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Martin Luther King, un anticapitaliste trop mal connu

Martin Luther King, un anticapitaliste trop mal connu

Assassiné il y a 50 ans, le 4 avril 1968, à Memphis, Martin Luther King est aujourd’hui une des figures militantes les plus populaires. Mais ceux qui le voient comme une icône oublient souvent un élément important de sa personnalité : son anticapitalisme.

Chaque année, le troisième lundi du mois de janvier, les Américains célèbrent le Martin Luther King Day. Mis en place en 1983, malgré l’opposition du président Ronald Reagan, ce jour férié rappelle l’anniversaire de la naissance du célèbre pasteur évangélique. Pour l’occasion, la NBA fait son marathon et la population est appelée à agir pour les gens dans le besoin. Un signe que le militant antiraciste est devenu une véritable icône outre-Atlantique, perçue comme inoffensive. En France, s’il est moins populaire, il bénéficie globalement de la même image positive. C’est ainsi que ces derniers jours il a été célébré par la presse maintream, du Monde au Figaro en passant par Libération et France info. Encore une preuve que le capitalisme récupère tout. Certes, comme le disait le philosophe marxiste Michel Clouscard, « si c’est récupéré, c’est que c’est récupérable ». Martin Luther King est devenu un symbole du système, parce que par son pacifisme le rendait moins subversif que Malcolm X ou que le Black Panther Party. Le monde politico-médiatique a donc préféré mettre en avant ce “bon noir″ pour décrédibiliser les autres mouvements. C’est pourtant faire fi des combats de Martin Luther King, antiraciste et pacifique, mais aussi anticapitaliste et anti-impérialiste.

Entre théologie et antiracisme

Martin Luther King est né dans une famille très chrétienne, en 1929. Son père, Martin Luther King Sr. est un pasteur baptiste. Il grandit dans un milieu petit bourgeois, à Atlanta. Il est néanmoins très jeune victime de racisme, quand ses deux camarades blancs arrêtent de jouer avec lui, parce qu’ils fréquentent une école ségrégationniste. Sa couleur de peau est aussi un handicap lors de ses études à l’Université de Boston, où il obtient un doctorat en théologie à 26 ans. Entre-temps, il épouse Coretta Scott et devient pasteur, dans l’Alabama, un Etat marqué par de nombreuses violences racistes. Martin Luther King s’intéresse durant cette période à la désobéissance civile, à l’action non-violente et à des personnalités comme Henry David Thoreau ou Gandhi. Il est également très imprégné par le christianisme social.

Fin 1955, sa vie bascule. Le 1er décembre, Rosa Parks refuse de s’assoir au fond d’un bus à Montgomery. Elle est lynchée et arrêtée. La nuit suivante, cinquante dirigeants de la communauté afro-américaine, emmenés par Martin Luther King, fondent le Montgomery Improvement Association. Celle-ci qui mène une campagne de boycott contre la ligne de bus. Un an plus tard, le 21 décembre 1956, la Cour suprême des Etats-Unis déclare la ségrégation illégale et le boycotte s’arrête. L’année suivante, il fait partie des fondateurs de la SCLC (Southern Christian Leadership Conference, « Conférence des dirigeants chrétiens du Sud »). Le pasteur devient peu à peu la figure de la lutte pour les droits civiques, avec Malcolm X. Au premier abord tout sépare le chrétien pacifique qui prône l’intégration des noirs à la société américaine, du leader musulman qui n’hésite pas à user de la violence et qui défend le séparatisme racial. Malcolm X prend d’ailleurs plusieurs fois Martin à parti, comme lorsqu’il qualifie la marche vers Washington pour le travail et la liberté de 1963 de « farce de Washington ». Les médias mettent alors en scène cette opposition. C’est pourtant vite oublier que l’année suivante Martin Luther King appuie le combat de Malcolm X dans une lettre qui lui est adressée. Ce dernier aura d’ailleurs droit à un vibrant hommage du pasteur à sa mort en 1965. Car si les deux hommes ne partagent pas les mêmes méthodes, c’est bien un même combat qu’ils mènent. Et surtout, ils partagent une même opposition radicale au capitalisme.

De l’égalité à l’anticapitalisme

Martin Luther King est avant tout guidé par une conviction : Blancs et Noirs doivent être égaux. Mais l’égalité en droit ne saurait suffire. Tant que les noirs seront plus pauvres, ils continueront d’être ségrégués, car l’injustice économique entraînera nécessairement une injustice ethnique du même ordre. De son côté, la ghettoïsation ne peut mener qu’au racisme et rend impossible la coopération entre Blancs et Noirs. Ainsi, dans un entretien accordé à Alex Haley – célèbre écrivain de Roots et co-auteur de l’autobiographie de Malcolm X –, il explique que l’écart de revenus doit nécessairement être supprimé. Il plaide alors pour un programme de compensation gouvernementale de 50 milliards de dollars sur 10 ans pour tous les groupes désavantagés. Le pasteur déclare alors : « l’argent dépensé serait plus que justifié par les bénéfices qu’il apporterait à la nation tout entière grâce à une baisse spectaculaire de l’abandon scolaire, des séparations familiales, du taux de criminalité, de l’illégitimité, des énormes dépenses sociales, des émeutes et de beaucoup d’autres malheurs sociaux ». Dans son livre Black Power, il accuse le « Blanc libéral » de jouer « le rôle le plus important dans la partie sociale qui se joue ». « Le problème, écrit-il quelques mois avant sa mort, est que nous n’entendons pas la même chose lorsque l’on parle d’égalité ; Blancs et Noirs en ont une définition différente ». Les seconds comprennent l’égalité au sens littéral, quand les premiers n’acceptent que le sens juridique.

Ce constat le pousse à remettre en question les fondements même du système économique. « Nous avons un système socialiste pour les riches et le capitalisme sauvage pour les pauvres », souligne-t-il dans un discours datant du 23 février 1968. Cette radicalité, il la doit également à sa lecture sérieuse de l’œuvre de Karl Marx quand il est étudiant. En 1952, dans une lettre à Coretta Scott, qui n’est pas encore sa femme, il écrit : « Le capitalisme est arrivé au bout de son utilité historique. » Il se distingue néanmoins de l’Allemand et condamne le communisme pour son « relativisme ethnique », son « totalitarisme politique » et son « matérialisme ». Il défend alors un socialisme démocratique.  Dans un discours daté du 14 novembre 1966, il affirme : « Vous ne pouvez pas parler d’une résolution du problème économique des nègres sans parler de milliards de dollars. Vous ne pouvez pas parler de la fin des bidonvilles sans dire d’abord que les profits ne doivent plus être faits sur les bidonvilles. Vous falsifiez vraiment parce que vous avez affaire à des gens maintenant. Vous avez affaire à des capitaines d’industrie […] Le capitalisme… Il doit y avoir une meilleure distribution des richesses et peut-être que l’Amérique doit se diriger vers un socialisme démocratique. »

Il épouse aussi l’internationalisme du socialisme, ce qui le pousser vers des positions très anti-impérialiste. Dans Black Power, il valide ainsi les théories de Frantz Fanon, figure du tiers-mondisme et du mouvement anticolonial, tout en rejetant la violence qui émane de son œuvre principale, Les Damnés de la Terre. Il dénonce alors la guerre du Viêt-Nam à partir de 1965, alors qu’il vient d’obtenir le prix Nobel de la Paix. Pour lui, les Etats-Unis « occupent le pays comme une colonie américaine » et son gouvernement constitue « le plus grand fournisseur de violence dans le monde aujourd’hui ».

Dans les années 1970, le sociologue marxiste Christopher Lasch soutenait que Martin Luther King était la dernière grande icone populiste américaine – en référence au People’s Party qui à la fin du XIXe siècle a lutté contre la corruption du système américain, en faveur des plus pauvres et de la démocratie. Il semble en effet que le pasteur ait été bien plus radical que l’image qu’il donne. Ceux qui le célèbrent feraient mieux de se pencher réellement sur son œuvre pour s’en rendre compte, ce serait sûrement le meilleur hommage qu’ils peuvent lui faire.

Crédit (cc) Creative commons

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