Select Page

Nicolas Lebourg : « La violence est un élément esthétique majeur des mouvements de l’extrême droite radicale »

Nicolas Lebourg : « La violence est un élément esthétique majeur des mouvements de l’extrême droite radicale »

Nicolas Lebourg est historien de l’extrême droite, rattaché au CEPEL  (Centre d’Etudes Politiques de l’Europe Latine de l’Université de Montpellier) et  membre du comité de pilotage du programme VIORAMIL (Violences et radicalisations militantes en France) de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR). Fondateur du site Fragments sur les temps présents, qui se réclame de l’éducation populaire et réunit des chercheurs travaillant sur les marges politiques, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont La Violence des marges politiques des années 1980 à nos jours (Riveneuve, 2017) dirigé avec Isabelle Sommier. Alors que se déroule actuellement le procès du meurtre de l’antifasciste Clément Méric, il revient avec nous sur le mouvement néofasciste.

Le 5 juin 2013, Clément Méric, membre de l’Action antifasciste Paris-Banlieue et de Solidaires étudiant-e-s, décédait sous les coups de skinheads. Le mois suivant, le gouvernement décidait de dissoudre Troisième voie (TV) et les Jeunesses nationalistes révolutionnaires (JNR), deux groupuscules dirigés par Serge « Batskin » Ayoub et dont étaient proches Esteban Morillo, Alexandre Eyraud et Samuel Dufour, les trois tueurs présumés du militant antifasciste. Nicolas Lebourg revient avec nous sur l’idéologie prônée par la mouvance nationaliste-révolutionnaire.

Shares
  • facebook
  • twitter
  • googleplus
  • linkedin
Le Média : Les trois tueurs présumés de Clément Méric étaient proches des JRN et de Troisième voie, groupuscules d’extrême droite de Serge Ayoub, dissouts en 2013. Quelle idéologie prônent ces mouvements ? Que représentaient-ils numériquement ?

Nicolas Lebourg : Ce sont des mouvements néofascistes, de tendance nationaliste-révolutionnaire et de culture skinhead, en France, qui réussissent à agréger peu de monde, en réalité. Le plus important mouvement néofasciste français a été Ordre nouveau (ON), de 1969 à 1973. Des documents internes de juin 1971 dénombraient 2147 adhérents. Les mouvements nationalistes- révolutionnaires, qui souhaitent revivifier le fascisme par un discours social, européen et anti-impérialiste, ont toujours été groupusculaires. En 1987, la documentation interne de Troisième Voie fait état de 230 personnes encartées. Quant aux skinheads, qui représentent une conscience de classe prolétarienne et raciale, ils récusent la forme « parti » au bénéfice de celle de la « bande ». Quand sont formées les premières Jeunesses Nationalistes-Révolutionnaires en 1987, la police détermine que 400 personnes évoluent dans la mouvance skinhead.

Quels rapports ces groupuscules entretenaient-ils à la violence ?

La violence est un élément esthétique majeur des mouvements de l’extrême droite radicale. Depuis des décennies, ils affichent sur leurs journaux la formule « au commencement était l’action » de Goethe. Mussolini avait d’ailleurs été un lecteur attentif des Réflexions sur la violence du Français Georges Sorel, oublié aujourd’hui, mais dont l’impact sur les extrémismes de droite et de gauche en Allemagne, Italie et France fut d’importance. Quand la Troisième voie, le mouvement de Serge Ayoub use de la formule « Croire, combattre, obéir », c’est une référence très légèrement déformée d’un slogan de la dernière phase du fascisme italien. Ce rapport à la violence peut aussi entrer dans une distanciation ironique : le GUD s’est fait une spécialité des blagues d’humour noir vantant sa puissance dans le fracassage de crânes des gauchistes. Avec un réel talent humoristique dans les bédés gudardes du début des années 1970. Après, fonctionnellement, la violence sert avant tout à montrer aux militants des autres groupuscules quelle est la formation la plus déterminée, la plus sérieuse, celle qu’il faut rejoindre. C’est une différenciation concurrentielle d’autant plus nécessaire que dans l’engagement politique, on est souvent motivé par des mémoires (rejouer la guerre d’Espagne, le front de l’Est, etc..), par une détestation du camp d’en face, bien plus que par une réflexion nourrie sur les textes doctrinaires des théoriciens de son camp.

Lire aussi : « Esteban Morillo et Alexandre Eyraud : Portraits d’anciens militants d’extrême droite »

De nouveaux groupuscules ont-ils pris le relais des JNR et de Troisième voie ?

Il y a eu une tentative de s’inspirer des Grecs d’Aube dorée, avec la formation du Mouvement Populaire Nouvelle Aurore en 2014. Il y avait 15 Marseillais, quelques personnes en Bretagne, en Champagne et à Paris. Le groupe s’est auto-dissout pour se tourner vers des projets terroristes au sein d’une nouvelle Organisation de l’Armée Secrète, dont les membres ont été arrêtés. L’un de ces cadres avait bénéficié de la formation carrée de l’Oeuvre française, dissoute en même temps que TV et les JNR. Le reste de l’OF a été malin : ils ont investi en 2015 le Parti Nationaliste Français, une formation fondée au début des années 1980 par d’ex Waffen SS scissionistes du FN car estimant que Jean-Marie Le Pen était devenu une marionnette d’Israël. Idéologiquement, il y a l’expérience du Bastion social qui a été lancé l’an passé, qui tente de relancer le nationalisme-révolutionnaire en s’inspirant de ce que font les Italiens de CasaPound.

Des groupuscules d’extrême droite sont régulièrement dissouts : Ordre nouveau, qui participe à la fondation du FN, en 1973, Unité radicale (UR), en 2002, ou encore les JNR et Troisième voie, en 2013. Est-ce efficace ?

Ça dépend des fois et de vos critères de jugement. Après la dissolution d’ON, il y a un fort accroissement de la violence, des militants qui partent sur des violences racistes car ils ne sont plus tenus par un « cadre ». Il y a donc un plus grand trouble à l’ordre public que quand les membres d’ON se tapaient dessus avec des militants gauchistes qui eux aussi étaient là pour ça. Après la dissolution d’UR, ses dirigeants font une révolution culturelle : fin de la violence, des références fascistes et antisémites, pour monter les Identitaires. Islamophobes, anti-immigration, ils ont contribué à la radicalisation idéologique de l’espace public tout en jouant un rôle d’apaisement de la violence des radicaux d’extrême droite. C’est une transaction : le but de la démocratie n’est pas le règne du Bien mais l’instauration de la paix civile au sein d’une société pluraliste. En ce qui concerne TV, son ancien chef et certains de ses amis se sont investis dans la mouvance bikers. Bref, la dissolution n’a aucun intérêt par nature : son usage doit répondre à un cas par cas, en sachant anticiper dans le groupe-cible les comportements postérieurs des « politiques » de ceux des « activistes ». La radicalité organisée fait partie de la stabilité du système démocratique : les mouvements agissent comme des soupapes, et leur goût pour l’affrontement entre eux peut éviter des carrières délinquantes ou criminelles, puis produire de  cadres politiques. La dissolution est donc un moyen qui peut être pertinent – effet sur les finances, isolement dans son champ, marqueur social sur les cadres etc. – si elle est utilisée dans le cadre d’une stratégie de réintégration sociale de la marge à la norme. Le problème des dissolutions de ces dernières années est qu’elles ne furent pas insérées dans une telle stratégie, mais étaient des réponses politiques « sous le coup de l’émotion ».

Lire aussi  : Eric Dupin : « Les Identitaires espèrent pénétrer la société par une activité culturelle et idéologie intense »

Légende : Serge Ayoub

Crédits : Capture d’écran / YouTube

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !