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Avant d’aller manifester, purifie ton cœur !

Avant d’aller manifester, purifie ton cœur !

Nous espérions pouvoir livrer ce texte avant le départ en manifestation. Il sort à contretemps, mais notre propos y est à plus long cours. Alors que nous y étions peu prédisposés, nous avons accompli une conversion politique, qu’on pourrait résumer approximativement par cette formule : « Sarko m’a politisé, Hollande m’a radicalisé ». Ayant fait notre chemin de Damas, nous voulions d’abord en rendre compte publiquement(1), soit, avec autant de clarté que possible, nous situer. Dans la conjoncture, nous voulions également rire de notre propre bourgeoisie(2) et dénoncer plus un penchant mauvais qu’un insaisissable groupe social. Car à nos hautes attentes politiques s’oppose un mal qui coule aussi dans nos veines.

L’intendance suit-elle ?

En 2014, Frédéric Lordon nous offrait un moment de franche rigolade sur le dos du PS dans le 7/9 neuf de Daniel Mermet. Il y avait matière et tout ça était sacrément bien emballé. Marquant macronistes et décodeurs à la culotte, il nous délecte encore dans chacun de ses billets de blog et de ses articles, ça saigne et c’est bon. Qu’il pousse aux limites le style, ne saurait éluder, qu’il cherche, doute, propose. Vraiment, dites-lui que nous l’aimons bien.

Le premier tour de la présidentielle a bien montré que la gauche n’est pas morte dans ce pays. Nous croyons qu’indirectement, il y est aussi un peu pour quelque chose, sa parole compte pour des militants qui sont eux-mêmes des personnes actives et fédératrices. Le monde anglo-saxon fait porter une connotation bien moins péjorative sur le terme d’activist que la francophonie et à bien des égards nous pensons qu’il redonne toutes ses lettres de noblesse à une dénomination bien française pour le coup : celle d’intellectuel engagé. Ne changez rien.

Si nous lui avons emboîté le pas avec le zèle du néophyte, il serait bon que l’on regarde ensemble si l’intendance suit bien. Qu’il faille chérir les lycéens et les étudiants qui se battent pour l’accès non sélectif des bacheliers à la formation supérieure et se font honteusement mettre en garde à vue suite à une occupation pacifique, qu’il faille leur redire que ce qu’ils font est encore plus important qu’ils ne le pensent, qu’on les regarde, qu’on les admire : cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Au passage : lycéens et parents de lycéens naufragés de Parcoursupercherie : avec nous le 26 !

Lors de la manifestation du 22 mai – nous l’avons suivie en personne de 16h30 à 18h30 –  les jeunes étaient la partie la plus joyeuse du cortège. À l’arrière, il y avait de belles choses aussi, mais les camions CGT aidaient tout de même bien à épaissir la sauce. Ils étaient d’ailleurs bien moins nombreux que les cars de CRS. Nous nous sommes promené dans les rues latérales et la présence numérique des policiers nous a terrifié. La disproportion dans le nombre et l’hiatus dans l’humeur – car pour ce que nous en avons vu la manifestation était parfaitement bon enfant – ne pourraient être rendues que par un mot : ridicule. Et si ce ridicule a une cause, c’est la peur ridicule de ce pouvoir ignorant. Ignorant de la difficulté de manifester et de la joie qu’il y a à simplement pouvoir dire un désir politique qui n’est pas entendu sinon, de se retrouver. S’il était sûr de lui, ce pouvoir ne dépêcherait pas ses robocops caparaçonnés pour un défilé si inoffensif et joyeux. L’ordre public, s’il y tient tant que ça, ne s’en porterait que mieux. Sûr de lui, il devrait l’être pourtant, tant la résistance est encore hésitante. A Nuit Debout et aux manifs contre la loi El Khomri succède Macron. Aux 18,52 % de Jean-Luc Mélenchon au premier tour de la présidentielle, succèdent 17 députés LFI – eux aussi nous les aimons, ils sont admirables. Les députés communistes aussi, soyons clairs et nets là-dessus : nous leur portons la même estime.

Mais Seigneur, comment reconnaîtrai-je le Malin ?

Que se passe-t-il donc dans ce corps social qu’il n’éprouve la colère au même degré que moi ? Vous qui me lisez êtes sans doute déjà engagés, déjà convaincus et en prise. Mais quand Patrick Artus rattrape Michel Husson(3) pour chanter les laudes de Marx, quand un article du New York Times prouve, statistiques à l’appui, que « l’extrême centre » est moins démocratique que les prétendues extrêmes, faisant ainsi droit à Alain Deneault sans que rien ne se produise de catastrophique dans la société, où en est-on sinon dans un grand marasme ? Tant de médias ont tellement dit et écrit n’importe-quoi et continuent de le faire, qu’ils peuvent nous dispenser la vérité par-dessus le marché, sans que ça ne remue plus. A croire qu’ils ne le font que parce qu’ils nous savent amorphes et avachis, et aussi pour s’assurer de notre parfaite innocuité.

Mais qui est le “ça” qui ne remue plus ? Qui suis-je moi-même, qui sont mes parents, ces oncles et tantes, ma femme et mes enfants, ces collègues de travail que les idées de gauche font bien sourire, et attendent que ça me passe, du haut de leurs certitudes. Où êtes-vous camarades de promotion, qui aviez accédé à ces études supérieures, aussi par quelque chose comme un goût pour la vérité ? Qui sont donc ces gens autour de moi, dans le train, dans l’open-space ? Partout : I see dead people. Croyez-vous sérieusement, à l’heure où un continent de déchets en plastique flotte dans le Pacifique et que notre cher président Makes Our Planet Without Glyphosate Some Day If Possible, que le capitalisme soit un mode de production écologique (ou puisse le devenir dans un délai raisonnable) ? Classe éduquée, avez-vous entamé un processus de réduction de votre dissonance cognitive, ou avez-vous réussi à enfoncer vos têtes d’autruche plus profond dans le sable de France pour y trouver enfin de l’or noir ou des gaz de schistes ? Qu’attendez-vous claquemurés dans vos étroits bonheurs privés, sinon votre propre mort ? Qu’attendez-vous pour cesser de ne pas regarder s’épaissir les marges de la société que nous fabriquons ? Votre situation quotidienne est pleine d’efforts et de renoncements ; vous trouvez la vie dure ? Mais qu’en est-il du moins bien doté, du moins diplômé, du smicard, de l’habitant des quartiers, de l’agent de caisse, du temps partiel, du migrant au col de l’Échelle ou cet autre qui, ne sachant nager, espère dans la nuit que l’Aquarius va arriver avant que le boudin du zodiac ne se dégonfle complètement, ou encore ton collègue dont l’enfant fera bientôt partie des 40 000 victimes annuelles de la pollution ? Tant pis pour leur poire, tant mieux pour mon cul et jusque-là tout va bien ?

Et à vous mes frères et sœurs qui luttez, quel est donc notre ennemi ? Macron ? LREM ? « Les médias » ? La droite tout entière ? Est-ce si sûr ? Ensemble, ils œuvrent pour les causes matérielles du pire, c’est-à-dire faire sauter les protections du salariat et redonner au capital des latitudes qui ne feront que précipiter et aggraver les dévastations sociales du prochain krach. Ils pratiquent le Blitzkrieg ? Leur pas est si alerte : laissons-les courir et encourageons-même LREM à mener à terme son Anschluss sur Les Républicains. Accuser LREM d’être de droite, mouvement qui ne s’en cache guère, reviendrait à vouloir que la droite ne soit plus et ce ne serait pas très démocratique. Avec LREM, tout est clair, et cela nous semble plutôt être une bonne nouvelle. Aussi, ce week-end, nous manifestions essentiellement pour nous-mêmes, c’est-à-dire nous retrouver et nous réunir.

L’ennemi politique éternel, c’est le FN – xénophobe, raciste et économiquement de droite (entendez son bruyant silence sur les mouvements sociaux, et combien on nous rebat les oreilles de la Maréchal). Nous éludons sciemment ici LR et LREM qui sont désormais connexes par arc au FN. Avec un peu de recul, l’ennemi conjoncturel, c’est donc le PS. Si le glyphosate de la politique existait, c’est assurément sur ce parti qu’il trouverait son utilité maximale.

Et en vérité, je vous dis : il vaudrait mieux que rien ne repousse.

Du corps de résignation et de ses affects

Car regardons les choses bien en face : le livre de Laurent Joffrin écrit sous le nom de nom de plume de François Hollande, – nom sans doute assumé comme tel depuis bien plus longtemps qu’on ne le croit – se vend bien. De fait ou d’intention, mais nous optons pour la seconde pour avoir écouté le ton spécial que l’ancien Président de la République a mis dans l’expression, préparée : « Un président ne travaille pas seulement pour lui-même mais aussi pour son, pour ses, successeurs », sa manière de cogner sur Macron avec un bâton en mousse, correspond, non à une critique réelle, mais à la mise en scène du Spectacle (sur France Info il faudrait parler d’une mise en espace tant c’est pyrotechnique). Se camper comme opposant de Macron quand on en est le père naturel et le tuteur politique (chose attestée aussi par un article du Figaro, sur le plan du vocabulaire et du phrasé), c’est pour pouvoir se présenter le temps voulu, comme la solution de back-up pour parler le néo-managérial, ou la roue de secours de tout un groupe social et politique. On se demande souvent par après, comment l’amnésie collective a pu opérer les catastrophes politiques, mais regardez comme on nous bourre le mou avec du Hollande en ce moment et vos yeux s’ouvriront. Des personnes parfaitement identifiées ont intérêt à cette amnésie collective et elles y œuvrent d’arrache-pied. Curieusement certaines sont salariées de l’ORTF, ou sa fille aînée, c’est tout comme.

Spinoza nous enseigne : « L’Esprit Humain ne perçoit aucun corps extérieur comme existant en acte, si ce n’est pas l’entremise des idées des affections de son corps » (Éthique II, proposition 26). Pour justifier plus complètement la grande tentative de l’auteur de La Société du Spectacle, c’est Proust que l’on doit mobiliser ici, d’aucuns diront à contre-emploi (mais il y aurait là matière à un long débat), avec ce fulgurant extrait de du Côté de chez Swann : « l’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans l’appareil de nos émotions, l’image(5) étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif. Un être réel, si profondément que nous sympathisions avec lui, pour une grande part est perçu par nos sens, c’est-à-dire nous reste opaque, offre un poids mort que notre sensibilité ne peut soulever. »

Que la politique soit par excellence un lieu de narrations, pour la gauche à la recherche du temps perdu, elle ressemble plutôt à un assez mauvais polar. Car pour ôter tout suspense, on sait déjà depuis la fin de la page seize que Hollande est mort. Ce qu’on voit s’agiter n’est qu’ombre projetée dans la caverne. Mais nous enjolivons encore ce roman de gare dans lequel on rencontre surtout des personnages qui ne sont rien. Pour mieux rendre compte de ce qui se joue, il faut réaliser que Brigitte Macron est l’équivalent fonctionnel de la mère empaillée de Norman Bates dans Psychose et c’est la silhouette de son tronc à roulettes que le patron de ce mauvais cinéma libéral projette sur le rideau médiatique, dont on comprend au passage pourquoi il doit être suffisamment occultant. Ce film-là est certes faux (c’est en effet une gigantesque fakenews) mais il est aussi cauchemardesque : c’est un film d’épouvante. Macron y est beau, plutôt jeune et un tantinet inquiétant. Pourtant nos yeux restent rivés vers le théâtre d’ombres et le corps social, de résignation ou simplement un brin distrait, fait couler la douche.

Un sondage Odoxa, resservi à l’envi par les médias radiophoniques du Sévice Public pour nous enfoncer dans le crâne que les Français approuvent la réforme du rail, entend également y faire entrer qu’ils approuvent les réformes économiques de Macron en faveur des « entrepreneurs et des catégories supérieures », et même s’ils « trouvent […] sa politique très injuste à l’égard des catégories populaires (65 %), des ruraux (71 %) et des retraités (79 %) », ils ne lui reprochent quand même pas de faire trop peu de social, soit « de « défavoriser » les salariés du secteur public ou encore les bénéficiaires des aides sociales (1 sur 2 juge cela « juste ») . »

Il y a beaucoup d’excellentes raisons de penser que le sondage soit téléguidé, et que les questions soient formulées de manière telle et dans un tempo suffisamment à contretemps d’un débat public effectivement contradictoire, qu’elles produisent la réponse contre-intuitive par effet de sidération des sondés. Pourtant, il ne faut pas s’y tromper, il entre aussi dans la réponse une part de servitude passionnelle aussi. Il y a là un grand corps de résignation et d’ignorance, si lourd que notre sensibilité politique ne peut le soulever.

A force de taper, de biaiser, de caricaturer, mais aussi d’occulter les contre-discours, il en restera quelque chose et ils le savent. Ils tentent de faire apparaître notre camp, pourtant si jeune et polyphonique comme ringard, caricatural et stéréotypé, et par inversion Macron et son monde comme modernes et modérés, sa majorité de presse-bouton doigt sur la couture, comme plurielle et riche, au moins aux yeux du grand nombre qui fait le grand corps, quoi qu’on en ait. Car ne pouvant se détourner de ce discours qui s’est uniformisé, il éteindra le poste et ruminera plutôt que de chercher ailleurs, ne venant goûter une piqûre vaccinale de rappel que de temps à autre. Ou toi, amoureux de ta propre colère, tu préféreras t’infliger BFM et France Info jusqu’à sombrer lentement dans la folie et regarder bien en face la misère morale que l’employeur du CAC40 chez lequel tu te rends chaque jour en au moins une heure de bouchons contribue à approfondir, sans avoir trouvé d’échappatoire à ce supplice de Sisyphe, ni même de justification qui te rende heureux d’y rouler ta pierre.

Prétendre que c’est avec de l’éducation populaire que l’on vaincra, c’est lourdement sous-estimer le problème. Il en faut certes – et au corps à corps – mais on ne prêche jamais que les convaincus, ou quelques personnes déterminées à changer d’avis. La vague enfle, elle est massive, mais comme telle houle du large, elle ne déferle pas. Pas encore. On attend qu’elle brise comme on attend Godot. Se déclarer malheureux et se réconforter est certes une étape nécessaire qu’on ne saurait éluder, avant même de se déclarer en lutte[21]. Il faut même prendre le temps de bien se reconnaître et savoir à quoi l’on acquiesce. Mais il faudrait alors travailler, dès cette étape, à ôter la tristesse propre à la servitude passionnelle de la condition minoritaire acceptée qui fait paraître certaines réunions militantes comme les retrouvailles des alcooliques anonymes. La croix de l’être de gauche, c’est d’être centrifuge, buissonnant et la division du travail politique n’y va pas de soi. Pour nous, il n’y a de véritable joie que dans l’affirmation. Il n’y a dans la critique et la contestation, que des consolations. Car ce qui critique meurt avec l’objet de sa critique, tandis que ce qui affirme par sa seule force, cela ne peut être arrêté. Penses-y chaque matin dans ta voiture avant d’allumer France Info : ce monde ne passera si tu ne le changes intégralement toi-même, cœur d’artichaut de bourgeois.

Mais avant tout cela, souviens-toi qu’aujourd’hui on déborde.

Ouvre les yeux : je te l’ordonne !

Du film d’horreur il faut dévoiler le scénario prévu par ceux qui l’écrivent au fil de l’eau, pour que le corps social ouvre les yeux, fasse cesser son cauchemar, et en change à la fois le script et son auteur : Macron vient pour saigner le corps sous la douche avec son grand couteau, il déchire le rideau et le sang coule à flots. L’assassin, fort calme, sera arrêté par la police. Mais ce n’est pas encore la fin : quelques années plus tard une autre jeune femme, un corps également, arrive dans le même motel, quand se détache à la même fenêtre et avec le même cadrage, le profil de François Hollande. Et ça, c’est le dernier plan du film : la promesse de répétition du meurtre avec préméditation du corps social, pour les siècles des siècles.

Pour changer la bobine et la remplacer par la nôtre, il faut bien atteindre la cabine du projectionniste et faire sauter le verrou médiatique : ce droit hégémonique de bombarder les millions unilatéralement qu’ont les matinales radiophoniques, les talk-shows et les JT. Le poison qu’elles distillent et le pilonnage qu’elles opèrent sont, dans le plan des affects politiques, ce que furent les bombes au napalm sur le Viêtnam, ou plus récemment, les gaz lacrymogènes largués par les drones israéliens sur les manifestants gazaouïs, dans l’exercice concret de la violence militaire et coloniale.

On pourrait convoquer Orwell bien sûr, mais aussi la sensibilité d’un Pasolini pour rappeler le risque de la capture du discours unilatéral d’un petit nombre vers le très grand (notez comme lui aussi est particulièrement radical). En contexte, c’est tout l’enjeu de « le Média », tentative forte, populaire, excitante, combative, admirable. Nous sommes socios et fier de l’être. Mais pourquoi donc sont-ce seulement “nous” qui le regardons. Pourquoi ce plafond de verre ? Pourquoi ne mordons-nous pas d’avantage la ligne d’avantage ? Qui sont tous ces zombies qui loosent encore sur Mediapart ? Mediapart a parfaitement droit de cité bien sûr, nous leur devons même beaucoup personnellement. Mais même de ses lives et de beaucoup de ses journalistes, nous nous sommes lassés et la pompe sentencieuse et grotesque des leçons de morale d’Edwy Plenel nous fait aspirer à ce qu’un Mozart de la politique se paye sa tête, comme celui de Miloš Forman s’était gracieusement offerte celle de Salieri : prout ! Faudrait-il donc aller jusqu’à briguer un canal sur la TNT ? Nos contenus sont-ils trop consensuels pour notre camp, ou au contraire trop anxiogènes pour les non-initiés ? S’y moque-t-on de Macron de manière trop relâchée et faudrait-il que nous y paraissions plus pince-sans-rire ? Devons-nous ainsi, pour-être subversifs, être encore plus proches du JT officiel en laissant le monopole du micro à un présentateur vedette au style froid et lisse, tout en conservant les mêmes sujets que TF1, mais en les dynamitant de l’intérieur par quelque contre discours subtil mais strident ? Ce serait fort triste au regard de la proposition éditoriale actuelle du JT, bien plus riche. Devons-nous au contraire, briser le carcan des formes et des rythmes en chassant ces génériques aseptisés, qui n’ont pour pendant en matière d’insipidité hors le monde médiatique, que la musique d’ascenseur, quoique légèrement plus trépidants ? Doit-on, comme aujourd’hui, confesser très ouvertement notre non-neutralité et en rappeler régulièrement le principe, ou au contraire la dissimuler, comme tout ce qui règne en acte cache la fausse évidence de sa légitimité ? À ces questions nous n’avons pas de réponse – beaucoup ne se posent plus à la rédaction qui les a tranchées et c’est bien ainsi : il faut avancer. Pour ce qui nous concerne, nous trouvons le Média génial et ceux qui le font vivre formidables. C’est à tous ceux qui ont les yeux tournés que nous aimerions pouvoir dire de sa part : « Regarde-moi ! »

Sermon à la cuillère à café

Nouveau militant de gauche, vous étiez venus chercher le réconfort d’un groupe uni et douillet. Mais vous trouvez la pierre du tombeau roulée et l’on vous annonce une grande nouvelle : ils sont partis et vous précèdent en la ZAD. Nous vous renvoyons d’où vous venez avec ces commandements. Dites à vos parents et à vos proches qui vous côtoient et croient que vous êtes en bons termes, que vous ne l’êtes pas. C’est votre frère l’ennemi et aussi votre tonton de droite. Dites aussi au neveu en école de commerce ou en classe prépa qu’il se prépare presque sûrement une vie vide sens et que, sauf accident, il devrait contribuer à détériorer la vie d’un grand nombre d’autres, et que par-dessus le marché il lui sera épargné de voir le mal qu’il commet. Quittez votre père et votre mère. Dites-leur en partant que vous n’avez rien à voir avec eux et qu’ils ne vous adressent la parole que quand ils seront allés aux manifs avec une grande pancarte et des stickers d’Attac et de la CGT sur leur veste, et qu’ils voteront correctement. Exigez également d’eux qu’ils participent à l’occupation d’un lycée ou d’une fac. Dites-leur que vous préférez les mépriser, que vous mépriser vous-même. S’ils se font vieux et ont un pécule qu’ils redoutent de voir aller au fisc si vous clapsez d’un tir tendu de GLI-F4 au champ d’honneur, annoncez que vous auriez de toute manière fait don de votre part d’héritage à la caisse des cheminots en grève. Qu’ils abjurent ! S’ils ont un compte dans un paradis fiscal, dénoncez-les sans préavis. S’ils ont une villa, déclarez que vous la ferez squatter par des punks-à-chiens. Que s’ils ne changent radicalement leur vie sur le champ, ils sont complices de cette société qui opprime et vous dégoûte.

Si vous en étiez déjà à faire entrer la résignation en votre corps déclinant petit à petit les invitations familiales ou amicales, réconfortez-vous et reprenez confiance : acceptez-les désormais et faites tinter la cuillère à café sur votre tasse pour obtenir le silence et passer une annonce aussi trash que possible : « Tata il n’y pas de honte à être de droite et raciste, soit fière de toi. Allez ! On chante tous avec tata ! Je suis de droite et j’suis raciste, je suis de droite et j’suis facho ! Allez, tous avec moi, on encourage tata facho ! » Et faites chanter les enfants avec vous, faites-les frapper dans leurs mains et sauter sur la table. Puis, faites danser la noce sur Envoie le 49.3 en vous accointant avec le préposé à la sono. Ils ne vont pas comprendre les paroles tout de suite, ça va passer crème. Puis passez la vidéo de L’1consolable sur le grand écran, juste après le slide-show rituel sur l’enfance des mariés. Mais ce serait encore rater l’esprit de la chose que d’être si trivial, il y faut plus de malaise et pour votre discours, tournez-vous vers la mariée (quelle stupidité votre frère a-t-il eu d’épouser une prof, aussi), d’un ton faussement jovial, expliquez qu’on a insisté pour qu’elle fasse un contrat de mariage pour ne pas partager l’argent avec sa famille s’il y avait un problème (on ne sait jamais). Votre frère l’a-t-il déjà entretenue du compte que la famille cache dans une banque de Jersey ? Si ce n’est le cas autant que ce soit vous. Il faudra bien qu’elle apprenne à ne pas en parler. Sinon, parlez-lui donc du suicide de cette salariée dont le mari travaille dans le même lycée qu’elle, suite au plan de départs mis en œuvre par votre père. Vous étiez un convive désagréable ? Devenez un convive indésirable !

Demandez aussi au médecin, au pharmacien, au notaire si vous en croisez un, s’ils ont l’âme pure au sujet des migrants, parlez-leur de la dernière optimisation fiscale à la mode(7), d’abord d’un air complice pour les faire avouer, puis en vous moquant d’eux. Au boulanger, au fleuriste aussi : le patron bien sûr, pas le salarié. Marchez à l’encontre de la sociologie de droite, du bourgeois. Pourchassez-le en vous-même et au-dehors. Si ce n’est à votre chef, du moins à tous vos collègues de travail, même si vous savez qu’ils en pensent quatre. Et si l’on dit toute sorte de mal contre vous à cause de ça, ne vous réjouissez pas et soyez sans allégresse, il n’y aura pas d’autre récompense que la catastrophe. Demandez aux marchands du temple et à leur armée invisible de complices passifs, s’ils sont chiches de nous interner tous : car c’est folie contre folie. L’insaisissable bloc bourgeois trouve ses fondations même dans les lâchetés résiduelles de nos cœurs, et je viens déterrer la hache qui tranchera les racines qui le nourrissent. Il est une illusion et ne fait illusion que parce que la question bourgeoise nous traverse tous. « Comment donc, Papa ! Tu ne viens pas à la manif ? »

Je sens bien qu’il y a quelques catholiques dans votre famille. Profitez-en : demandez-leur si la main avec laquelle ils se signent après la prière universelle pour les migrants noyés en Méditerranée se sent souillée par le bulletin Macron qui a abouti à pouvoir enfermer pendant 90 jours et sur simple décision administrative, ceux qui ont survécu au voyage, fussent-ils mineurs.

Et si ton œil a convoité le bulletin de vote de Benoît Hamon : arrache-le !

Ils donnent un bifton à la quête ? Qu’ils le donnent plutôt à « le Média », Fakir ou Là-bas si j’y suis, les trois si possible. Hors-Série, s’ils ont du temps. Et vous-même, si après avoir beaucoup donné, il vous reste encore sept euros par mois, abonnez quelqu’un qui sache lire au Monde Diplomatique, et exigez par surcroît qu’il le lise et vous en fasse régulièrement le compte rendu. Et faites deux mille pas avec lui pour vous assurer qu’il l’ait fait pour chaque numéro, courrier des abonnés et les recommandations de lecture compris.

On vous a enseigné à vous réconcilier avant d’aller déposer votre offrande à Dieu, mais moi je vous enseigne à vous fâcher avec ceux que vous aimez avant d’aller en manif.

N’allez pas en paix : la messe n’est pas dite !

Vincent Pinel, de la société incivile.

(1) Merci infiniment à la rédaction de Le Média de nous permettre de le faire.

[2]Lire de Nathalie Quintane, Que faire des classes moyennes (Novembre 2016 P.O.L)

(3) Le blog de Michel Husson se trouve à l’adresse http://hussonet.free.fr/. Il consacre des analyses aux cycles de longue période du capitalisme.

(4) http://www.leparisien.fr/politique/le-livre-de-francois-hollande-cartonne-en-librairie-29-04-2018-7689648.php (ils démentent et ont sans doute raison : il n’y a même plus besoin qu’il écrive ses livres pour que les mots de Joffrin passent dans Hollande. Ils sont le même, à leur insu)

(5) c’est nous qui soulignons.

(6) Les affects de la politique, Fréderic Lordon (Seuil, octobre 2016 – mon Dieu déjà !), p138 : se déclarer malheureux, se déclarer en lutte.

(7) nous n’avons pas de lien de parenté avec Sylvia

Photo : Marée populaire du 26 mai à Paris

Crédits : Capture d’écran/ Le Média Journal du 28 mai

 

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