G7 : Au Pays basque, l’État montre les muscles

G7 : Au Pays basque, l’État montre les muscles

Le sommet des « dirigeants de la planète », qui se tiendra à Biarritz du 24 au 26 août, s’annonce comme l’un des plus restrictifs en termes d’ouverture à la société civile.

Si la France traverse la période la plus répressive de son histoire récente, les autres États du groupe ont eux aussi durci progressivement, depuis le sommet de Seattle, les stratégies de maintien de l’ordre pour faire face aux mobilisations altermondialistes.


 

Les autorités restent extrêmement discrètes, même si les installations militaires, elles, le sont beaucoup moins. Depuis le début du mois d’août, à plus de 40 kilomètres de Biarritz, une base provisoire domine ainsi les hauteurs du village de Saint Martin d’Arberoue : une quinzaine de soldats veillent sur trois camions kaki, bâchés et surmontés d’un radar rectangulaire.

Officiellement, il s’agit de veiller au « bon déroulement du G7 », même si l’armée et l’Élysée ont refusé de communiquer précisément sur ces installations militaires disséminées dans le piémont pyrénéen. La nature du dispositif militaire brouille la frontière qui sépare normalement le maintien de l’ordre d’un conflit armé extérieur : avions Rafale, hélicoptères Fennec avec tireurs d’élite, frégate de lutte anti-sous-marine, missiles sol-air Crotale, radars tactiques, commandos marine… Il est clair que la gestion policière des grands sommets du XXIème siècle, au-delà du travail de renseignement et des contrôles préventifs, n’a cessé de se militariser.

À la fin du siècle dernier (1),⁠ les sociologues Donatella della Porta et Herbert Reiter expliquaient cette tendance à la militarisation par la présence de certaines caractéristiques propres au G7 et au G20 : opérations policières simultanées de plusieurs États, absence d’obligation de rendre des comptes au niveau international… En visite ce mardi à Biarritz, le ministre de l’Intérieur a d’ailleurs insisté sur « la coopération exceptionnelle » mise en place avec l’Espagne, notamment en matière de renseignement, de contrôle, voire de « blocage de l’espace Schengen si nécessaire ». Christophe Castaner a également indiqué que 13 200 policiers et gendarmes seraient mobilisés sur la durée du G7.

Pour loger sur la côte basque cet effectif hors-norme, l’État français a réquisitionné plusieurs campings ainsi que des établissements scolaires. Certains de ces bâtiments ont cristallisé l’opposition à la tenue du sommet des « dirigeants de la planète », comme dans la petite ville d’Ustaritz, située à 20 kilomètres de Biarritz . Le dimanche 18 août, pour accueillir les nouveaux locataires du lycée Saint-Joseph, une soixantaine de personnes ont allumé un grand feu devant les grilles. Sur leur banderole, un slogan sans équivoque : « G7, militaires, flics, impérialistes, cassez vous d’ici ».

Des mesures sécuritaires bien au-delà de Biarritz

Au-delà du déploiement militaire, della Porta et Reiter décrivent également la militarisation des grands sommets par l’évolution des tactiques de maintien de l’ordre des forces policières : surveillance, infiltration, brigades spéciales, armes sublétales, arrestations préventives, déploiement d’unités d’élites, tactiques d’encerclement et d’embuscade (2)… La gestion du sommet de Biarritz s’inscrit pleinement dans cette évolution, avec un « dispositif puissant et réactif déployé pour assurer la sécurité des délégations et garantir l’ordre public », selon les termes du secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez.

Quadrillée par des zones définies 1 et 2, l’accès à la station balnéaire sera largement restreint – les résidents devront montrer badges et macarons pour rejoindre leurs habitations -, tandis que l’accès aux plages et à la gare ferroviaire sera impossible. Dans le cœur de la ville, transformée en citadelle imprenable, les médias dominants se sont focalisés sur le manque à gagner pour les commerçants alors même que certains habitants âgés ne sont pas encore sûrs de recevoir leurs soins infirmiers ou leurs repas à domicile.

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Crédits : Daniel Velez / Pays Basque Actualités

Les interdictions ne s’arrêtent pas là. Une charte stipule même que les logements disposant d’une visibilité directe sur les sites qui accueilleront les rencontres officielles (Hôtel du Palais, Casino, Centre de congrès et Grande Plage) « pourront être soumis à des consignes temporaires de fermetures de fenêtres et/ou de non-occupation de balcons et terrasses ». Ambiance ! Toute manifestation ou regroupement de personnes seront aussi interdits sur des communes voisines, comme Bayonne et Anglet, durant la tenue du sommet. Enfin dimanche, tel le village Potemkine, les accès au petit village d’Espelette – réputé pour son piment rouge – seront complètement verrouillés pour que la première dame, Brigitte Macron, puisse y conduire une délégation touristique des conjoint-e-s des chefs d’État.

Hendaye, une ville ouverte, festive et revendicative

Dans « Les prisons de la misère », le sociologue Loïc Wacquant explique que la transformation néolibérale s’est caractérisée par le « démantèlement de l’État social » et le « renforcement de l’État carcéral ». Cette tendance ressort clairement lorsque l’on se penche sur l’histoire des grands sommets, tels Seattle, Gênes ou Hambourg (3). Depuis juillet, les moyens judiciaires ont d’ailleurs été renforcés à Biarritz, dessinant le « délit de regroupement », les interpellations préventives et le jugement en « comparution immédiate » comme les éléments centraux du dispositif : 70 avocats seront ainsi mobilisés en permanence, ainsi que 17 procureurs. Plus de 300 places en cellules de garde-à-vue temporaires ont été crées au sein du CRA d’Hendaye ou dans des préfabriqués installés aux abords du tribunal de Bayonne (situé lui aussi dans une zone rouge interdite d’accès).

Mercredi, à l’issue du Conseil des ministres, la porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye a avancé le chiffre de 36,4 millions d’euros pour couvrir les frais de l’organisation du G7 de Biarritz. A l’évidence, l’accueil grand standing des délégations étrangères, la logistique militaro-policière, l’arsenal technologique de surveillance et les moyens judiciaires mis en œuvre laissent deviner une enveloppe finale bien supérieure (4).

Sous la bannière G7-EZ – « non au G7 », en langue basque – et Alternatives G7, des altermondialistes, anticapitalistes, écologistes, féministes et militants indépendantistes ont commencé à se rassembler depuis lundi matin à 20 kilomètres de Biarritz, à cheval sur le village d’Urrugne (dans un ancien centre de vacances Nestlé), la ville d’Hendaye et sur la commune d’Irun – sous administration espagnole. Au programme : une semaine d’actions et de manifestations, trois jours de conférences à l’espace Ficoba d’Irun et plus globalement, selon les termes de la plateforme, la défense d’alternatives aux mesures « mettant à sac notre planète et faisant souffrir les peuples de leurs politiques austéritaires et pro-business ».

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Crédits : Daniel Velez – Pays Basque Actualités.

« L’État et le préfet nous ont interdit de l’organiser à Bayonne, ce qui aurait été plus simple en termes d’infrastructures et de transports », explique Eñaut Aramendi, porte-parole de G7 EZ ! dans les colonnes de La Croix. « Le gouvernement a tout fait pour créer un climat de peur. Nous ferons l’inverse ici. Hendaye sera une ville ouverte, festive et revendicative », poursuit ce syndicaliste. En effet, depuis des semaines, les médias généralistes comme les politiques brandissent la menace d’activistes violents, gilets jaunes ou nationalistes basques organisés selon la tactique du black bloc, reléguant au second plan les intentions politiques et économiques des super-puissances composant le G7. « Il y aura une réponse extrêmement ferme » si les « Black blocs » choisissaient de « se manifester », a ainsi martelé Laurent Nuñez.

Une gestion pénale de la contestation

Annoncées par Christophe Castaner lors de notre échange début juillet, les arrestations préventives ont déjà débuté : en Bretagne, l’ancien militant anticapitaliste italien Vincenzo Vecchi – condamné pour des faits survenus durant le G8 de Gènes – a été cueilli par la police alors qu’il menait une vie paisible ; à Dijon, un militant et journaliste allemand, Luke S., « soupçonné d’être impliqué » dans des exactions « à l’occasion du G20 de Hambourg », a pour sa part été expulsé en moins de 24 heures. Enfin, le lundi 19 août, cinq personnes ont été arrêtées pour des projets d’attaque présumés diffusés sur les réseaux sociaux.

Les services français ont également évoqué  « une montée en puissance de la mobilisation contre le sommet du G7, sous l’impulsion d’individus plus radicaux issus de mouvements indépendantistes basques, ainsi que de l’ultragauche régionale, nationale ou européenne ». Certes, le sommet de Biarritz pourrait être l’occasion pour les différentes tendances de la gauche radicale européenne de se réunir, comme en 2017, lors du G20 d’Hambourg. Cependant, depuis 2011 et la fin définitive de lutte armée annoncée par ETA, les pratiques militantes au Pays basque se sont pleinement normalisées en s’orientant davantage vers la construction d’alternatives (EPCI, monnaie locale, chambre d’agriculture…).

Voir aussi :

Au Pays Basque, les défis de l’après-ETA

« On occulte la brutalité du système défendu par le G7 (sans commune mesure avec la violence des manifestants), on militarise le territoire, on met en place une batterie de mesures d’exception jusqu’à des appels à la délation », dénonce le militant Hartzea Lopez dans les colonnes de Mediabask. « La seule crainte, c’est la violence d’État », abondait Aurélie Trouvé, porte-parole d’ATTAC, en ouverture du contre-sommet.

Montée autour d’une cinquantaine d’ONG (dont Solidaires et la Confédération Paysanne), la plateforme G7-EZ prévoit une grande manifestation à Hendaye le samedi 24, jour de l’ouverture du sommet des dirigeants. Le lendemain, des actions « d’occupation des places publiques » auront lieu dans sept communes limitrophes de la cité balnéaire pour « dénoncer l’interdiction de manifester et la limitation de nos libertés », indiquent les organisateurs.

Le même dimanche, à Bayonne, les organisations Alternatiba, ANV-COP21 et Bizi ! ont annoncé une « marche des portraits » pour le climat et la justice, à savoir la présentation « au grand jour » des 125 portraits d’Emmanuel Macron réquisitionnés ces derniers mois dans les mairies de l’Hexagone. Une manifestation pour laquelle sont notamment annoncés le directeur de Greenpeace France, le président des Amis de la Terre et le porte-parole de la Confédération paysanne.

Si les actions de la plateforme G7-EZ sont définies comme non-violentes, elles relèvent parfois du registre de la « désobéissance active ». Il est donc fort probable que les autorités policières jouent avec cette nuance pour justifier des opérations d’infiltration, d’encerclement et des arrestations sélectives. Dans l’affaire des « portraits réquisitionnés », les forces de l’ordre ont déjà réalisé 75 perquisitions et placé 93 personnes en garde à vue. Au vu de la tradition répressive du sommet du « groupe des sept », et dans le prolongement de la répression judiciaire majeure qu’a connu le mouvement des Gilets jaunes, certains craignent à Biarritz et dans ses alentours l’affirmation d’une nouvelle forme d’État policier, caractérisé par une absence totale d’obligation pour la police de rendre des comptes.

 

(1) Dans l’ouvrage « Policing Protest : The Control of Mass Demonstrations in Western Democracies », Éditions Social Movement, 1998.
(2) Conçues par l’armée britannique en 1969, les « grenades incapacitantes » ont été utilisées pour la première fois contre des civils lors du contre-sommet de Seattle, en 1999. Autre exemple : en 2015, en Allemagne, une zone de protection de 8 kilomètres avait été instaurée autour de l’hôtel Schloss Elmau.
(3) En 2017, dans une interview à « La Repubblica », le chef de la police Franco Gabrielli a reconnu que des manifestants avaient été torturés par les forces de l’ordre lors du sommet de Gênes en 2001. Lors de cette édition, plusieurs milliers de blessés avaient été recensés, tandis que le jeune militant Carlo Giuliani y est décédé.
(4) Malgré les appels à la rigueur, le coût total du G20 de Toronto, organisé en 2010, s’est élevé à 942 millions d’euros.

Crédits photo de Une : Daniel Velez / Pays Basque Actualités.

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