À Lyon, la justice tente de recadrer les décrocheurs de portraits

À Lyon, la justice tente de recadrer les décrocheurs de portraits

Deux militants comparaissaient ce lundi pour avoir décroché un portrait d’Emmanuel Macron, le 21 février dernier. Reportage à Lyon, nouvelle ville-étape de la riposte judiciaire à la désobéissance civile.


 

Jour de rentrée scolaire dans la capitale des Gaules. Ce lundi 2 septembre, les militants écologistes Fanny Delahalle et Pierre Goinvic se présentent au Tribunal de Grande Instance. Accusés de vol en réunion pour avoir soustrait, le 21 février dernier, le portrait présidentiel de la mairie du 2ème arrondissement de Lyon, ils sont soutenus par l’Alternatiba – ANV Rhône, qui a appelé à la manifestation.

« Même si Macron ne veut pas nous on est là », « Plus chauds que le climat » : à quelques mètres du tribunal, sur la place Guichard, une centaine de manifestants – certains arborent un gilet jaune – reprennent en chœur les slogans traditionnels des dernières manifestations. Un porte-parole dénonce la politique du gouvernement, « aussi vide que l’espace que nous avons laissé à la place [du] portrait dans 106 mairies ».

128 portraits décrochés sur tout le territoire

Au total, 128 portraits présidentiels ont été décrochés sur tout le territoire, d’après l’ANV-COP 21 – qui fait remarquer que 125 jours ont suffi pour que l’empreinte écologique mondiale dépasse les capacités de renouvellement annuelles. Dans la foulée, 152 personnes ont été auditionnées, 74 perquisitionnées. « À quand un procès pour décrochage de vos objectifs climatiques, Monsieur Macron ? », questionne l’ONG.

« Laisser un mur aussi vide que l’est la politique climatique et sociale du gouvernement » : voilà l’objectif des décrocheurs, échaudés par l’inertie des pouvoirs publics alors même que la pétition « l’Affaire du siècle » a recueilli plus de deux millions de signatures pour dénoncer leur inaction en matière environnementale. « Nous ne changerons pas de cap », martelait pourtant Emmanuel Macron après la démission de Nicolas Hulot.

« À Paris, c’est à la chambre antiterroriste que seront jugés les militants »

« Cela montre à quel point la répression est importante, alors que nous essayons de pousser le gouvernement à agir en cohérence avec l’état actuel du Monde. On est jugés comme des terroristes » réagit Florent Gaudin, porte-parole d’Alternatiba et ANV-COP21. Fanny Delahalle et Pierre Goinvic ne sont ni les premières, ni les dernières cibles de la répression. Après eux, d’autres militants comparaîtront à Orléans, Bordeaux ou encore Toulouse pour les mêmes motifs – 17 procès doivent se tenir.

Dans la capitale, les accusés seront même jugés par la 16ème chambre du tribunal correctionnel, habituellement chargée des affaires de terrorisme. En réponse à la judiciarisation des actes militants, certains de ces cadres ont refait surface dans les rues du Petit Bayonne à l’occasion de la « Marche des portraits » organisée en marge du G7 le 25 août dernier. « On ne les rendra que lorsque les actions du gouvernement seront à la hauteur des enjeux du changement climatique », conclut Florent.

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Marche des portraits, le 25 août à Bayonne, en marge du G7. Crédits : Téo Cazenaves.

« Pour moi, c’est une réquisition citoyenne. Pour le procureur, c’est un vol. Pour moi, c’est notre Président et son gouvernement qui devraient répondre de leurs actes devant la justice. Pour le procureur, c’est moi qui doit être poursuivie », témoignait Fanny dans une lettre publiée le jour de l’audience. La militante a fêté ses 35 ans en garde à vue. Pierre accuse pour sa part le gouvernement de « criminaliser des personnes qui luttent au quotidien pour plus de justice sociale et climatique ».

Le procès de l’inaction climatique

Dans la salle d’audience, la grande absente de ce procès n’est autre que la mairie du 2ème arrondissement de Lyon, pourtant à l’origine de la plainte, qui s’est constituée partie civile. « Envisagez-vous de restituer le portrait ? », questionne le Président. « À condition d’avoir des actes forts de la part d’Emmanuel Macron », rétorquent les accusés. « Il est en quelque sorte pris en otage », renchérit le magistrat, suscitant les railleries de la salle. « Quel est le lien entre l’action et le dérèglement climatique ? » questionne la procureure. « Le fait de décrocher et d’emporter un portrait ne règle en rien la question climatique », argue-t-elle sous les regards médusés des militants.

« En tant qu’ancienne ministre, je connais la capacité d’action qui existe aujourd’hui », explique à la barre Cécile Duflot, actuelle présidente d’Oxfam France, citée en tant que témoin. Wolfgang Cramer, directeur de recherche au CNRS et membre du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), pointe pour sa part « un manque de volonté de la part du gouvernement. C’est un choix politique ». « En tant que scientifique, je ne rentre pas dans le discours sur la peur. En tant que citoyen et père de famille, j’ai très peur pour les générations futures », poursuit le scientifique.

« Ils risquent 5 ans de prison et 75 000€ d’amende pour un portrait qui vaut 8,90€ »

« C’est une répression très forte pour un acte très symbolique. Les chiffres, aujourd’hui, c’est 57 personnes convoquées dans 17 procès différents, plus d’une soixantaine de perquisitions, plus de 900 heures de gardes à vue » s’insurge Florent Gaudin, qui dénonce « une répression disproportionnée ». La judiciarisation systématique de ces actes de désobéissance civile pourrait-elle s’expliquer par un climat social particulièrement tendu ? « Cette campagne est également en phase avec la colère qui gronde dans le pays, les mobilisations des Gilets Jaunes contre l’injustice fiscale et sociale », souligne Alternatiba.

 

« Ce qu’ils ont fait ce jour-là, c’est réfléchi. Ils l’ont réfléchi parce qu’ils ont le sentiment – pardonnez mon langage – d’avoir été pris pour des cons », s’insurge l’avocat des deux militants. « Aujourd’hui, la violence est un peu du côté des autorités, pour un portrait qui vaut 10€ et a été offert par la préfecture », poursuit-il face au visage fermé de la procureure. Le 16 septembre, jour du verdict, les décrocheurs sauront s’ils devront payer l’amende de 500 euros réclamée par le ministère public. De quoi racheter de nombreux portraits présidentiels pour orner les mairies d’une France recadrée.

 

Photo de Une : Lyon, le 2 septembre 2019. Crédits : Tania Kaddour-Sekiou pour Le Média.

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