Béligh Nabli : « La succession des “affaires politico-judiciaires” nourrit le phénomène d’abstention »

Béligh Nabli : « La succession des “affaires politico-judiciaires” nourrit le phénomène d’abstention »

Affaire Cahuzac, affaires Fillon, mise en examen de Nicolas Sarkozy : la Ve République semble définitivement entachée par les affaires de corruption. Alors que ce régime politique doit en théorie reposer sur la vertu, c’est une véritable “République du soupçon” qui est en train de se mettre en place. C’est le constat que fait Béligh Nabli, dans son dernier ouvrage La République du soupçon: La vie politique au risque de la transparence (Cerf). Deux ans après La République identitaire (Cerf), le directeur de recherche de l’IRIS et cofondateur du site d’analyse Chronik.fr prolonge sa réflexion sur notre système politique.

 Le Média : L’ancien président Nicolas Sarkozy a été mis en examen ce 21 mars pour « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale » et « recel de fonds publics libyens ». Après celle de Jacques Chirac en 2009, la fonction présidentielle risque-t-elle d’être définitivement entachée par les affaires ?

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Béligh Nabli  : L’impact de ces poursuites judiciaires sur la fonction présidentielle est à relativiser, car elles interviennent en dehors de la durée de l’exercice de leur mandat. Le président de la République bénéficie en effet d’une “inviolabilité” (couvrant les domaines pénal, civil et administratif) et ne peut donc faire l’objet d’une procédure judiciaire pendant la durée de son mandat. Cette inviolabilité prend fin un mois après le terme du mandat présidentiel.

Au-delà de cette dimension formelle du statut de président de la République, sur un plan plus symbolique, le renvoi en correctionnel de deux anciens présidents de la République est de nature à ternir l’aura d’une fonction auxquels les Français demeurent encore majoritairement attachés (en atteste le niveau de participation électorale à l’occasion du scrutin présidentiel). Reste que c’est moins l’institution présidentielle qui risque d’en être affectée que la croyance en une sorte d’infaillibilité de celui censé incarner la nation à lui seul. C’est donc son pouvoir d’incarnation qui peut pâtir de ces précédents.

La multiplication des affaires crée une forme de défiance vis-à-vis de la Ve République. Est-ce la fin de ce régime ? Une VIe République pourrait-elle faire mieux ?

Il y a une corrélation entre la dégradation de la perception et/ou de la réalité de la corruption des politiques, d’un côté, et la perte de confiance envers le personnel politique censés animés par les principes et valeurs de la République, de l’autre. Aujourd’hui, les Français jugent majoritairement que les élu(e)s et les dirigeant(e)s politiques sont « plutôt corrompu(e)s » (voir l’étude annuelle du CEVIPOF sur la confiance politique).

Est-ce que l’avènement d’un nouveau régime pourrait changer la donne ? La question mérite d’être posée car la corruption politique a des causes endémiques liées au fonctionnement des institutions et de la pratique politique sous la Vᵉ République. On pense au brouillage de la frontière entre intérêt public et intérêt privé par plusieurs phénomènes au rang desquels figurent le pantouflage, mais aussi le cumul des mandats et des fonctions.

Toutefois, la confiance pas plus que l’exemplarité ne se décrètent pas. L’amélioration nécessaire des dispositifs de contrôle ne saurait remplacer une culture déontologique de l’intégrité, nécessaire à la consolidation et à la rénovation de notre contrat social. Or le défaut d’“habitus” déontologiques chez nos responsables politiques demeure patent. Un temps d’acculturation semble nécessaire pour traduire en actes les impératifs de transparence et de probité.

Vous montrez que la République démocratique est un projet politique et moral, basé sur la vertu. Pourtant, comme vous le relevez, depuis la IIIe République les scandales financiers s’accumulent. Finalement, ce régime n’est-il pas une oligarchie financière comme l’affirment ses détracteurs ?

Il faut se méfier du discours décliniste selon lequel on assiste à un délitement des valeurs dans la société postindustrielle, à une dégradation de la vertu ou intégrité des responsables politiques. Il n’empêche, le phénomène de la corruption ne saurait échapper aux réflexions sur les conflits d’intérêts, en général, et le phénomène du pantouflage, en particulier. Des circuits de pantouflage ne cesse de s’accentuer, avec de très hauts fonctionnaires et des responsables politiques (ministres, membres de cabinets ministériels, cadres dirigeants des agences de régulation, etc.) qui investissent les secteurs économiques et financiers, en particulier vers les cabinets d’affaires, sans exclure un maintien ou un retour dans la sphère politique ou publique. La conjugaison des deux phénomènes démultiplie les risques de conflits d’intérêts. Or ces flux ou migrations entre la haute fonction publique et la politique d’une part, entre les secteurs publics et privés de l’autre, d’autre part, ont des conséquences en termes de captation de l’intérêt public. Les lois de moralisation de la vie politique se focalisent sur la vie parlementaire. Or c’est du côté du pouvoir exécutif que l’enjeu réside essentiellement. De manière topique, au sortir des élections présidentielle et législatives de 2017, le président de la République et le Premier ministre, soit les deux principales autorités politiques de l’État, sont aussi (respectivement) d’anciens banquier d’affaires et avocat d’affaires issus respectivement des corps de l’Inspection générale des finances et du Conseil d’État …

Vous pointez les limites de la transparence. Selon vous, elle peut être un danger pour la vie privée des représentants politiques. N’est-ce pas un mal nécessaire pour aboutir à une République vertueuse ?

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La vertu des responsables politiques ne se présume plus, elle doit être démontrée par la transparence, érigée en véritable principe de précaution/régulation dans/de la vie politique. Il convient toutefois de préserver la République d’un discours moralisateur sensible aux passions d’une démocratie d’opinion entretenant un mélange des genres (entre vie publique et vie privée). Le moralisme est un simplisme, et les discours moralisateurs assénés au nom d’une vertu autoproclamée ne font qu’entretenir les dérives suspicieuses, intrusives et voyeuristes. La foi absolue dans la transparence comme dans le droit n’est pas une solution en soi, un excès de transparence pouvant même s’avérer contre-productif et s’accompagner d’un renforcement de la défiance citoyenne.

Si l’intensification de la médiatisation et la personnalisation de la vie politique sont également déterminantes dans la confusion entre vie privée et vie publique. En France, la santé de François Mitterrand, les mœurs de DSK ou encore l’exposition de la vie privée de Nicolas Sarkozy ont relancé la question de la frontière entre vie publique et vie privée. L’évolution de l’attitude des responsables politiques et des médias atténue progressivement l’opposition traditionnelle des « modèles » français et américain en la matière. Nous sommes encore en quête d’un nouvel équilibre entre deux logiques légitimes – le “droit de savoir” et le “droit à la vie privée ” – constitutif du nouveau visage de notre démocratie.

Votre livre montre que les citoyens se méfient de plus en plus des institutions, à cause des affaires, mais en même temps continuent de voter pour des hommes politiques corrompus. Comment expliquer ce paradoxe ?

Nous n’avons pas tous le même rapport aux normes de probité, le même jugement et la même sensibilité face à la corruption politique. Les études sociologiques montrent que cette perception dépend d’une série de paramètres : elle varie en fonction du statut politique (gouvernant/gouverné) et de la catégorie socioprofessionnelle des individus (fonctionnaires, acteurs économiques, etc.) ou encore des actes/infractions incriminés. Il n’y a pas de règles formelles dictant le choix des indicateurs ou indices de perception de la corruption. Il y a en somme un large éventail des perceptions et du degré d’acceptabilité ou de réprobation d’actes qui relèvent de la notion ambiguë de « corruption ».

Toutefois, la perception dans l’opinion publique, le ressenti et l’exigence des citoyens ont évolué en la matière. En sus de l’image dégradée des responsables politiques, une série d’indicateurs montre un abaissement tendanciel du seuil de tolérance face à leurs pratiques déviantes et autres transgressions de la probité. La campagne présidentielle de 2017 a joué ici un rôle de révélateur : après les “affaires Fillon”, on a ainsi assisté à des manifestations exceptionnelles, place de la République à Paris et dans des villes de Province, pour dénoncer la “corruption des élus”. Formes particulièrement véhémentes de protestation, les dernières manifestations de rue contre un scandale de corruption remontaient au début des années 1970…

De plus, la succession des “affaires politico-judiciaires” nourrit le phénomène d’abstention.  Une série de travaux soulignent en effet la corrélation entre les pratiques dévoyées des élites politiques impliquées dans des actes de corruption et une baisse de la participation électorale. Or on observe en France une montée continue de l’abstention électorale depuis les années 1980. Exception faite de l’élection présidentielle, la France est devenue une “démocratie de l’abstention”. Un “non-vote” particulièrement prégnant chez les jeunes de 18 à 25 ans, qui le justifient notamment par la “malhonnêteté des politiques”….

Crédits : Moritz Hager/ Creative Commons

1 Comment

  1. Franck B.

    Béligh Nabli : « …une fonction [président de la République] auxquels les Français demeurent encore majoritairement attachés (en atteste le niveau de participation électorale à l’occasion du scrutin présidentiel)… »
    Ben en fait pas vraiment non : il se trouve qu’une seule fois tous les 5 ans on a l’illusion (de moins en moins crédible) d’être en démocratie puisqu’on nous demande de voter… alors on vote… pour quelqu’un qui fait partie d’une liste de personnes qui nous est imposée… et du coup en choisissant le moins pire… et de toutes façons il fera bien ce qu’il voudra pendant 5 ans puisque le moment « démocratique » sera passé et qu’il sera seul maître à bord… donc non les Français ne demeurent pas forcément majoritairement attachés à la fonction présidentielle.

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