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« Manhunt Unabomber » : est-il possible de se revendiquer de Kaczynski ?

« Manhunt Unabomber » : est-il possible de se revendiquer de Kaczynski ?

Le 4 mai 1998, Theodore Kaczynski, l’un des plus grands terroristes de l’histoire des Etats-Unis, est condamné à la prison à perpétuité sans possibilité de liberté conditionnelle. Celui qui était surnommé « Unabomber » par le FBI entre définitivement dans la culture américaine, comme en témoigne la diffusion de la série Manhunt Unabomber sur Netflix fin 2017.

Manhunt Unabomber n’est pas que l’histoire de la chasse à l’homme la plus coûteuse de l’histoire du FBI. C’est surtout l’affrontement entre deux génies. Il y a d’abord Theodore Kaczynski, que le FBI traque depuis dix-huit ans, responsable de trois morts et 23 blessés avec 16 bombes envoyées par colis. Lui fait face James R. Fitzgerald, profiler au FBI. La série démarre en 1995, lorsque ce dernier intègre la brigade UNABOM (« UNiversity and Airline BOMber », en rapport aux premières cibles du terroriste). A ce moment, l’équipe n’a pas l’ombre d’une piste, si ce n’est un portrait-robot vieux de plusieurs années. Car il faut le dire, Kaczynski est trop fort pour eux. En huit épisodes, la série narre cet affrontement intellectuel entre un terroriste anti-système retranché dans sa cabane, qui doit échapper aux autorités et diffuser ses idées, et un représentant des forces de l’ordre qui cherche à résoudre l’énigme de sa vie.

Cette série nous prouve une fois de plus – comme la commémoration des 50 ans de Mai 68 – que le capitalisme est capable de tout récupérer. Car, Discovery Channel et Netflix, qui diffusent la série, n’ont pas peur de s’enrichir sur un personnage subversif. Pourtant, sa critique très juste de la société industrielle apparaît en creux. Pire, la série montre la fascination et le respect intellectuel de Fitzgerald, qui, une fois sa traque terminée, se retranche – temporairement – dans une cabane pour imiter celui qu’il vient de faire arrêter. La raison est simple : les méthodes de Kaczynski sont inacceptables. En s’attaquant à des innocents, il a réussi à rendre inaudible son propos. « L’horreur que produit en nous le passage à l’acte fait que personne n’ose se revendiquer entièrement de Kaczynski », explique Jean-Marie Apostolidès, premier traducteur français du terroriste à Usbek & Rica. Vingt ans après son incarcération, il est peut-être tant de franchir ce dégoût légitime que nous inspire son mode d’action pour se pencher plus sérieusement sur ses idées.

L’influence de Jacques Ellul

Fils d’ouvrier, Kaczynski montre très jeune des capacités intellectuelles largement supérieures à la moyenne. Doté d’un quotient intellectuel de 167 – soit sept points de plus qu’Albert Einstein –, il saute deux classes. Solitaire et souffre-douleur de ses camarades, il se renferme sur lui-même et développe des troubles du comportement. Le seul ami qu’il a durant son adolescence le trahit pour une histoire d’amour. A 16 ans, il intègre Harvard, pour entamer des études de mathématiques. Il restera toujours en marge du milieu étudiant. En première année, avec vingt-et-un autres étudiants, il subit à son insu une expérience psychologie menée par le professeur Henry Murray et la CIA. Celle-ci a pour objectif de tester des méthodes pour briser psychologiquement ceux qui les subissent. A 25 ans, il obtient son doctorat en mathématiques, à l’Université du Michigan. Ne désirant pas se tourner vers la recherche, il devient professeur assistant en mathématiques à l’Université de Californie à Berkeley. Mais deux ans après, en 1969, il démissionne et retourne vivre chez ses parents. Kaczynski lit énormément, notamment le sociologue français Jacques Ellul. C’est ce dernier – et non pas l’expérience de Henry Murray, comme le suggère la série – qui motive son passage à l’acte.

Anarchiste chrétien influencé par Karl Marx, Jacques Ellul a développé l’une des critiques les plus radicales du progrès technique et du capitalisme de la seconde moitié du XXe siècle. Pour le Bordelais, la technique a acquis dans notre société un caractère sacré. Or, selon lui, « Il n’y a pas d’autonomie de l’homme possible face à l’autonomie de la technique. » D’après Ellul, l’Etat est lui aussi un instrument de domination, qui recherche constamment plus de puissance, et la liberté exige son anéantissement. C’est parce qu’elle n’a ni su mettre fin à « l’impératif technicien », ni briser l’Etat que l’URSS aurait échoué selon lui. Influencé par Ellul et aussi l’écrivain américain naturaliste Henry David Thoreau, Kaczynski quitte tout pour s’installer dans une cabane dans le Montana en 1970. Huit ans plus tard, il envoyait sa première bombe, signée « FC » pour « Freedom Club », afin de faire croire qu’il a avec lui tout un groupe structuré.

Contre la technique et l’Etat

Pourtant, en 1995, il veut abandonner ce mode d’action. Il propose au FBI de publier son manifeste Industrial society and its future (La société industrielle et son avenir) dans un grand média, en échange de quoi, il arrêterait le terrorisme. Il obtient gain de cause le 19 septembre 1995. The New York Times et The Washington Post le publient. Un geste qui signera sa perte. Mais peu importe, ses idées sont maintenant connues. Une intuition le guide : le progrès technologique nous conduit à un désastre inéluctable et nous prive de liberté. « Les conséquences industrielle ont été désastreuses pour l’humanité. […] Le développement accéléré de la technologie va empirer les choses et sans aucun doute infliger aux hommes des humiliations plus graves encore et à la nature de plus grands nombres ; il va probablement accroître la désagrégation sociale et la souffrance physique, même dans les « pays avancés » », prévient-il d’entrée de jeu. Le progrès technique a atteint un tel niveau, selon Kaczynski, qu’il provoque « autodépréciations, sentiments d’impuissance, tendances dépressives, défaitisme, culpabilité, haine de soi ». Pour lui, « ce système n’existe pas pour satisfaire les besoins des hommes, et n’en est pas capable. Les désirs et le comportement des hommes doivent en fait être modifiés pour satisfaire aux besoins de ce système ». Il perçoit alors un bouleversement anthropologique sans commune mesure avec les sociétés précédentes. L’homme est alors privé de toute liberté et de toute autonomie, c’est-à-dire de sa capacité à se prendre en charge lui-même. Non seulement, la technique, responsable de la croissance de l’Etat, contraint l’homme dans tous les domaines de sa vie, mais en plus il ne peut plus se passer d’elle. Au fur et à mesure du temps, il perd ses savoir-faire pour s’en remettre à la toute-puissance de la machine. Sa conclusion est sans appel : seul l’effondrement de la civilisation moderne peut empêcher le désastre.

Bien qu’il puisse être rattaché à l’anarcho-primitivisme ou au néo-luddisme – en référence aux artisans anglais du début du XIXe siècle qui cassaient les machines pour résister au capitalisme – Unabomber n’a pas de mot assez dur contre la gauche, notamment universitaire. Pour lui, elle est une alliée objective du système qu’elle prétend combattre. Il n’est pas pour autant plus tendre avec la droite, dont il parle certes moins. « Les conservateurs sont idiots : ils se lamentent sur l’effondrement des valeurs traditionnelles mais s’enthousiasment pour le progrès technique et la croissance économique. Il ne leur est visiblement jamais venu à l’idée qu’on ne peut pas opérer de changements rapides et radicaux sans provoquer des changements tout aussi rapides dans tous les autres domaines, et que ces changements détruisent inévitablement les valeurs traditionnelles », affirme-t-il. Il préconise alors l’action de groupes révolutionnaires et la rupture avec le réformisme et le légalisme, qui selon lui mènent à une impasse. « Nous préconisons donc une révolution contre le système industriel. Elle peut être violente ou non, être soudaine ou s’étaler sur plusieurs décennies », explique-t-il. Pour lui, elle n’implique « pas nécessairement un soulèvement armé, mais certainement un changement radical et fondamental de la nature de la société. » La révolution, bien que plus facile que la réforme selon ses dires, elle est un processus dure, qui comporte sa part de tragique.

« La révolution n’est pas un dîner de gala […]. La révolution, c’est un soulèvement, un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre », affirmait Mao Zedong. Unabomber, lui, explique : « pour obtenir une chose, il faut savoir en sacrifier une autre. » La révolution fera des morts et générera des famines, car les hommes ne savent plus se passer de la technologie. Mais, la liberté, l’idéal d’une société sans pouvoir, et donc sans domination, ainsi que la défense de la Nature, valent largement ce prix.

Si tout n’est peut-être pas forcément à prendre chez Kaczynski, l’évolution de notre société, la crise écologique et notre addiction grandissante aux numériques nous obligent à admettre qu’il a raison sur beaucoup. Persuadé du bien fondé de ses idées, Unabomber tente de transformer son procès, qui s’ouvre en 1997, en tribune. Reconnu schizophrène et paranoïaque, il refuse de plaider la folie, comme le souhaite son avocat. Le terroriste tient à être responsable de ses actes, quitte à être condamné à mort. Malheureusement, comme l’explique l’Encyclopédie des Nuisances, qui a édité une des traductions en français de son manifeste, les attentats desservent ses idées. « On voit ceux [les attentats] de Kaczynski servent maintenant à occulter le contenu et l’existence même de son texte », remarquent-ils dans la postface. Il n’est pas trop tard pour lire La société industrielle et son avenir.

Photo : Theodore Kaczynski

Crédit : Wikimedia Commons/ Federal Bureau of Investigation

1 Comment

  1. Roman Bernard

    « Kaczynski lit énormément, notamment le sociologue français Jacques Ellul. C’est ce dernier – et non pas l’expérience de Henry Murray, comme le suggère la série – qui motive son passage à l’acte. »

    Ellul est quand même mentionné dans la série, pendant l’expérience de Murray d’ailleurs.

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