afin d’exproprier la bourgeoisie.

Une impasse politique ?

Ce qu’expérimente aujourd’hui le cortège de tête, c’est l’impasse à laquelle conduit toute stratégie qui parie sur une logique d’entraînement du plus grand nombre dans la violence. Le triptyque provocation/ répression/ mobilisation, chimère récurrente du romantisme révolutionnaire.

Pour un peu, on pourrait comparer cet échec à celui du foquisme des années 1960 en Amérique latine. À en croire ses initiateurs, il suffisait d’établir un foyer (foco) de lutte armée pour que viennent se rallier les secteurs les plus déshérités de la population. Toutes proportions gardées, Le Che, en Bolivie, fit la cruelle expérience que les choses n’étaient pas aussi mécaniques. Et que ce qui avait fonctionné à Cuba n’était pas reproductible à l’infini.

De fait, en France, depuis mai 1968, cette conjonction entre une minorité radicalisée de la jeunesse et des militants syndicaux encartés de longue date ne s’est produite qu’une fois : le 23 mars 1979 à l’occasion de la marche des sidérurgistes sur Paris.

Encore la minorité en question se contenta-t-elle d’accompagner le mouvement. Confrontés à la suppression de 22.000 emplois, les sidérurgistes de Longwy et des environs affrontaient la police depuis de longues semaines. À Paris, une bonne part de ces derniers étaient résolus à en découdre, convaincus en leur for intérieur qu’il s’agissait d’un baroud d’honneur.

L’intervention des forces de l’ordre contre le cortège en réponse aux provocations des autonomes fit le reste. Pendant toute une après-midi, ils furent ainsi plusieurs milliers, autonomes et sidérurgistes, à affronter des policiers débordés. De la place de l’Opéra à la République, ce ne furent que magasins pillés et barricades. Un tableau en regard duquel les incidents du premier mai ressemblent à un aimable déjeuner sur l’herbe.

Hors cette journée, les inorganisés qui ont rituellement pris la tête des cortèges depuis le milieu des années soixante-dix n’ont jamais réussi à vraiment détourner les manifestations dont ils prenaient la tête.

Car ils n’offrent aucune perspective durable. Sinon celle d’être à l’affût de la prochaine manif pour en découdre avec le capital honni. Au quotidien, cela ne fait guère avancer le schmilblick.

Osons une hypothèse : et si la nébuleuse de tête, quelle que soit son appellation – anars, spontex, inorganisés, autonomes, black bloc — se révélait être, génération après génération, un laboratoire où les révoltés découvriraient, à leur corps défendant, la nécessité de s’organiser dans une forme permanente de représentation sous peine de disparaître ? Une sorte de maladie infantile qui les vaccinerait, une fois pour toutes, contre l’inanité du pavé pour seul projet politique. Cela n’excuse certainement pas la violence, mais cette explication a le mérite de ramener l’événement à sa juste proportion : un épiphénomène au regard de ce qui se joue dans les mobilisations sociales.

Photo : Black blocs lors du 1er mai

Crédits : Capture d’écran Twitter/ 

8 Comments

  1. Ambrose Bierce

    Les « casseurs » (drôle de sémantique pour un média « de gauche »…) étaient bel et bien là mais ils n’avaient pas revêtu leurs cagoules. Continuez comme ça et la prochaine fois ils déserteront complètement vos manifs-kermesses sans aucune conflictualité, ce genre de rassemblement dont rêvent les macronistes qui doivent être contents d’avoir trouvé des idiots utiles aussi talentueux que la FI.

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  2. Shaab

    Cet article n aurait-il pas un arrière goût paternaliste ? Il a tout de même le mérite de ne pas « condamner » la méthode, j’aurai aimé une suite sur les échanges stratégiques brûlants plutôt qu’un retour historique sur l’échec de la propagande par le fait, dont il ne me semble pas que se soit la même démarche justement (et meme , la première partie de votre article contrarie cette idée, à mon sens … ) Merci néanmoins d’être allé un peu plus loin que la ligne idéologique de la non-violence impérieuse. Salut

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  3. Paquito

    Quand tu oublies volontairement, l’Espagne de 1936 et la Commune, ces plus beaux moments révolutionnaires en auto gestion…

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    • Serge Faubert

      Vous ne prétendez pas, quand même, comparer la colonne Durruti ou les anarchistes de la FAI CNT avec les pitres du premier mai ? Les premiers ont écrit l’histoire avec leur sang et leur bravoure, les seconds jouent la mouche du coche des manifs. Un peu de décence.

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    • xnx (@xnxtwitt)

      Je partage aussi le point de vue de J. Branco. Aujourd’hui le déséquilibre est tel entre pouvoir-patronat et peuple-syndicat que le rapport de force n’existe même plus. Les riches (patrons/capital) décident, le parlement applique sans débat démocratique, que nous reste t’il pour espérer conserver une vie « décente » ? Macron pulvérise les lois sociales, les gardes-fous, le peu de sécurité que fournissait l’état pour les citoyens. A peine 10% de la population (celles/ceux qui ont voté E. Marcron au 1er tour) souhaitent cette société « start-up » où tout est marchandise, où on passe sa vie au travail, à espérer faire des sans cesse des profits. La majorité ne veut pas de cette société là. Le retour de flamme risque d’être désastreux. Le gouvernement ne représente pas le peuple, ni les intérêts du peuple. A trop le mépriser… L’histoire nous montre que ça ne dure qu’un temps.

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    • Bernard Chevalier

      L’article ne dit rien d’un phénomène désormais récurrent, celui d’un cortège bis , devant les organisations syndicales et politiques traditionnelles, qui le 1er mai regroupait près de 15000 personnes.. Or ce cortège , comme disent les blacks blocs, soutient sa tête ou du moins ne la rejette pas. Cela devrait interroger bien plus que de commenter la casse d’un mac do, non?

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  4. Varin

    Excellent article, qu’on ne trouve nulle part ailleurs, même dans Mediapart, et qui met les idées en place, à leur leste place. A lui seul, il justifie l’existence du Média.

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