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Intérêt général et intérêts particuliers

Intérêt général et intérêts particuliers

La dialectique entre intérêt général et intérêts particuliers doit être retravaillée, pour refonder la République.

La conception de l’intérêt général, notamment dans sa distinction avec les intérêts particuliers, varie selon les pays. La notion d’intérêt général est définie par sa complémentarité (conception dite “anglo-saxonne”) ou par son opposition avec les intérêts particuliers (conception dite “française”).

La conception dite “anglo-saxonne”

L’intérêt général et les intérêts particuliers ne s’y opposent pas réellement. En réalité, l’intérêt général est formé de l’ensemble des intérêts particuliers. On trouve les origines intellectuelles de cette conception chez plusieurs auteurs. Sa première expression date de 1776, année où est publié le grand ouvrage d’Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Il considère que le moteur essentiel de toute action individuelle réside dans la volonté d’améliorer son sort. Smith fait valoir que, si chaque individu recherche son propre bénéfice, ce faisant, il agit pourtant à son insu pour le bien de l’ensemble de la société. En effet, les hommes étant dépendants les uns des autres en raison de la variété de leurs capacités, chacun est dès lors utile à tous. Dans cette conception, l’intérêt général n’est recherché qu’inconsciemment, toujours par le biais de la recherche de l’intérêt particulier. Comme l’écrit Adam Smith, en parlant des échanges économiques entre les individus : « Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme, et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage. »

La conception dite “française”

Dans cette conception, l’intérêt général ne résulte pas de la somme des intérêts particuliers. Au contraire, l’existence et la manifestation des intérêts particuliers ne peuvent que nuire à l’intérêt général qui, dépassant chaque individu, est en quelque sorte l’émanation de la volonté de la collectivité des citoyens en tant que telle. Cette conception, exprimée par Rousseau dans Le contrat social et, à sa suite, du fait de son influence au moment de la Révolution française, dans une grande partie de l’histoire juridique française, est celle de la “volonté générale” (art. 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 26 août 1789).

Entre ces deux conceptions, y a-t-il une bonne et une mauvaise ? Sommes-nous obligés de nous prononcer ? D’être partisan de l’une plutôt que de l’autre ? N’existe-t-il pas plutôt une voie médiane ?

Quelle synthèse ?

Une première intuition pourrait être qu’un intérêt particulier qui va à l’encontre d’un où d’autres intérêts particuliers pourraient entrer en conflit avec l’intérêt général. Cette idée met en évidence que nous avons tout d’abord parlé des intérêts particuliers comme d’un ensemble. Or en tant qu’individu ou groupe, nous devons reconnaitre qu’il y a nos intérêts particuliers, les intérêts particuliers d’autres personnes ou groupes, et l’intérêt général.

Il est possible de synthétiser les différents intérêts concernant les éléments suivants :

  • Moi ou Nous
  • Toi ou Eux
  • Tout le monde

De cette modélisation, nous pouvons facilement en déduire que, quand il y a exclusion, l’intérêt général doit primer par rapport à l’intérêt particulier ou à un groupe d’intérêts particuliers.

Utopie ? Peut-être pas seulement.

Individuellement, que pouvons-nous pour l’intérêt général ? N’est-il pas dans nos intérêts particuliers de concourir à l’intérêt général ?

Nous revenons vers un concept proche de la conception dite « anglo-saxonne », en concourant à nos intérêts personnels, nous concourons à l’intérêt général. A la nuance près qu’il nous faut travailler sur des intérêts personnels compatibles avec l’intérêt général.

Qui donc doit travailler dans l’intérêt général et le faire primer lorsqu’il y a exclusion avec les intérêts particuliers ? Qui donc doit travailler dans l’intérêt général et favoriser les intérêts particuliers qui y sont inclus ?

L’État lui-même. Afin de permettre l’harmonie au sein de notre société, l’État doit travailler dans l’intérêt général, et contre les intérêts particuliers allant à son encontre.

Voici un extrait du discours de Charles de Gaulle au palais de Chaillot, le 12 septembre 1944 : « Faire en sorte que l’intérêt particulier soit toujours contraint de céder à l’intérêt général, que les grandes sources de la richesse commune soit exploitées et dirigées […] pour l’avantage de tous, que les coalitions d’intérêt […] soient abolies une fois pour toutes, et qu’enfin chacun de ses fils, chacune de ses filles puisse vivre, travailler, élever ses enfants dans la sécurité et la dignité… » Aujourd’hui, au MEDEF, il ferait figure de dangereux gauchiste.

La République et la vertu

Selon Montesquieu, la vertu est le mode d’obéissance de la République. En République, le peuple est, à certains égards le monarque ; à certains autres, il est le sujet. La difficulté est dans le fait que le peuple peut vouloir être le monarque en refusant d’admettre qu’il est aussi le sujet. C’est cette difficulté que la vertu est chargée de surmonter. Elle est ce qui peut fournir aux citoyens l’énergie nécessaire pour respecter la règle alors que celle-ci va à l’encontre de leurs intérêts. D’après lui, seule la vertu peut conduire les citoyens à préférer l’intérêt général à leurs intérêts particuliers afin de faire prévaloir la loi.

Henri Peña-Ruiz, dans son Dictionnaire amoureux de la laïcité, défini l’intérêt général comme raison d’être exclusive de la loi commune, une composante fondamentale de la laïcité.

Les concepts se lient. Intérêt général, loi commune, laïcité, vertu, humanité, …

Le travail de l’État dans l’intérêt général reste très difficile dans notre société. La démocratie représentative fait face à des lobbies de toutes sortes, défendant chacun leurs groupes d’intérêts financiers ou idéologiques.

Nos représentants ne sont que des Hommes, ils peuvent être corrompus et travailler dans leurs intérêts personnels, au détriment de l’intérêt général.

L’activité des institutions et de leurs représentants se dénature en calculs, en stratégies. Afin d’influer en direction de ses idéaux, jusqu’à quel point le politique accepte-t-il de jouer dans ces jeux ? Ces jeux qui demandent concessions et trahisons. Que reste-t-il une fois toutes ces concessions et ces trahisons commises ? Quelles autres compromissions peuvent-elles encore être faites pour rester dans le système, pour une promesse, souvent illusoire, de pouvoir faire passer une partie, infime, de ses idéaux initiaux ? À quels jeux de dupes peut-on participer en voulant contrer des propositions conformes à nos idéaux, pour la seule et unique raison qu’elles émanent d’un adversaire ou d’un camp avec lequel on s’oppose ?

Constatant l’échec des politiques, certains ne cessent d’en appeler à la société civile pour prendre la relève. C’est oublier (ou masquer) le fait que l’impuissance des politiques vient de leur allégeance à la société civile. Société civile qui ne désigne plus aujourd’hui que l’arène où s’affronte les intérêts particuliers.

Notre société ne peut éradiquer toute forme d’égoïsme et d’égocentrisme en l’Homme. Les ambitions personnelles existeront toujours. L’organisation de notre société doit composer avec ces ambitions personnelles afin, dans la mesure du possible, de les faire concourir à l’intérêt général.

Au niveau individuel, comment réagirions-nous face à un projet d’intérêt général, comme par exemple la construction d’une voie de chemin de fer ou de tramway, qui viendrait gâcher notre paysage ou même nous exproprier ?

  • Nous opposerions nous au projet pour défendre nos intérêts particuliers ?
  • Nous opposerions nous au projet pour contester qu’il fût d’intérêt général, et par la même occasion défendre nos intérêts particuliers ?
  • Nous opposerions nous au projet pour maximiser nos éventuels dédommagements ?
  • Accepterions-nous au nom de l’intérêt général ?

D’une autre manière, combien de petits gestes du quotidien sommes-nous capables de faire, souvent au détriment d’autrui ou de l’intérêt général, contre un peu de bénéfice personnel souvent très éphémère ?

Le conflit entre intérêt général et intérêts particuliers se situe sur la zone d’oppositions entre notre altruisme et notre égoïsme. Quelles sont les parts apportées par l’inné, l’environnement, l’éducation ou l’instruction ? Le résultat est un dosage plus ou moins bien équilibré de ces deux facettes qui sont en nous. Notre relation avec l’autre et notre conception de la vie en société en dépend. Notre rapport avec nos intérêts particuliers et l’intérêt général en dépend.

Pour conclure, voici trois citations qui peuvent amener vers d’autres réflexions. La première évoque la richesse, et donc le pouvoir, en relation avec les intérêts particuliers et l’intérêt général. Les deux suivantes évoquent l’altruisme et l’égoïsme.

« Le peuple ne demande que le nécessaire, il ne veut que justice et tranquillité ; les riches prétendent à tout, ils veulent tout envahir et tout dominer. Les abus sont l’ouvrage et le domaine des riches, ils sont les fléaux du peuple ; l’intérêt du peuple est l’intérêt général, celui des riches est l’intérêt particulier. » Maximilien Robespierre, Club des Cordeliers, 20 avril 1791

« Sois altruiste, respecte l’égoïsme des autres ! » Stanislaw Jerzy Lec, poète polonais

« L’égoïsme est la rouille du moi. » Victor Hugo

Photo : Lamartine devant l’Hôtel de Ville de Paris le 25 février 1848 refuse le drapeau rouge

Crédits : Creative commons

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