Farida Amrani et Ulysse Rabaté : deux insoumis en lutte

Farida Amrani et Ulysse Rabaté : deux insoumis en lutte

Ce dimanche 18 novembre, Farida Amrani est arrivée deuxième au premier tour de l’élection législative d’Évry, précipitée par le départ de Manuel Valls à Barcelone. Un second tour difficile l’attend face à Francis Chouat, ancien bras droit de l’ex-Premier ministre, ce 25 novembre.

Mardi 20 novembre, 11h, après une matinée à tracter et un passage à la préfecture, afin de déposer leur candidature pour le second tour de l’élection législative, Farida Amrani et Ulysse Rabaté entrent au Salengro. Situé sur la place du marché à Corbeil-Essonnes, deuxième ville la plus importante de la première circonscription de l’Essonne après Évry, le café sert temporairement de QG pour les militants insoumis. Ce n’est pas la première fois, puisque c’est dans ce lieu populaire que deux jours auparavant ils ont accueilli les résultats du premier tour de l’élection législative partielle. La candidate de la France insoumise (LFI) et son suppléant se placent en deuxième position, avec 17,82 % des voix. Ils affronteront donc Francis Chouat, maire d’Évry et bras droit historique de Manuel Valls, qui a recueilli 29,99 % des suffrages. David défiera à nouveau Goliath, un an et demi après une défaite contestable contre l’ancien Premier ministre. « Le vent est plus favorable cette fois », nous assure Ulysse Rabaté, qui sait néanmoins que rien n’est joué. « Ça sera du 50-50 à la fin », prédit Farida Amrani. S’ils parviennent à triompher, cela ne serait qu’une « nouvelle étape d’une histoire politique riche » pour Ulysse Rabaté.

Deux élus d’opposition

Celle-ci démarre en 2014. Farida Amrani est alors tête de liste pour le défunt Front de gauche aux élections municipales de 2014. Elle arrive troisième au second tour, avec un score de 18,78 %, et assiste impuissante à la victoire de Francis Chouat. L’insoumise, alors âgée de 38 ans, est entrée en politique l’année précédente. Militante CGT et mère de trois enfants, elle s’oppose alors à la réforme des rythmes scolaires décidée par le gouvernement PS. Chouat, remplaçant de Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, « veut faire d’Évry un laboratoire », d’après elle. La mère de famille s’oppose à l’application de la réforme, lors d’une réunion. Son futur rival politique lui répond sèchement : « Si vous n’êtes pas contente, vous n’avez qu’à présenter une liste de parents mécontents. » Il la pousse alors vers le Front de gauche. C’est comme cela que Farida rencontre Ulysse. Bien que de douze ans son cadet, ce dernier possède une histoire politique plus longue. « Je suis de la génération CPE », nous précise-t-il. Militant au PCF depuis ses 18 ans, il participe à la bataille pour la mairie de Corbeil-Essonnes en 2008. Quatre ans plus tard, il est candidat à la législative de la circonscription, sous l’étiquette Front de gauche, mais ne parvient pas à arriver au second tour. En 2014, il est sur la liste municipale de Corbeil-Essonnes. « C’est dans ce contexte qu’on a commencé à travailler ensemble », affirme Farida Amrani. Les deux camarades ne se lâcheront plus. « On partage les mêmes priorités : la lutte contre le clientélisme, qui gangrène la circonscription, et l’envie d’aider les classes populaires », commente Ulysse Rabaté. « On pense, ajoute-t-il, que l’argent ne peut pas tout acheter et que la pauvreté crée un terreau fertile pour la corruption. » Ensemble, ils décident de se lancer dans la bataille législative de 2017, bien décidé à faire tomber Manuel Valls, qui règne sur Évry depuis le début des années 2000. « Nous sommes tous les deux conseillers municipaux à Évry et à Corbeil, notre légitimité provient de là », lance Ulysse.

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Affiche de campagne, à Corbeil-Essonnes // Crédits : Kévin Boucaud-Victoire pour Le Média

En cinq ans, l’ancien-député maire de la commune essonnienne a changé de dimension. Premier ministre durant près de trois ans, Valls est devenu le symbole d’un PS « droitisé » et provoque les passions. Défait au second tour de la primaire « socialiste » par Benoît Hamon, il trahit son parti en apportant son soutien à Emmanuel Macron dès le premier tour. Une fois élu, le président de la République, avec qui il était en froid quelques mois auparavant, ne lui renvoie pas l’ascenseur. Sans mandat, entrer à l’Assemblée nationale est pour lui sa dernière chance de rester sur le devant de la scène. Il n’obtient pas l’investiture d’En Marche tant désirée, mais le mouvement décide quand même de ne pas lui opposer de candidat. Le PS, qu’il n’a pas encore officiellement quitté, soutient, à travers Benoît Hamon, le communiste Michel Nouaille. Très vite, la campagne est sur-médiatisée. Dieudonné décide de se présenter. L’humoriste antisémite, qui a une revanche à prendre contre l’ancien Premier ministre qui a fait interdire son spectacle en 2015, est épaulé par Nolan Lapie, connu pour avoir giflé Manuel Valls quelques mois auparavant. Le chanteur Francis Lalanne est aussi de la partie. Il est suppléant de Jacques Borie, du mouvement écocitoyen « 100 % ». « Ces candidatures sont un vrai mépris pour les habitants », s’agace à ce sujet Farida. Mais pendant que les médias sont obsédés par Manuel Valls et les candidatures farfelues de Dieudonné, Lalanne ou Lapie, les insoumis occupent le terrain dans l’ombre. Le travail paye et Amrani et Rabaté se retrouvent au second tour. Les deux inconnus défient l’ancien Premier ministre sans trembler.

Lire aussi : A Barcelone, les étranges soutiens de Manuel Valls

David contre Goliath

Ce dernier, aidé de journalistes, tente alors de les déstabiliser. Farida Amrani est décrite, à tort, comme proche de Dieudonné qui a appelé à voter contre le désormais Catalan. Elle est aussi accusée d’être « communautariste ». « Depuis 2014, on m’accuse de cela, mais à parti de quels faits ? C’est du délit de faciès », réagit la principale intéressée. Son suppléant renchérit : « Il n’y a aucun argument derrière, à part qu’il s’agit d’une femme arabe. Sexisme et racisme sont très liés. » Dans une tribune pour le site de Regards, quatre intellectuelles relèvent d’ailleurs : « Les attaques sexistes et racistes qui la visent le confirment : sa candidature menace un ordre établi. Avec son suppléant, Ulysse Rabaté, elle incarne en effet un renouvellement politique : une nouvelle génération, mais aussi des manières de faire de la politique qui renouent avec l’opposition entre droite et gauche pour défendre les classes populaires, quelle que soit leur origine ou leur apparence. » Valls l’emporte finalement d’une courte tête, avec 139 voix d’avance. Les Insoumis réclament néanmoins la victoire et accusent le député de fraude. Un recours est déposé afin d’invalider le résultat. Presque 6 mois après, le 8 décembre 2017, le Conseil constitutionnel rejette la demande. L’ancien Premier ministre n’est pas blanchi pour autant. En effet, 66 votes irréguliers, dans plusieurs bureaux d’Évry et un de Corbeil-Essonnes, sont relevés. Mais pas assez pour faire changer le résultat. « C’est hallucinant, il a été maintenu parce qu’il n’avait pas assez triché », commente Farida. Quatre bulletins frauduleux de plus auraient suffi. Les accusations de « bourrage d’urnes » sont cependant rejetées. L’histoire aurait pu prendre fin à ce moment. Mais cette fois, c’est Valls lui-même qui en a décidé autrement.

Lire aussi : A Barcelone, les enjeux des municipales bousculés par Manuel Valls

En avril 2018, le député commence à flirter avec le parti espagnol de centre droit Ciudadanos, libéral et farouchement anti-indépendantiste. La rumeur enfle : Manuel Valls pourrait être candidat aux élections municipales à Barcelone en 2019. Le 25 septembre, il annonce officiellement qu’il quitte sa circonscription pour la capitale catalane qui l’a vu naître. « Après l’avoir presque fait perdre en 2017, les quartiers populaires ont envoyé Manuel Valls à Barcelone », nous assure Ulysse Rabaté. « Dès les premières rumeurs sur son départ à Barcelone, nous lui avons mis la pression. C’est grâce à nous qu’il est parti si tôt », renchérit Farida. Il était alors logique que le duo se reforme pour l’occasion. « Depuis un an, nous sommes le terrain, au cœur des combats sociaux », avance la candidate.

Cette fois, ils ont donc face à eux Francis Chouat. Ex-PS proche de LREM, il bénéficie aussi du l’appui des maires locaux. « C’est normal, cinq villes sont tenues par la droite et une par LREM », commente Farida. Cette union sacrée n’empêche pas l’insoumise et son suppléant d’accéder à nouveau au second tour. Trois jours avant, Jean-Luc Mélenchon se déplace aux Tarterêts, célèbre quartier populaire de Corbeil-Essonnes, où ont notamment grandi les rappeurs du groupe PNL. « C’est un vrai événement, explique Ulysse Rabaté, on va en parler pendant 10 ou 15 ans. » Sans surprise, la droite se rabat vers Chouat. Parmi les candidats de gauche, Michel Nouaille, communiste soutenu par Génération.s a appelé à voter pour Farida Amrani. Eva Sas, représentante d’EELV et du PS, n’a pas donné de consigne à ses électeurs. Le binôme a cependant enregistré des soutiens publics de poids : Olivier Besancenot, Benoît Hamon, Noël Mamère, Esther Benbassa, le maire de Grenoble Eric Piolle, la philosophe Sandra Laugier, ou encore le sociologue Geoffroy de Lagasnerie. Les deux insoumis ont donc encore quelques jours pour réaliser l’impossible. Pour Farida, il s’agirait « d’un véritable séisme politique ». « Ce serait un signal fort, poursuit son suppléant, on prouverait que des gens comme nous peuvent aussi entrer à l’Assemblée nationale. »

Le problème de l’abstention

Malgré l’enjeu important – sauver ou virer Valls – 61,44 % des électeurs de la circonscription se sont abstenus au second tour de l’élection de 2017 (contre 57,36 % au niveau national). Cette année, ce score atteint presque 82 %. Certes, rien d’étonnant, la participation recule systématiquement lors des législatives partielles, surtout dans les quartiers populaires. Mais encore ? Posé au Salengro où les candidats insoumis ont leurs habitudes, Didier, qui les soutient, explique : « Les gens sont un peu lassé de voter et de revoter tout le temps. » S’il pense que « virer Chouat et sa clique est important », désabusé, il estime qu’ « il y a peu de chances qu’il y ait une vraie surprise. » Il reproche aux candidats de « ne pas avoir su médiatiser la campagne », problème récurrent lors d’une élection partielle. « Les gens ne savaient même pas qu’il y avait un vote », renchérit un serveur du café.

Sur le marché, Sandrine, qui remballe son stand, avoue avoir « oublié qu’il fallait voter ». Max lui affirme que « personne ne s’occupe des habitants de toute façon. » Pour Karim, « ce sont toujours les mêmes au pouvoir et LFI ne changera rien. » « Personne ne trouve des solutions à nos problèmes, le chômage ne recule jamais. » À Corbeil-Essonnes, comme à Évry, on nous répète les mêmes mots, les mêmes phrases : les responsables politiques ne se préoccupent pas des habitants, voter ne mène à rien. Sans compter les citoyens, relativement nombreux, qui n’étaient pas au courant qu’il y avait un scrutin. « C’est normal, les gens en ont raz-le-bol. Depuis des années, le clientélisme règne dans la circonscription », commente Farida Amrani. « On préfère saluer ceux qui se sont mobilisés, plutôt que de blâmer les abstentionnistes », précise Ulysse Rabaté. Le jeune homme a « conscience que dans les quartiers populaires, il est difficile d’y croire. » Farida Amrani conclut néanmoins : « Notre rôle est cependant de faire renaître l’espoir. » En attendant, c’est peut-être l’abstention qui pourrait priver la France insoumise de sa 18e députée ce dimanche.

Légende : Ulysse Rabaté et Farida Amrani

Crédits : Nnoman

3 Comments

  1. Jean-Paul B.

    Bonjour,
    malgré l’hostilité,voire la haine,exprimées contre Macron par une majorité de citoyens dans toutes les enquêtes d’opinions ou lors de la mobilisation des « Gilets Jaunes », la traduction électorale ne se manifeste absolument pas.
    En effet que penser des résultats d’une élection de proximité où seulement à peine plus de 18% des électeurs se sont déplacés alors que l’offre politique au 1er tour était assez large et qu’en plus le candidat du Pouvoir honni arrive en tête avec 30% des voix (quasiment le double de la candidate LFI!)?
    Voilà une question devrait faire l’objet d’une intense réflexion de la part des oppositions (et surtout de LFI) sur leur manque d’attractivité auprès des classes populaires pourtant violemment malmenées par Macron.

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    • Pauline Delfau

      que dire des autres partis dans ce cas ?
      Ce que vous dites est valable pour la classe politique toute entière, cela ne concerne pas exclusivement la FI.
      La réalité est que ceux qui votent le moins sont les pauvres c’est à dire ceux qui subissent le plus auxquels le vote de gauche serait utile !
      les votants LREM sont des gens plus favorisés, plus enclin à voter moins découragés

      Autre élément : une élection partielle est toujours très abstentioniste, bien plus qu’une législative ordinaire. (La derniere legislative en juin 2017 ayant eu déjà un énorme taux d’abstention !)

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      • Jean-Paul B.

        Les autres partis sont disqualifiés (LR-PS-EELV-PCF),le RN est un ramassis d’incapables,reste donc LFI qui explique,argumente,etc. force est de constater pourtant que les classes populaires sont aussi imperméables aux arguments de LFI (20% de votants au 2ème tour dans l’Essone et 59% des voix pour le candidat de Macron!).
        Je suggère simplement de s’intéresser de près à ce manque d’intérêt de la part d’électeurs populaires qui auraient pourtant beaucoup à gagner avec LFI.
        Peut-être que les positions pour le moins ambivalentes voire contradictoires selon les responsables de LFI qui s’expriment, sur l’accueil des « migrants »,l’UE,la laïcité et les valeurs républicaines par rapport aux prétentions de certains groupes musulmans,les frontières, y sont pour quelque chose,qui sait…

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