En Marche vers l’État policier

En Marche vers l’État policier

« L’été, ce moment où les cadavres remontent à la surface de la Loire ». Après Zineb Redouane, Steve Maia Caniço, les dizaines d’éborgnés et de mutilés, la répression des « décrocheurs » de portraits d’Emmanuel Macron, Denis Robert tente de répondre à une interrogation lancinante : la France est-elle devenue un État policier ?


 

Salut à tous,

Je sais, c’est l’été. C’est même le début du mois d’août, ce moment si particulier où nos neurones se mettent presque mécaniquement en mode transat, où les plus fauchés d’entre vous se demandent s’il faut coller des rustines sur la piscine en plastique ou en acheter une neuve ; ce moment où même François Ruffin annonce de sa cuisine qu’il a besoin de souffler, où Christophe Castaner baille en lisant le dernier rapport du préfet de Bousquet consacré à « la stratégie nationale du renseignement », où notre bien-aimé président s’apprête à recevoir Vladimir Poutine à Brégançon.

Ce moment où les plus braves d’entre nous décident de se faire la malle. Pierre Péan, mon ami, je te dédie cette tribune.

Ce moment où les cadavres remontent à la surface de la Loire.

Et je viens vous emmerder avec un sujet de philosophie politique.

Voilà. C’est ma dissertation de l’été. Je vous demande de soulever une demi-paupière et d’écouter ma question : sommes-nous devenu un État policier ?

Chaque mot compte. Le « nous », d’abord. Il exprime l’idée d’un collectif. Nous. Vous, moi, les politiques, les policiers, l’ensemble des forces vives et moins vives de ce pays. La France, quoi…

La France est-elle devenue un État policier ?

Le verbe « devenir » marque ici un changement de statut. Un sous-entendu : avant, la France ne l’était pas. Avant quoi ? Avant l’élection d’Emmanuel Macron.

Sous François Hollande , Nicolas Sarkozy ; plus loin, sous Jacques Chirac ou François Mitterrand ; plus avant encore, sous Valéry Giscard d’Estaing, cette question aurait-elle été pertinente ? La réponse est non.

Sous de Gaulle ? Mai 68 est passé par là. Il faut marquer une hésitation. Peser le pour, le contre. Et se souvenir, malgré les coups de matraque, de la lettre que le préfet Grimaud, chef de la police, avait envoyé à ses 25 000 subordonnés :

« Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force. Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez comme moi : c’est notre réputation ».

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Le préfet Maurice Grimaud pendant les évènements de mai 68. Crédits : Préfecture de Police de Paris.

 

Ici, par ces mots, malgré l’usage de la violence légitime et malgré la chienlit, disons que Grimaud dédouane De Gaulle.

Mais pas Macron. Car la comparaison est cruelle.

Pour la première fois depuis la Libération, la France est-elle devenue, avec l’élection de ce jeune banquier, un État policier ? La question – cruciale et emmerdante, même au cœur de l’été – se pose.

Qu’est-ce qu’un État policier ?  Nous sommes 67 millions de Français. Nous acceptons des règles et un ordre pour vivre ensemble et nous tenir debout. À la définition du dictionnaire de l’Académie française, qui définit l’État comme le « gouvernement d’un peuple vivant sous la domination d’un prince ou en République », je préfère celle d’Hannah Arendt, qui remonte à l’étymologie du mot pour définir l’État comme « l’unité politique d’un peuple qui peut survivre aux va-et-vient des gouvernements mais également des formes de gouvernement ».

Vous pouvez bailler, mais autant partir sur des bases solides.

Cette forme de gouvernement doit-elle sa survivance à sa police ? Autrement dit, ce pouvoir politique, cette République « en marche », utilise-t-elle sa police, ses techniques de contrôle et de surveillance – jusqu’à l’usage de la force et de moyens violents – comme technique de gouvernement ?

Autrement dit, l’État macronien se distingue-t-il spécifiquement par des caractéristiques totalitaires ou l’utilisation de moyens radicaux pour assurer un contrôle sur les populations ?

La police est-elle soumise aux règles communes de l’État de droit ou a-t-elle gagné, au fil des mois, à coups de petites touches, de replis successifs, de dérèglements judiciaires, de mansuétudes médiatiques, un statut privilégié ?

La contrepartie étant le maintien au pouvoir d’un président que l’on pourrait qualifier de défaillant.

Prenez Hong Kong ou la Russie. La semaine dernière, lors d’une manifestation à Moscou, 1300 personnes ont été arrêtées. Regardez comme ça bastonne : ce qu’il s’y passe est terrible. La Chine ou la Russie sont-ils des États policiers ? Oui, à l’évidence.

Combien y a-t-il eu d’arrestations arbitraires de Gilets Jaunes en France ? De novembre à janvier, plus de 8000 arrestations dont 1800 condamnations, selon les chiffres du Ministère de l’Intérieur.

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Déploiement policier à Bordeaux, le 22 décembre 2018. Crédits : Téo Cazenaves.

 

Je ne reviendrai pas ici sur les bavures, les éborgnés , les éclopés, les traumatisés, la mort de Zineb Redouane, celle de Steve Maia Caniço, les enquêtes tronquées de l’IGPN, l’absence totale de bienveillance et de compréhension d’Emmanuel Macron à l’égard des Gilets Jaunes, des familles de Zineb ou de Steve…

Exclusif – Mort de Zineb Redouane : l’autopsie algérienne qui contredit les autorités françaises

Non. Je voudrais évoquer ici trois événements apparemment sans rapport.

Elle s’appelle Marion Esnault. Elle a 30 ans. Le 11 septembre prochain, elle sera jugée au TGI de Paris pour vol en réunion, devant la 16ème chambre. Son crime ? Avoir décroché, dans les mairies des 3ème et 4ème arrondissements de Paris, avec ses amis manifestants non-violents et inquiets de voir la planète se réchauffer, deux portraits de notre bien-aimé président de la République une et indivisible. Elle risque 5 ans de prison et 75000 euros d’amende pour avoir réquisitionné deux cadres qui ne valent pas plus de 8,70 euros pièce.

« Je suis fière d’appartenir à ce mouvement climatique qui sait saisir ces petites accélérations de l’Histoire. Avec cette campagne Décrochons Macron, nous avons touché une corde sensible. […] Ce gouvernement, qui se targue d’être leader mondial sur le climat, ne respecte même pas les engagements qu’il a pris à la COP21. […] Comment accepter cette arrogance dotée d’une bonne dose d’irresponsabilité ? En désobéissant ».

« Nous avons organisé assez de Marches, nous avons signé assez de pétitions, nous avons accepté assez de petits pas. L’heure des grandes métamorphoses est arrivée, qu’ils le veuillent ou non ».

« Aujourd’hui, nous sommes 45 décrocheurs à être poursuivis dans 14 procès. 136 personnes ont été auditionnées. 61 perquisitionnées. Près de 700 heures cumulées de garde à vue ».

« Tous les citoyens qui ont mené ces actions l’ont fait en leur âme et conscience. Parce que l’avenir cauchemardesque qui nous attend nous effraie davantage que des casiers judiciaires. […] Deux choix s’offrent à nous : foncer collectivement droit dans le mur ou freiner tous ensemble de toutes nos forces ».

Marion a choisi de sacrifier une partie de sa liberté. « Mais je continuerai, parce que je gagne une autre liberté », explique-t-elle.

La seizième chambre du TGI de Paris, qui va juger Marion et ses amis, est la chambre spéciale chargée des affaires de terrorisme.

C’est le second point que je souhaite aborder ici.

Avant de rejoindre le Média, j’ai travaillé sur ces sujets. Le terrorisme. Al Qaïda, Daech, le Bataclan. J’ai lu des dossiers judiciaires, assisté à des audiences, réalisé un documentaire, interrogé des prévenus, des condamnés, des magistrats et des avocats. Au fil des ans, les peines se sont incroyablement durcies. La seule détention d’un Coran a pu valoir des emprisonnements tant la République est revancharde.

Et en retard d’une guerre.

Début juillet, un nouveau parquet antiterroriste est entré en fonction. 26 magistrats le composent. Ils n’étaient que 14 avant. À sa tête, la chancellerie a placé Jean-François Ricard. Ce magistrat, en fin de carrière, a le nom d’un pastis mais ne prête pas à rire. Il a été formé à l’école de Jean-Louis Bruguière, dit « l’Amiral ». Le cow-boy de l’antiterrorisme. Alors que le soufflet est aujourd’hui retombé, on sait à quel point les procédures ont été moyennement respectées par Bruguière et son bras droit Ricard. Bref, le sous-cow-boy de l’antiterrorisme est maintenant promu shérif à la tête d’une armée de parquetiers prêt à en découdre avec… C’est justement ça, le problème… Avec plus grand monde, depuis que Daech a subi les revers que l’on connaît en Syrie.

Rien n’est encore réglé. Des attentats peuvent évidemment casser la paix relative qui règne aujourd’hui. Reste que ce nouveau parquet est en place et que les magistrats ont les crocs.

C’est là qu’intervient le troisième événement de notre été : la publication du rapport de Pierre de Bousquet, le coordinateur national de la lutte contre le terrorisme, qui entend modifier la politique de renseignement et de répression à l’aune des dangers nouveaux qui pourraient toucher la République.

Sa lecture est instructive. Et un brin flippante :

« La montée en puissance des mouvements et réseaux à caractère subversif constitue un facteur de crise d’autant plus préoccupant qu’ils visent directement à affaiblir, voire à ruiner les fondements de notre démocratie et les institutions républicaines par la violence insurrectionnelle.

Cela se traduit par des actions violentes contre les personnes ou contre les biens (black blocs, pénétration dans les enceintes protégées, sabotage…), mais aussi par la captation des revendications traditionnelles que ces mouvements s’emploient à infiltrer afin de les radicaliser.

La radicalisation de ces modes d’action appelle à une vigilance accrue des services de renseignement dans leur fonction d’anticipation et de défense de l’État pour prévenir les violences de toute nature et la déstabilisation de nos institutions ».

J’ai croisé l’ancien préfet, au tribunal, en pleine affaire Clearstream, alors qu’il dirigeait la DST et obéissait davantage à Dominique de Villepin qu’à Nicolas Sarkozy. Mais c’est une autre histoire…

Ainsi, Bousquet de Florian (c’est son nom), parachève son œuvre de sauvetage d’une République en danger, en insistant sur le fait que :

« L’anticipation, l’analyse et le suivi des mouvements sociaux et crises de société par les services de renseignement constituent une priorité : les mouvements sociaux et les crises de société trouvant une traduction particulière dans les expressions de voie publique, il convient de les anticiper afin, à la fois de garantir la liberté de manifestation et de prévenir les violences qui peuvent accompagner certaines revendications ».

Voilà, tout est en place.

Sommes-nous dans un État policier ?

La liberté de manifester a bon dos.

Nos libertés publiques ont reculé sous le règne sans partage d’Emmanuel Macron.

Jamais la police n’a été aussi violente envers les militants politiques et les manifestants.

Jamais la police n’a été autant protégée par les pouvoirs politique et judiciaire.

Jamais la Justice et la Chancellerie n’ont été autant inféodées à l’Élysée.

Et la presse ? Jamais les médias n’ont été autant liés, dans leur globalité, à des puissances financières qui soutiennent Emmanuel Macron.

Révélations – BFM TV, championne de France de l’évasion fiscale

Mais puisqu’au cœur de cet été caniculaire, je peux encore user de cette liberté qui consiste à poser cette question qui fâche les puissants qui abusent de ce régime et de sa police, tout n’est peut-être pas complètement perdu.

Tout est question de gradation.

Emmanuel Macron n’a jamais envisagé un coup d’État brutal qui lui permettrait de confier le pouvoir à sa police. Non, c’est un pragmatique. Depuis le premier acte des Gilets Jaunes, il improvise et pare au plus pressé.
Il maintient une pression constante, grâce à sa police, à la docilité d’une partie des médias et à l’absence d’indépendance de sa justice.

Le 27 juillet dernier, notre bien-aimé président de la République une et indivisible a lâché devant une petite foule attentive quelques mots apaisants.

Il a estimé qu’il fallait encore « redonner un sens à l’action ».

« Je ne crois pas du du tout que ce qui a créé la colère sincère d’une partie de la population soit derrière nous. Je pense qu’il y a une partie à laquelle nous avons su répondre, et une partie à laquelle nous n’avons pas encore répondu parce que ça prend du temps. Il y a aussi une colère à laquelle il n’y a pas forcément de réponse immédiate ».

« Il y a des problèmes profonds dans notre pays qui sont liés à l’injustice, aux difficultés économiques qu’on connaît depuis très longtemps, parfois aux doutes qui existent, aux défis qu’on a devant nous, liés au vieillissement, au numérique, à l’écologie ».

« Je pense que ceci crée des peurs, parfois ces peurs sont exploitées et donc notre défi est d’y répondre », a-t-il lancé, se disant « vigilant » et « à la tâche ».

« Je pense qu’il faut continuer à agir concrètement pour nos concitoyens à la rentrée, c’est ce que j’ai demandé au gouvernement, et à redonner du sens à l’action parce qu’il faut, non pas chercher à éteindre les peurs,  mais à redonner une perspective, un cap de ce qui est vivre ensemble entre Français de manière apaisée ».

On peut être inquiet sur ce qui profile.

Ce Président, qui n’a obtenu que 20% des suffrages exprimés au premier tour, 43% au second, plébiscité par à peine 20% des suffrages exprimés aux dernières élections européennes, va continuer à faire ce qu’il sait faire le mieux : casser les services publics, l’Hôpital, la Justice, le contrôle fiscal, privatiser tout ce qui peut l’être, les retraites, l’Éducation nationale, vendre tout ce qui peut être vendu à ses amis. Les aider à gagner encore plus d’argent. Et s’abriter derrière sa police et la Constitution.

Encore trois ans à tenir.

Pour lui. Et pour nous.

Dans une dictature, je ne pourrais pas tenir publiquement ces propos.

Le fait que je puisse encore m’adresser ainsi à vous sans risquer a priori d’aller en prison ou d’être poursuivi en diffamation est la preuve qu’il n’est pas encore trop tard.

Je reste malgré tout d’un naturel optimiste. Restons nous aussi vigilants, intransigeants et groupés.

Le 11 septembre, soyons nombreux à venir soutenir au TGI de Paris la terroriste Marion Esnault, coupable d’avoir décroché le portrait de ce jeune Président au sourire enjôleur mais à la poigne de fer.

Nous ne sommes dupes de rien.

Nous sommes moins cons, dociles et paisibles que nous en avons l’air.

Nous gardons la mémoire de tout.

 

Photo de Une : 1er mai 2019, Bordeaux. Crédits : Téo Cazenaves.

 

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3 Comments

  1. celinemjg

    Un grand merci à vous Denis, de cette article intelligent et bien documenté et aussi de nous faire découvrir le Média Presse. Longue vie au Média !

    Réponse Signaler un abus
  2. Héca-tombe

    Merci pour votre lucidité. Vos interventions sont toujours très fortes, et très justes. Socio, je me sens bien représentée.
    Vous êtes optimiste ? Ce n’est pas mon cas, mais j’ai envie de vous croire.

    Réponse Signaler un abus
  3. Méc-créant

    Ce n’est pas par simple provocation que dans un article du blog (« Sors d’ici Jean Moulin ») j’ai qualifié la bande au pouvoir de « nouveaux collabos » de la nouvelle « souveraineté européenne ». Lois, policiers, certains magistrats,…sont en route vers Vichy, franchissant la proche banlieue. Un Etat policier? Oui, de plus en plus, chaque jour davantage.. Une dictature? Pas encore ouvertement mais bien une dictature économique, sociale, politique…imposée par l’UE, agence de l’immondialisation financière.En 39-45 la souveraineté européenne était celle dictée par les nazis, aujourd’hui c’est celle dictée par l’UE du fric, servie avec zèle par les nouveaux collabos dont le Pétain-en-chef se permet de décréter une « zone transfrontalière » très… spéciale. En commémoration des monceaux de cadavres de Poilus et de Résistants?
    Impossible d’améliorer ou transformer quoi que ce soit sans reconquête des souverainetés populaire et nationale, de l’indépendance, de la liberté et de quelques brins de démocratie.
    Méc-créant.
    (Blog: « Immondialisation: peuples en solde! »)

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