Contre-G7 : retour sur un non-événement

Contre-G7 : retour sur un non-événement

Depuis l’émergence du mouvement altermondialiste, jamais l’opposition à un sommet mondial n’avait été si faible que lors du G7 de Biarritz.

En cause : une « neutralisation stratégique » du mouvement social par les autorités, mais également une timidité suspecte de la gauche indépendantiste basque dans ses appels à mobilisation.


 

Depuis la fin du G7, le mouvement social est secoué par un bon nombre de polémiques, tout particulièrement relatives à la stratégie qui « aurait » dû être adoptée afin de s’opposer à la venue à Biarritz des sept chefs d’État, du 24 au 26 août dernier. Les deux plateformes organisatrices du contre-sommet, Alternatives G7 et G7-EZ, pourtant à l’initiative des principaux rendez-vous, sont accusées de compromission avec les autorités, notamment en raison d’une stratégie non-violente « indiscutable » (1) et après l’annulation de l’action de désobéissance civile « arc-en-ciel » du dimanche 25 (2).

Ces attaques, cependant – publiées en particulier dans les colonnes de lundimatin (voir ici et ici) – se caractérisent par une série d’inexactitudes, de raccourcis et de contrevérités traduisant une grande méconnaissance des forces politiques en présence au Pays basque. Elles se focalisent sur le rôle des organisations écologistes Bizi !, ANV-COP21 et Alternatiba alors qu’aucune d’entre elles n’a réellement participé au travail des plateformes G7-EZ et Alternatives G7. Le pouvoir d’influence de la gauche basque, notamment les formations issues de la mouvance Batasuna – historiquement proche de l’indépendantisme armé -, semble être une clé de lecture plus intéressante.

Un territoire de luttes

Mais les faits sont têtus : le contre-sommet du G7 n’a pas été une réussite. Il suffit pour cela de comparer les 15 000 personnes qui ont officiellement (3) battu le pavé le samedi 24 août à Hendaye avec les 300 000 manifestants du G20 d’Hambourg, en 2017. Un effectif bien maigre, dans un territoire qui réunit chaque mois de janvier plus de 100 000 personnes dans les rues de Bilbao pour le rapprochement des prisonniers basques, ou, plus récemment, a regroupé 60 000 soutiens aux détenus du procès d’Altsasu, en Navarre (4). En outre, mis à part la « marche des portraits » et quelques initiatives sporadiques pour dénoncer la réquisition des établissements scolaires destinés à héberger les forces de l’ordre à Ustaritz ou à Mauléon, il n’y a eu presque aucun mouvement de résistance active sur toute la durée du G7.

Comment expliquer une si faible opposition, alors que l’histoire récente du Pays basque regorge de luttes, de blocages et de grèves exceptionnelles ? On pense notamment aux Askegunea, entre 2013 et 2015 – ces « murs humains » de militants assis autour d’une personne menacée d’arrestation -, aux enchaînements volontaires à des bâtiments publics, au recours à d’immenses banderoles colorées ou aux happenings politiques savamment orchestrés…

Et l’Iparralde – la zone basque sous administration française – n’est pas en reste : dans les années 2000, le mouvement de désobéissance Demo ou l’organisation de jeunesse Segi ont été capables de mener des actions très fortes, comme le blocage de trains en gare de Bayonne. En 2012, la visite de Sarkozy dans le petit village d’Itxassou avait donné lieu à des affrontements inédits en rase campagne.

Un affaiblissement délibéré du mouvement social

Dès le mois de février, bénéficiant de la docilité d’un certain nombre d’élus locaux, l’État a « stratégiquement  neutralisé » le mouvement social en éloignant géographiquement l’opposition au G7, en fragmentant les lieux de contestation et en militarisant le maintien de l’ordre. Dans l’ouvrage « Anatomie politique de la domination », la politiste Béatrice Hibou explique cependant qu’aucun gouvernement, y compris le plus totalitaire, ne repose exclusivement sur l’usage de la force.

Au Pays basque, le mouvement social est toujours parvenu à contourner les lois d’exception et les dispositifs répressifs, en mettant notamment à profit une fine connaissance du terrain. Pourquoi, tout au long du G7, la gauche abertzale (littéralement « patriote », en langue basque) ne semble-t-elle pas avoir déployé ses moyens habituels de communication et de résistance symboliques : banderoles, appels sur les réseaux sociaux, sur les radios basques et les sites web des partis indépendantistes ?

« Certaines composantes abertzale des plateformes, notamment les héritières de la mouvance Batasuna – historiquement proche de l’ETA – comme le parti politique Sortu, le syndicat LAB et la fondation Iratzar, ont-elles concédé aux autorités françaises un contre-G7 non conflictuel afin de poursuivre le « processus de paix » en cours ? »

Alors que le constat de l’échec du contre-sommet est difficilement discutable, l’hebdomadaire abertzale Mediabask ouvrait pourtant la semaine suivante sur « un contre-sommet exemplaire », citant plus loin le maire de Biarritz, Michel Veunac, saluant des anti-G7 « remarquables dans leur manière d’organiser des manifestations sans violence ».

Une question s’impose : certaines forces indépendantistes basques n’avaient-elles pas intérêt à un contre-sommet à minima ? Selon Hartzea Lopez, organisateur des « rencontres intergalactiques » (5) d’Hendaye, le sommet des chefs d’État s’est tenu lors d’un moment « défavorable » à une mobilisation de grande ampleur au Pays basque : « Il existe un secteur qui n’a pas encore achevé son cycle [politique] : la gauche abertzale. Celle-ci porte le processus de paix, avec des alliances avec les politiciens locaux, et elle n’était pas prête à une confrontation », peut-on lire sur le site de théorie critique en langue basque Borrokagaraia.

Certaines composantes abertzale des plateformes, notamment les héritières de la mouvance Batasuna – historiquement proche de l’ETA -, comme le parti politique Sortu, le syndicat LAB et la fondation Iratzar, ont-elles concédé aux autorités françaises un contre-G7 non conflictuel afin de poursuivre le « processus de paix » en cours ?

« L’intérêt de certains organisateurs du contre-sommet, et, disons-le, celui des leaders de la gauche abertzale, était qu’il ne se passe rien pendant le contre-sommet. L’opposition était millimétrée et rien ne devait être imprévisible, rien qui ne puisse déranger l’État », peut-on lire sur la même plateforme. Le 5 septembre, soit quelques jours à peine après la tenue du G7, la garde des Sceaux Nicole Belloubet est venue renforcer cet étrange sentiment, en assurant lors de son passage à Bayonne que le « rapprochement des détenus basques allait se poursuivre ».

En effet, depuis 2011, l’arbitrage du processus de paix par le Groupe international de contact (GIC) et l’intervention de l’ex-secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, l’ensemble des forces indépendantistes basques se sont engagées dans un « processus de paix » : l’abandon de la violence en vue d’une résolution du conflit basque. Cependant, alors que l’organisation ETA a définitivement mis un terme à la lutte armée en 2011, 211 de ses militants sont actuellement encore détenus, dont 39 en France. La plupart se sont vu refuser un aménagement de peine (pour raisons de santé ou bonne conduite) et un rapprochement dans un centre pénitentiaire plus proche de leur famille au Pays basque (6).

Voir aussi :

Au Pays Basque, les défis de l’après-ETA

 

Une véritable politique pénitentiaire d’exception : en Espagne, 30 prisonniers de l’ETA ne peuvent pas sortir des « unités spéciales » ou des « modules d’isolement ». Or la gauche indépendantiste, qui rêve d’un nouveau temps politique, ne peut clore définitivement l’épisode de la lutte armée sans solutionner le sort des preso.

Passé le tumulte du G7, ces dernières semaines, les témoignages se multiplient et convergent. Pour preuve indéniable, tout au long du sommet, le puissant parti politique Sortu n’a pas relayé la moindre information dans sa rubrique Gora-Herria, pourtant vitrine des luttes qui se déroulent au Pays basque. Idem pour le syndicat LAB, qui même sur la page de sa section bayonnaise, n’aborde pas l’enjeu du G7. Tout est dit.

Dans un dossier publié fin septembre dans le quotidien en langue basque Berria, un bon nombre d’acteurs du contre-sommet – dont Egoitz Urrutikoetxea, représentant de la fondation Iratzar dans la plateforme G7-EZ et fils de l’ex-leader d’ETA Josu Urrutikoetxea – sont forcés de reconnaître le poids incontournable du processus de résolution du conflit basque, ainsi que les cycles électoraux des deux côtés de la frontière, comme éléments de réponse à la faible mobilisation lors du G7.

« Cela aurait-il pu être différent ? Oui. Mais qui en aurait payé les conséquences ? », se défend Eñaut Aramendi, leader de G7-EZ et membre du syndicat LAB. Cependant, pour beaucoup de militants présents sur le contre-sommet, ce choix stratégique passe mal : « La gauche basque n’a joué que sa carte. Contrairement à ses valeurs historiques, elle n’a pas tenu compte du fait qu’il s’agit d’un événement planétaire dont l’enjeu est avant tout la dénonciation des accords de libre échange et du néolibéralisme, voire du capitalisme et de l’impérialisme  », lâche un autre militant autonome local.

Autre paradoxe, cette nécessité de pacification au Pays basque – ou la volonté de la démontrer aux autorités – est venue conforter les composantes « françaises » les plus frileuses d’Alternatives G7, tout particulièrement ATTAC France et le CRID. Certaines d’entre elles, comme CCFD Terre solidaire ou Oxfam – qui aspirent sincèrement à un autre modèle économique et écologique – étaient initialement présentes dans les groupes de concertation avec les chefs d’État pour le G7 de Biarritz : on comprend aisément que leur stratégie se soit cantonnée à du lobbying et de la communication institutionnelle – et qu’elles considèrent aujourd’hui elles aussi le contre-sommet comme un succès.

Les désaccords au sein des plateformes pour la gestion du campement d’Urrugne ont été révélateurs de logiques antagonistes : alors que certains organisateurs souhaitaient faire de ce lieu l’épicentre de la contestation, il était clair sur place que d’autres l’ont réduit volontairement à un site d’hébergement stricto sensu, en limitant notamment les possibilités de cantine. Loin des aspirations à la convergence des luttes, les mouvements de jeunesse indépendantistes – Ernai au Sud et Aintzina au Nord – avaient d’ores et déjà préféré leur propre espace de contre-mobilisation à Hendaye. Ainsi, le dimanche, alors que le G7 battait son plein à Biarritz, le campement du contre-sommet s’était déjà quasiment vidé.

Une autocritique nécessaire

L’action de désobéissance civile « arc-en-ciel » – qui consistait à occuper 7 places autour de Biarritz le dimanche 25 – devait être la grande opération visant « à dénoncer l’interdiction de manifester et la limitation de nos libertés ». Cependant, dès le mois de mars, plusieurs composantes des plateformes, aussi bien françaises que basques, ont montré des réticences à toute possibilité de confrontation citoyenne ou de désobéissance à l’égard des forces de l’ordre. Même présentée publiquement à la presse en juillet, l’action « arc-en-ciel » n’a jamais été réellement assumée.

« À la fin de la manifestation d’Hendaye, dès 14 heures, chacun est remonté dans son bus, sans mot d’ordre, sans consigne pour les jours à venir », se souvient Maitena, une militante venue d’Hegoalde (le Pays basque Sud, sous administration espagnole). « Avec mes amies, nous nous sommes soudain regardées, dubitatives : c’est quoi ce truc ? Que se passe-t-il ? », relate-t-elle. À nouveau, les forces indépendantistes, qui, dans leur histoire récente, ont démontré des capacités de mobilisation exceptionnelles, n’ont en effet pas appelé leurs militants à rejoindre l’action « arc-en-ciel » : aucune banderole, déclaration publique ou communiqué en ligne n’allant dans ce sens…

« La dynamique apportée par les habitant-e-s du camp aurait pu changer la donne mais les événements en ont décidé autrement : pression policière sur le terrain, menaces permanentes des autorités, échauffourées avec la police autour du camp », relève Jakes Bortayrou, leader de la plateforme G7-EZ. On connaît la suite : dès le samedi, la manifestation arc-en-ciel, initialement prévue le dimanche sur sept localisations différentes autour des zones ultra-sécurisées de Biarritz, a été annulée. « Loin d’être anecdotiques, les événements survenus posent des questions de fond à tous les secteurs, abertzale ou pas, qui se situent dans un projet de changement radical et d’émancipation sur nos stratégies, nos alliances et nos modes d’organisation », poursuit Jakes Bortayrou.

Bayonne, émeute amère

Non relayée par les grandes organisations altermondialistes, l’une des seules manifestations spontanées du G7 s’est déroulée à Bayonne, le samedi 25. Véritable théâtre post-moderne : un bon quart des personnes présentes étaient des journalistes et leurs gardes du corps (BFM-TV, LCI, C-News…). Et puis, sans raison apparente, le Groupement blindé de gendarmerie mobile (GBGM) a entièrement bouclé le quartier en positionnant des « camions-barrières » sur les cinq ponts qui surplombent la Nive et séparent le « petit » du « grand » Bayonne.

Coincés toute la soirée, les opposants au G7 n’ont pas réussi à élaborer une stratégie collective efficace, que ce soit dans la confrontation avec les forces de l’ordre ou dans la dénonciation du verrouillage du quartier. En butant sur ce dispositif militaro-policier démesuré, les manifestants ont juste offert aux médias dominants les quelques images d’arrestations et de pluie de lacrymogènes qui ont ensuite tourné en boucle toute la durée du sommet.

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Bayonne, le 25 août 2019. Après les affrontements de la veille, la gendarmerie bloque l’un des accès au Petit Bayonne.

Le contre-G7 a donc été un non-événement, sauf au Pays basque, où il agit actuellement comme un révélateur des limites du processus de paix. Alors que les libérations conditionnelles et celles des détenus gravement malades n’aboutissent pas (7), les alliances avec des élus historiquement opposés à la cause basque – comme le sénateur Les Républicains Max Brisson – sont de moins en moins acceptées. « C’est un moment propice à l’autocritique, l’occasion de porter un autre regard sur notre travail et nos erreurs  », poursuit le site Borrokagaraia. Un processus de pacification porte en lui le risque d’une normalisation, voire même de la négation des conflits préexistants, comme l’analysait récemment le philosophe François Cusset dans l’ouvrage « Le déchaînement du monde ».

Ces dernières années, une grande frustration s’est accumulée dans certains secteurs de la gauche basque. Toute une nouvelle génération de militants, qui n’a pas connu la lutte armée, ne se reconnaît pas dans le statu quo actuel et aspire à des logiques moins partisanes et plus transversales en politique (lors des dernières élections générales en Espagne, le parti Podemos a dépassé la coalition abertzale EH-Bildu – dont Sortu est la composante principale – dans la communauté autonome basque, avec 17,57% des voix contre 16,7%).

De plus, « les critiques dans certains médias français ont été perçues de manière très douloureuse, et parfois offensante », peut-on lire dans le quotidien Berria. Indéniablement, les relations entre les militants indépendantistes sont très affectées : à l’heure du bilan, le parti politique EH-Bai (« Oui au Pays Basque »), coalition abertzale au Nord, est totalement bousculé : « Nous avions l’habitude de présenter fièrement le Pays basque comme une terre de résistance. Cette fois, nous avons démontré tout le contraire », lâche un militant. « Au final, nous avons accepté, au nom du processus de paix, une occupation militaire, qui, à bien des égards, rappelait celle des heures noires du franquisme ».

 

(1) Tout au long du contre-sommet, les plateformes ont maintenu une position non-violente à l’égard des autorités et du dispositif policier, alors que plusieurs collectifs comme les Gilets Jaunes ou certains groupes arnarcho-autonomes réclamaient une opposition plus franche, voire une confrontation.
(2) Il s’agissait d’occuper sept places situées dans des communes proches de Biarritz.
(3) Selon les organisateurs. Dans les faits, certainement moins, aux alentours de 9 000 personnes, comme en témoignent certaines personnes proches de l’organisation.
(4) Le procès d’Altsasu est une affaire judiciaire qui fait suite à une rixe de bar, dans la nuit du 15 octobre 2016, entre deux Guardia Civil et huit jeunes habitants d’Altsasu, une petite ville de Navarre bascophone. A la suite d’un incroyable emballement médiatico-judicaire, 7 des huit jeunes ont été condamnés par l’Audiencia Nacional aux peines maximales encourues pour le délit d’« attentat », à savoir 9 à 13 ans de prison. De nombreuses personnes se sont mobilisées au Pays Basque et en Navarre pour réclamer leur libération. Nous en parlerons très prochainement dans les colonnes du Média Presse.
(5) Un espace de mobilisation du contre-sommet animé par la sensibilité autonome, notamment le réseau basque Aman Komunak et des activistes de Notre-Dame-des-Landes.
(6) 90% d’entre eux sont encore incarcérés dans des prisons situées à plus de 250 kilomètres du Pays basque.
(7) En guise d’exemple : si la demande de libération conditionnelle de Lorentxa Beyrie, incarcérée depuis 30 ans, a été acceptée en première instance par les juges du tribunal d’application des peines en 2019, le parquet antiterroriste de Paris a immédiatement fait appel de la décision.

 

Photo de Une : Bayonne, le 25 août 2019. Les gendarmes bloquent le pont Mayou, qui permet de relier le « grand » et le « petit » Bayonne, et d’accéder au Pont Saint-Esprit. Crédits : Téo Cazenaves – Le Média.

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