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Jérôme Fourquet : « La victoire de Macron a provoqué un phénomène de recomposition politique »

Jérôme Fourquet : « La victoire de Macron a provoqué un phénomène de recomposition politique »

Jérôme Fourquet est directeur du département Opinion et Stratégies d’Entreprise de l’institut de sondage IFOP. Auteur de plusieurs ouvrages, ses travaux portent notamment sur les comportements politiques et électoraux. Il vient de publier aux éditions sur Cerf « Le nouveau clivage ». Rencontre.

Dans un article de L’Internationale situationniste daté de janvier 1963, Guy Debord écrivait : « Suivant la réalité qui s’esquisse actuellement, on pourra considérer comme prolétaires les gens qui n’ont aucune possibilité de modifier l’espace-temps social que la société leur alloue à consommer […]. Les dirigeants sont ceux qui organisent cet espace-temps ou ont une marge de choix personnel. » L’étude des résultats électoraux de ses dernières années dans les démocraties libérales occidentales semblent donner raison au père du situationnisme. Du Brexit à l’élection de Donald Trump une “fracture sociale” semble se dessiner entre des classes supérieures mobiles et bénéficiaires de la mondialisation néolibérale, vivant dans les métropoles, et des classes populaires sédentaires, habitant dans des zones précaires. C’est ce que constate Jérôme Fourquet dans Le nouveau clivage, où il analyse comment les fractures sociales et territoriales déterminent de nouveaux comportements électoraux, au-delà du traditionnel clivage gauche-droite.

Le Média : Selon vous, un nouveau clivage traverse les démocraties occidentales, de la France aux Etats-Unis, en passant par la Grande-Bretagne, l’Allemagne ou l’Autriche. Il oppose d’un côté, les tenants de la mondialisation néolibérale et du multiculturalisme, appartenant généralement aux classes favorisées, et de l’autre les défenseurs de la nation et des frontières. Pourtant, quand on regarde l’élection au premier tour de la présidentielle de 2017, nous voyons quatre candidats au coude-à-coude, entre 19,5 % et 24 %. N’assistons-nous pas plutôt à une partition de la France en quatre pôles politiques ?

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Jérôme Fourquet : Le premier tour de la présidentielle a offert un bon panorama du paysage électoral français avec quatre candidats pesant chacun autour de 20%. De mon point de vue Fillon et Mélenchon incarnent le clivage gauche/droite traditionnel et Macron et Le Pen ce nouveau clivage. Ce dernier, qu’on pourrait appeler pour simplifier “ouvert/fermé”, n’a donc pas effacé le clivage historique mais l’a pour la première fois supplanté. Ce clivage ouvert/fermé avait déjà fait son apparition il y a 25 ans lors du référendum sur Maastricht. On l’avait retrouvé en 2005 lors du vote sur le TCE. Mais hormis ces scrutins portant sur l’Europe et dont la nature référendaire permettait d’amalgamer dans le camp du “oui” et dans celui du “non” des électorats composites, jamais ce clivage n’avait pu émerger de manière structurante lors des autres élections et notamment présidentielles où la logique gauche/droite demeurait dominante. Cette dernière n’a pas disparu, mais pour la première fois les deux finalistes de la présidentielle ont été des représentants de ce nouveau clivage. Alors que jusqu’à présent le mode de scrutin jouait en faveur de la persistance du clivage gauche/droite, le fait que Macron et Le Pen parviennent tous deux en finale a obligé les électorats des autres candidats à se positionner lors du tour décisif selon cette nouvelle logique. Une nette majorité des électeurs “orphelins” (c’est-à-dire des électeurs ayant voté pour les candidats éliminés au premier tour) s’est reportée sur Macron, mais une part significative de l’électorat Fillon et une frange de l’électorat Mélenchon ont opté pour Le Pen. Le second tour ne s’est plus organisé selon une logique de blocs gauche/droite mais en bonne partie sur le clivage ouvert/fermé.

Vous voyez dans Emmanuel Macron et Marine Le Pen les incarnations parfaites de ce clivage. Pourtant, alors que le référendum sur le TCE de 2005 nous a prouvé que les opposants à la mondialisation sont majoritaires (54,67 % de “non”), la candidate d’extrême droite s’est faite écraser au second tour. Comment l’expliquez-vous ?

Si les deux finalistes incarnent assez parfaitement cette nouvelle ligne de faille (que l’on a retrouvée aux Etats-Unis avec le duel Clinton-Bush ou en Grande-Bretagne lors du Brexit), le deuxième tour de la présidentielle revêtait néanmoins également une dimension de référendum anti-Le Pen assez marquée, ce qui a abouti à une expression imparfaite du niveau clivage. Le rêve de Marine Le Pen et de ses conseillers était de rejouer le référendum de 2005 et de fédérer derrière elle l’ensemble de la “France du non”. C’est d’ailleurs dans cette optique que sa campagne d’entre deux tours a ciblé en priorité les électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Or seule une minorité d’entre eux (entre 10% et 15% selon les différents instituts de sondages) a voté pour la candidate du FN, le reste se répartissant entre un vote Macron et l’abstention ou le vote blanc.

La défaite de Marine Le Pen et le départ des frères Philippot du FN semblent réorienter ce parti vers l’extrême droite plus classique : national, libérale et identitaire. Dans le même temps, le thème de l’union des droites revient souvent sur la table. N’est-ce pas une preuve de la persistance du clivage gauche-droite ?

Nous sommes en fait à un moment charnière où, si l’on utilise une métaphore géologique, une plaque tectonique est en train progressivement de passer sous une autre. Ce processus de subduction ne s’effectue pas sans à coups et le mouvement n’est pas encore arrivé à son terme mais la dynamique me semble enclenchée. Edouard Philippe a employé lors du congrès de La République en Marche, il y a quelques mois, la formule « La poutre travaille encore ». Je pense que ce diagnostic est assez juste. La victoire de Macron a en effet provoqué (ou accéléré) un phénomène de recomposition politique majeur. Autour de lui s’est soudé ce que l’on pourrait appeler un bloc ”orléaniste 2.0” allant de Jean-Yves Le Drian et Manuel Valls à Bruno Le Maire en passant par François Bayrou et Daniel Cohn-Bendit. A ce bloc central, Macron et Philippe veulent agréger l’ensemble de la droite modérée (l’UDI et les juppéistes). L’agenda des réformes de ce début de quinquennat (réforme du code du travail, suppression de l’ISF, réforme de la SNCF) et les décisions récentes d’évacuation de la ZAD et des campus s’inscrivent dans cet objectif d’élargir à droite la majorité présidentielle, en cantonnant Wauquiez à la partie la plus droitière des Républicains.

Si l’on regarde les chiffres, on voit comment l’équilibre des forces a été modifiée ce qui bouleverse en profondeur la logique politique. On est passé d’une situation où deux blocs dominaient et organisaient le paysage. Il s’agissait du PS et des Républicains. Dans cette configuration, le centre existait, mais il était nettement dominé et dans un schéma d’élections à deux tours, il (Bayrou depuis plusieurs élections) jouait systématiquement la force d’appoint. Aujourd’hui, le bloc central macronien est devenu dominant (avec un poids oscillant entre 25% et 30%). La gauche et la droite de gouvernement n’ont pas disparu (et le clivage gauche/droite également), mais elles sont désormais réduites à la portion congrue (entre 10 et 15% des voix chacune, soit à peu près ce que pesait l’UDF puis le Modem). Coincés entre ce large bloc central (qui leur a happé de nombreux électeurs) et un pôle radical (France insoumise à gauche et le FN à droite), PS et Républicains sont aujourd’hui relégués en seconde division. Wauquiez a bien perçu que toute la frange modérée des Républicains (sans même parler des Constructifs et des centristes) était de plus en plus aimantée par le macronisme, les Européennes devant acter son entrée dans l’orbite présidentielle. S’il veut espérer jouer la finale en 2017, le leader des Républicains n’a donc d’autre choix, pour l’instant, que de tenter d’arracher au FN toute une partie de son électorat. Je ne crois pas du tout à un scénario d’une union des droites (au sens d’un accord d’appareils) mais plutôt à une lutte à mort entre Laurent Wauquiez et Marine puis sans doute Marion Le Pen pour devenir la force dominante d’un espace droitier, pouvant rivaliser numériquement avec le bloc macronien.

On le voit, « la poutre travaille donc bien encore » et si l’opposition gauche/droite n’a pas disparu, le paysage électoral qui se dessinera à la suite des élections européennes sera très différent de celui qui prévalait il y a encore un an et demi.

Votre livre montre que les électeurs d’Emmanuel Macron sont plutôt des habitants des métropoles ou d’enclaves aisées, appartenant aux classes diplômées et promoteurs d’un monde “ouvert”. Plutôt optimistes, ils ne s’inquiètent pas de l’immigration. Comment alors expliquer le raidissement du Président sur la question migratoire ?

De par son parcours et sa formation intellectuelle, Emmanuel Macron ressemble assez à son électorat de premier tour. Il est à l’aise avec un monde ouvert, qui pour lui est plus synonyme d’opportunités que de menaces ou de contraintes. Son logiciel alloue à l’économique une place centrale et les questions identitaires et migratoires apparaissaient comme secondaires. Dans l’enquête électorale de l’IFOP réalisée lors du premier tour, il est ainsi frappant de constater que l’item de la lutte contre l’immigration clandestine arrivait en dernière place (parmi une liste de 14 items !) dans la hiérarchie des préoccupations des électeurs d’Emmanuel Macron.

Or l’accession du candidat d’En Marche ! à la présidence de la République l’a manifestement contraint à adapter sa grille de lecture. Qu’il s’agisse d’antiterrorisme ou de flux migratoires, on a le sentiment que le locataire de Beauvau, Gérard Collomb, aux premières loges pour appréhender l’ampleur et l’acuité de ces défis, a briefé son jeune patron.

Enfin, votre livre montre l’importance de l’appartenance ethnico-culturelle. Le rejet de l’immigration et du multiculturalisme, ainsi que la peur des minorités a joué un rôle important dans le vote pour Trump, pour le FN ou en faveur du Brexit. Les minorités, pourtant souvent précaires elles-aussi, ont plus tendance à voter avec les tenants de l’ouverture et du néolibéralisme. Des personnalités comme Bernie Sanders ou Jean-Luc Mélenchon, critiques du libre-échange et refusant tout identitarisme ont-elles des chances de renverser la donne ? Un “populisme de gauche” pourrait-il réunir les classes populaires, par-delà les appartenances ethnico-culturelles ?

On a vu en Espagne que l’offre d’un “populisme de gauche” a permis à Podemos de réaliser un score important. Mais il faut rappeler que le contexte espagnol était très particulier avec une crise ayant très durement frappée la population. Autre différence majeure : la mémoire de l’expérience franquiste a, pour l’heure, bloqué tout développement d’un courant national-populiste. La situation politique et sociologique est toute autre de ce côté des Pyrénées. Le FN, en dépit de l’affaiblissement de l’image de Marine Le Pen, est durablement enraciné dans notre pays et notamment dans toute une partie des catégories populaires. Si ces milieux peuvent être sensibles à un discours social et à un “populisme de gauche” fustigeant “l’oligarchie financière”, la société française est désormais de facto une société muticulturelle. Hors le muticulturalisme génère une insécurité culturelle principalement dans les quartiers et les catégories populaires. Sans prise en compte de cette dimension, il sera très difficile aux tenants français d’un “populisme de gauche” de rallier une majorité de l’électorat populaire.

Crédit photo : Public Domain

3 Comments

  1. Amstramgram

    Merci pour tous vos articles, Kevin. Toujours très intéressants et utiles. Le Media presse complète très heureusement le tv. Bravo à tou.te.s

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  2. Amstramgram

    J’ai une question sur le fond. Macron, au final, a obtenu environ 10% des voix au second tour (en enlevant aussi les votes contre le Pen). L’analyse de Mr Fourquet perd un peu de sa vigueur du coup! On peut sans doute déceler une tendance, mais de là à en faire un clivage?? Sinon, ses idées élargissent bien la réflexion. Merci

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