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Karl Marx, un penseur encore d’actualité ?

Karl Marx, un penseur encore d’actualité ?

Ce samedi 5 mai marque les 200 ans de la naissance de Karl Marx. Retour sur l’un des penseurs qui ont le plus marqué les deux derniers siècles.

En 1991, l’URSS s’effondrait, emportant avec lui les espoirs du « socialisme réellement existant ». Pourtant, près de vingt-sept ans après, « la dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx ». Ces quelques mots ne sont pas d’un membre du PCF, du NPA ou d’Alain Badiou, le dernier des maoïstes, mais de Patrick Artus, chef du service économique de la banque d’affaires Natixis. Pour le co-auteur de Le capitalisme est en train de s’autodétruire (2006), l’évolution économique des pays riches – États-Unis, Union européenne, Japon – correspond aux prédictions du philosophe. Ainsi, comme le résume le philosophe marxiste Denis Collin, aujourd’hui « nous n’avons pas moins mais plus de raisons que Marx de penser que le mode de de production capitaliste est historiquement condamné. » Mais, paradoxalement, l’Allemand est inaudible pour le plus grand nombre, parce qu’il est victime de son succès.

A la fin du XIXe siècle sa pensée s’est vite transformée en religion athée à destination de la classe ouvrière, avec, avouons-le, la complicité de son compère Friedrich Engels. Pourtant, l’Allemand avait pris le soin de prévenir son beau-fils, Paul Lafargue, après lecture des premiers écrits français qui se réclamaient de lui : « Si c’est cela le marxisme, ce qui est sûr c’est que moi, je ne suis pas marxiste ». Rien n’y a fait, le marxisme s’est transformé en doctrine officielle des partis communistes, qui ont pris le pouvoir en Russie et en Chine. La découverte des goulags et l’échec économique du « marxisme-léninisme » ont alors discrédité la pensée du communiste. Pourtant, si les réflexions de Marx, ne sont ni parfaites ni suffisantes, elles restent essentielles pour tous ceux qui veulent œuvrer l’émancipation du genre humain.

De la lutte des classes…

Fils d’avocat juif ashkénaze converti au protestantisme, Karl Marx devient docteur de la faculté de Philosophie de l’université d’Iéna avant son 23e anniversaire. Sa thèse porte sur la « Différence entre la philosophie de la nature de Démocrite et celle d’Epicure ». Il fréquente alors les cercles des « jeunes hégéliens » ou « hégéliens de gauche », dont Ludwig Feuerbach et Bruno Bauer.  C’est à leur contact qu’il élabore son matérialisme et entreprend de remettre « la dialectique hégélienne sur ses pieds ». Pour lui, c’est la matière qui est première, et non l’esprit. « Le mouvement de la pensée n’est que le reflet du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’Homme », écrira-t-il plus tard dans Le Capital (1867). Sa rencontre avec Friedrich Engels, jeune bourgeois et philosophe autodidacte, en 1844, est décisive. L’auteur de La condition des classes laborieuses en Angleterre lui apporte ce qui lui manquait : la connaissance de la classe ouvrière. Il bascule alors de la critique de la philosophique au communisme. Ensemble, ils règlent leurs comptes avec les hégéliens de gauche dans La Sainte famille. « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c’est de le transformer », conclu Marx dans Thèses sur Feuerbach, en 1845. C’est ce à quoi il s’emploiera désormais, jusqu’à sa mort en 1883.

La critique de l’économie politique devient alors essentielle pour le philosophe, qui se plonge dans la lecture des économistes classiques Adam Smith et David Ricardo. La compréhension de l’histoire est aussi importante. Les luttes de classes en France (1850) et Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852) en témoignent. Car Marx, accompagné d’Engels, a acquis une certitude : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes », comme ils l’écrivent dans Le Manifeste du Parti communiste (1848). Au point que les marxistes résumeront souvent, à tort, le communisme de Marx à cette doctrine, cette importante, mais insuffisante.

Le concept apparaît en premier lieu sous la plume du libéral François Guizot – président du conseil des ministres sous la monarchie de Louis-Philippe Ier. Il le développe dans son cours d’histoire moderne sur l’Histoire générale de la civilisation en Europe depuis la chute de l’Empire romain jusqu’à la Révolution française qu’il dispense en 1828 à la Sorbonne. Pour Guizot, « le troisième grand résultat de l’affranchissement des communes, c’est la lutte des classes, lutte qui remplit l’histoire moderne. L’Europe moderne est née de la lutte des diverses classes de la société. » Cette idée est vite reprise par la plupart des historiens français de la Restauration dont Adolphe Thiers et Augustin Thierry. Il faut attendre Pierre Leroux pour que la « lutte de classes » entre dans le vocabulaire socialiste. On peut lire sous la plume du Français en 1832 dans La Revue encyclopédique : « La classe bourgeoise, la classe propriétaire, […] voilà donc l’adversaire. » Le socialiste récidive l’année suivante. « La lutte actuelle des prolétaires contre la bourgeoisie est la lutte de ceux qui ne possèdent pas les instruments de travail contre ceux qui les possèdent. Marx et Engels reprennent l’idée en la complexifiant.

Comme le remarque Jacques Ellul dans La Pensée marxiste, Marx compte selon ses livres entre trois et sept classes sociales : le prolétariat, la paysannerie, la petite bourgeoisie, l’aristocratie financière, bourgeoisie industrielle, la bourgeoisie commerçante et le lumpenproletariat (« sous-prolétariat »). Mais pour lui, le mode de production capitaliste met en scène l’affrontement entre deux d’entre elle : le prolétariat et la bourgeoisie.  « Par prolétaire, au sens économique, il faut entendre le travailleur salarié qui produit du capital et le met en valeur », explique le philosophe allemand dans Le Capital. Son camarade Engels complète : « Par bourgeoisie, on entend la classe des capitalistes modernes, qui possèdent les moyens de la production sociale et emploient du travail salarié ; par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, sont réduits à vendre leur force de travail  pour vivre » (note au Manifeste du Parti communiste, 1888). Le destin du mode de production capitaliste est de concentrer le capital entre les mains de bourgeois de moins en moins nombreux et de prolétariser les autres classes. Pourtant, la lutte des classes n’est pas l’unique moteur de ce système économique, ni le principal.

au fétichisme de la marchandise

Le capitalisme est avant tout un monde d’accumulation du capital. « Accumulez, accumulez ! C’est la loi et les prophètes ! », affirme-t-il dans Le Capital. « Accumuler, c’est conquérir le monde de la richesse sociale, étendre sa domination personnelle », précise-t-il. Celle-ci passe par un processus expliqué dans le premier châpitre du Capital, que Louis Althuser, l’un des papes du marxisme français de la seconde moitié du XXe siècle, aurait aimé jeter à la poubelle, au motif qu’il était trop métaphysique et hégélien : le fétichisme de la marchandise. Pour Marx : « Une marchandise paraît au premier coup d’œil quelque chose de trivial et qui se comprend de soi-même. Notre analyse a montré au contraire que c’est une chose très complexe, pleine de subtilités métaphysiques et d’arguties théologiques. » C’est ainsi que dans la société capitaliste qui se croit rationnelle et cartésienne, la produit du travail devient un fétiche et se voit attribuer des qualités quasi-religieuses et suprasensibles. Elle sert alors de support aux relations entre les êtres. La circulation des marchandises fait croire que le caractère « échangeable » des marchandises est une propriété des marchandises elles-mêmes. « Le caractère d’égalité des travaux humains, explique le communiste, acquiert la forme de valeur des produits du travail ; la mesure des travaux individuels par leur durée acquiert la forme de la grandeur de valeur des produits du travail ; enfin les rapports des producteurs, dans lesquels s’affirment les caractères sociaux de leurs travaux, acquièrent la forme d’un rapport social des produits du travail. »

Le fétichisme de la marchandise a trois sources. La première est le travail, qui est à l’origine de toute création de valeur. La deuxième, c’est la dichotomie entre la valeur d’usage et la valeur d’échange, c’est-à-dire la différence entre l’utilité d’une marchandise et la valeur monétaire contre laquelle elle s’échange. La troisième et dernière, c’est l’argent, nouveau médiateur universel. D’après Marx, « l’argent, qui possède la qualité de pouvoir tout acheter et tout s’approprier, est éminemment l’objet de la possession » (Manuscrits de 1844). « Dans la plèbe commune des marchandises, résume Friedrich Engels dans Anti-Dühring (1878), une marchandise royale, dans laquelle la valeur de toutes les autres marchandises peut s’exprimer une fois pour toutes, une marchandise qui passe pour l’incarnation immédiate du travail social et, en conséquence, devient échangeable d’une manière immédiate et inconditionnelle contre toutes les marchandises : l’argent ». Au sein du mode de production capitaliste, l’accumulation de la marchandise masque le désire d’argent. Dans sa Critique de l’économie politique (1859), qui forme l’ébauche du Capital, Marx distingue deux formes de circulation de la marchandise : M-A-M et A-M-A’ (« A » désigne l’argent et « M » la marchandise et A’ > A). La première, où la marchandise s’échange contre une marchandise, par l’intermédiaire de l’argent, est remplacée par la seconde où l’argent permet de gagner plus d’argent, grâce à la marchandise fabriquée.

Et à la baisse tendancielle du taux de profit

Mais cette accumulation effrénée, qui repose sur l’exploitation des travailleurs – en louant « la force de travail » des prolétaires, les bourgeois s’accaparent une partie de la valeur créée par leur travail – a ses limites. « À mesure que la production capitaliste se développe, explique Marx, le capital variable [les salaires] perd en importance relativement au capital constant [les machines] : un même nombre d’ouvriers met en œuvre, grâce au perfectionnement des méthodes de production, une quantité sans cesse croissante de moyens de travail, de matières premières et de matières auxiliaires, c’est-à-dire un capital constant de valeur de plus en plus grande » (Le Capital). La raison est simple : plus de machines équivaut à une productivité plus forte. C’est donc la concurrence et le désir d’acquérir un monopole qui motivent les entreprises dans ce choix. Le résultat est la loi la plus importante qui soit en économie politique selon Marx : la baisse tendancielle du taux.

Pour rappel, le profit est la différence entre la valeur d’échange de la marchandise et son coût. Rapporté au capital, c’est-à-dire à l’investissement, on obtient le taux de profit. Le seul moyen de contrer le phénomène est la baisse des salaires – ou l’augmentation du « taux d’exploitation » –, qui a ses limites. Dans le même temps, elle entraîne la baisse des prix. Le regretté Bernard Maris, dans Marx, ô Marx, pourquoi m’as-tu abandonné ?, explique que les bourgeois « ont tendance à produire de plus en plus, afin d’amortir les coûts sur de grandes productions : la surproduction accompagne la baisse tendancielle du taux de profit ». Si cette règle s’est empiriquement avérée exacte – comme le rappelle Patrick Artus –, il faut aussi remarquer que les capitalistes ont trouvé des moyens de la repousser. La mondialisation a permis de conquérir de nouveaux marchés. Grâce à l’endettement, privé et public, la consommation a pu se maintenir et même progresser, pour empêcher la surproduction. Elle a néanmoins débouché sur une grave crise financière en 2008. Enfin, il y a l’innovation, qui repousse l’échéance. Mais la repousse seulement, car comme le souligne Maris : « à qui les capitalistes vendront-ils les marchandises produites par des robots », le jour où la production sera entièrement automatisée ? Le mode de production capitaliste est donc condamné à termes, même si ce processus peut être extrêmement long, plus que ne le croyait Marx. Pourtant, rien ne garantit qu’il sera remplacé par un système plus juste, comme le pensent les marxistes orthodoxes et autres marxistes-léninistes.

Marx, penseur de l’émancipation

Car, l’Allemand n’a pas développé de science de l’histoire, comme l’a affirmé Althusser. Comme le rappelle Denis Collin dans Introduction à la pensée de Marx, le matérialisme de Marx se combine avec un humanisme radical. Dans Le 18 Brumaire de Louis-Bonaparte, il affirme que « les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. » S’il existe un certain déterminisme social, le rôle de la politique est de la briser, même si en agissant les hommes ne savent pas exactement quelle histoire ils façonnent. Le philosophe réhabilite ainsi la vision d’Aristote de l’homme comme zoon politikon, ou « animal politique ».

L’humanisme de Marx le pousse alors à plaider le communisme, comme « libre association des travailleurs libres ». Un type de société qui aura pour principe « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins » (La critique du programme de Gotha, 1875). La division entre classes sera alors abolie et chacun pourra « chasser le matin, pêcher l’après-midi, m’occuper d’élevage le soir et m’adonner à la critique après le repas, selon mon envie, sans jamais devenir chasseur, pêcheur, berger ou critique » (L’Idéologie allemande, 1845). Ainsi, dans une lettre datée de 1882, Engels écrit : « Le vrai socialisme émancipera les membres de la classe ouvrière, mais il émancipera aussi les membres de la classe capitaliste de la société qui les étouffe. »

Force est cependant de reconnaître que s’il nous a livré une analyse d’une pertinence rare, Marx ne nous a pas donné la clé politique pour arriver à son utopie. Pire, toutes les tentatives pour y parvenir ont mené à des situations catastrophiques. Peut-être que la solution est de relire Marx, sans oublier qu’il n’avait pas toutes les réponses.

Photo : Karl Marx

Crédit : Wikimedia Commons

5 Comments

  1. Dominique Gagnot

    La solution est un capitalisme dont on aurait sorti les Ressources premières (le sous sol, la biosphère en général, ce qu’ont construit nos ancêtres : les infrastructures, les réseaux de communications de toutes natures, l’immobilier, les Grandes entreprises, les médias qui, de fait, fabriquent «l’opinion», le Savoir, la monnaie.), qui seraient propriété inaliénable de la collectivité.

    La propriété d’usage de ces Ressources premières pourrait être privée, à durée indéterminée, moyennant un loyer versé à la collectivité. Cette Gigantesque Rente collective permettrait de financer tout ce qui est souhaitable…

    On aurait ainsi un capitalisme (avec concurrence et profit financier), encadré par un système communiste… Tout est expliqué dans ce livre :

    Téléchargez (gratuit) :

    https://www.dropbox.com/s/uggsuntriingbhw/Comprendre%20la%20MACHINE%20CAPITALISTE%20et%20le%20Système%20d%27APRES.pdf?dl=0

    https://www.amazon.fr/dp/1980612498

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  2. Dominique Gagnot

    Le profit, dans un tel système,ne permettrait plus d’accumuler du capital physique.
    La tare fondamentale du capitalisme est ainsi supprimée,
    Tandis que l’entreprise privée reste motivée par la concurrence et le profit financier. (qui permet éventuellement de se payer la belle vie, ou de transmettre un héritage, ou encore investir dans des entreprises…)

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  3. Betty Jouve

    Dans « La lutte des classe », fin du deuxième paragraphe … » … Au point que les marxistes résumeront souvent, à tort, le communisme de Marx à cette doctrine, CERTES (et non cette) importante, mais insuffisante ».

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  4. valentini

    Marx ne nous a pas donné la clé politique pour arriver à son utopie… Eh oui ! Marx n’est pas Saint-Pierre ni non plus Barbe-bleue

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  5. valentini

    Pire, toutes les tentatives pour y parvenir ont mené à des situations catastrophiques. Peut-être que la solution est de relire Marx… par exemple en commençant par ce qu’il pensait des utopistes ou faiseurs de systèmes justement Les Fourrier Owen Cabet Saint-Simon… Quant au plus merveilleux d’entre eux, le géorgien et grand-russe Djougachvili, alias Staline, s’il est né trop tôt pour en parler en tant que journaliste, il nous a laissé des textes d’une pertinence rare à propos de ceux qui élucubrent un socialisme national, sous prétexte que le capitalisme nous y contraindrait. Ce qui a peut-être quelque chose à voir avec ce système catastrophique et les situations catastrophiques que le ci-devant mode de production s’ingénie à propager dès qu’il se sent menacé. Eh oui ! La révolution c’est comme le tango, il faut être deux pour que quelque figure advienne !

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