À « l’Humanité », espoir d’épilogue pour l’affaire Maurice Audin

À « l’Humanité », espoir d’épilogue pour l’affaire Maurice Audin

Le 13 septembre 2018, Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’État dans la disparition du militant communiste et anticolonialiste Maurice Audin, enlevé à Alger en 1957. Un combat pour la vérité long de soixante-et-une années, porté notamment par les militants communistes et leur journal, célébré lors de la Fête de l’Humanité.

Dans les longues artères de la Fête de l’Humanité, chargées d’une foule joyeuse, les avenues portent des noms qui résonnent. Simon Bolivar, Joséphine Baker, Marwan Barghouti, Rosa Luxembourg, Jean Jaurès ou encore Olympe de Gouges : les allées du parc de la Courneuve rappellent aussi que la toponymie des rues est un enjeu de mémoire. Ce 14 septembre 2018, c’est à Maurice Audin que le grand rassemblement annuel des communistes rendait hommage, en présence de son épouse Josette, 87 ans, et de l’un de ses fils, Pierre – infatigables combattants –, par l’inauguration d’une place au nom du mathématicien communiste, soutien de l’indépendance algérienne disparu le 11 juin 1957 après son arrestation par l’armée française à Alger.

La veille, le président de la République, Emmanuel Macron, reconnaissait officiellement la responsabilité de l’État dans la disparition et la torture du jeune scientifique de vingt-cinq ans. Le successeur à l’Élysée de François Hollande – qui avait reconnu en 2014 que Maurice Audin ne s’était pas évadé, version officielle jusqu’alors –, a ainsi déclaré, poussé notamment par les députés Sébastien Jumel (PCF) et Cédric Villani (LREM) : « Il importe que cette histoire soit connue, qu’elle soit regardée avec courage et lucidité. » Emmanuel Macron a considéré que « sa disparition a été rendue possible par un système dont les gouvernements successifs ont permis le développement […], terreau malheureux d’actes parfois terribles, dont la torture, que l’affaire Audin a mis en lumière. Certes, la torture n’a pas cessé d’être un crime au regard de la loi, mais elle s’est alors développée parce qu’elle restait impunie ». Le président a également promis l’ouverture des fonds d’archives relatifs à la torture en Algérie et leur libre consultation, considérant que « la République ne saurait […] minimiser ni excuser les crimes et atrocités commis de part et d’autre durant ce conflit. La France en porte encore les cicatrices, parfois mal refermées ».

Lire la déclaration de l’Elysée sur la mort de Maurice Audin 

Un silence officiel

Cette histoire douloureuse s’est accompagnée, plusieurs décennies durant, du silence de la France officielle. De la plainte contre X déposée par Josette Audin le 4 juillet 1957, à la création du comité Audin la même année, du livre-enquête de Pierre Vidal-Naquet en mai 1958, aux révélations, en mai 2001, du général Aussaresses, qui a admis avoir commandité l’assassinat au couteau du jeune mathématicien, l’État s’est muré dans un silence tenace. Le 31 octobre 2000, l’Humanité publie l’appel à la condamnation de la torture durant la guerre d’Algérie. Les douze signataires demandent « à la France, eu égard à ses responsabilités, de condamner la torture qui a été entreprise en son nom durant la guerre d’Algérie. Le silence officiel serait ajouter au crime de l’époque une faute d’aujourd’hui ». Parmi eux, Gisèle Halimi, avocate anticolonialiste et militante féministe ; Germaine Tillion, résistante et déportée ; Madeleine Rébérioux, historienne et militante anticolonialiste ; l’historien Pierre Vidal-Naquet ; Henri Alleg, journaliste communiste torturé à Alger, auteur de La Question ; Josette Audin, veuve du mathématicien ; Simone de Bollardière, veuve du général Jacques Paris de Bollardière, combattant de la France Libre qui s’éleva dès 1957 contre la torture en Algérie ; Nicole Dreyfus, militante communiste et avocate de combattants du FLN ; Noël Favrelière et Alban Liechti, appelés d’Algérie, respectivement déserteur et insoumis ; Laurent Schwartz, mathématicien et président du Comité Audin ; et, finalement, Jean-Pierre Vernant, historien et figure de la Résistance.

Ces « cicatrices mal refermées », Pierre Audin les a longtemps porté dans sa chair. Le fils de Maurice Audin n’est qu’un jeune enfant d’un mois à peine lorsque son père disparaît. À l’invitation des organisateurs de la fête de l’Humanité, il salue aujourd’hui « un grand pas en avant » et insiste sur le soutien du journal à leur combat : « C’est une très longue histoire […], quelque chose qui n’est pas tombé dans l’oubli grâce aux mathématiciens, et surtout aux communistes et au journal qu’est l’Humanité. » Le député communiste Sébastien Jumel a lui porté l’affaire à l’Assemblée avec le soutien de Cédric Villani, député LREM investi dans le combat à travers la communauté des mathématiciens : « Il y a un bel assemblage à faire entre un mathématicien et un communiste, entre deux nouveaux parlementaires, sur un sujet qui pose l’intérêt de la République au-delà des clivages et des débats que l’on a eu hier et que l’on aura demain. » L’élu communiste veut croire que l’on a « posé le socle d’une réconciliation possible, le socle d’une lecture apaisée de l’Histoire qui a maillé les relations entre la France et l’Algérie. […] Ce qui fait l’honneur de la République, c’est d’être en situation de regarder son histoire en face ».

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Pierre et Josette Audin, fils et veuve de Maurice Audin

Libérer la parole

Pour Benjamin Stora, historien spécialiste de la guerre d’Algérie et de ses mémoires traumatiques, « le cas de Maurice Audin est tout à fait exemplaire, parce qu’il est symptomatique de ce qui s’est passé comme système de terreur mis en place, qui s’est conclu par des exécutions mais aussi des disparitions ». Le professeur a rendu hommage aux générations d’historiens qui se sont succédés dans ce combat de plus d’un demi-siècle, parmi lesquels Pierre Vidal-Naquet, « qui a mené la combat de sa vie avec l’affaire Audin ». Plus qu’une vérité déjà révélée par les travaux des historiens, c’est la reconnaissance institutionnelle du crime qu’attendait Benjamin Stora : « Il est bien évident que la vérité, de toute manière, nous la connaissions. Il manquait, bien sûr, la parole politique, la décision de l’État. Nous savions que Maurice Audin avait été enlevé, exécuté, torturé. Mais il fallait la reconnaissance par l’État. » Ce geste permettra selon lui, « d’ouvrir la voie pour que l’on puisse continuer à témoigner sans crainte », voie dans laquelle « les soldats, les appelés d’Algérie » seront « des acteurs de la sortie du silence « . Un lourd défi mémoriel, de part et d’autre de la Méditerrannée : « Maurice Audin était algérien, fondamentalement, parce qu’il avait combattu pour l’indépendance de l’Algérie, mais il était aussi français pour avoir cru dans la patrie des droits de l’Homme », poursuit-il.

Pour Georges, militant communiste landais, syndicaliste depuis ses dix-huit ans et interrogé par Le Média, la reconnaissance officielle du crime va « libérer la parole « . « Des gens, aujourd’hui encore, souffrent de tout ce qu’ils ont fait là-bas. Ils étaient obligés d’obéir ou obéissaient dans un contexte très particulier : il y en a qui sont devenus alcooliques, ou se sont mêmes suicidés. » Ce retraité d’EDF, adhérent au Parti communiste depuis 1972 et investi dans l’Institut d’Histoire Sociale de la CGT, espère une « mise en cause effective de la domination colonialiste ».

L’avocate Claire Hocquet a rappelé les mots de Roland Rappaport, avocat historique de la famille Audin, décédé l’an passé, et son hommage au rôle des militants communistes dans les luttes de libération : « Je ne suis plus membre du Parti communiste depuis longtemps. Je n’entends pas pour autant oublier comment s’exprimât la solidarité de ce parti avec les peuples en lutte pour leur indépendance. Ce fut parmi les raisons de mon adhésion, l’une de celles que je ne remets pas en cause aujourd’hui. Nous étions alors peu de temps après la fin de la Guerre mondiale. Mes aînés avocats communistes, qui allaient régulièrement en Algérie, avaient été pour la plupart de jeunes résistants. Ils avaient le sentiment, en défendant ceux qui subissaient l’oppression parce qu’ils voulaient l’indépendance, de demeurer fidèles à leur idéal. »

D’Henri Curiel à Mehdi Ben Barka, le procès du silence

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De gauche à droite : Bachir Ben Barka, Sylvie Braibant, Rosa Moussaoui, Sabine Mellet, Bruno Jaffré et Elisabeth Borrel

Si la reconnaissance de la responsabilité de l’État dans l’affaire Audin constitue un précédent de taille, de nombreuses affaires impliquant la France officielle continuent de hanter les arcanes de l’Histoire nationale. Tel était le thème d’une conférence animée par la journaliste Rosa Moussaoui, qui a salué le « geste inédit par lequel l’État français reconnaît enfin sa responsabilité dans l’assassinat de Maurice Audin ». La magistrate Elisabeth Borrel, veuve du juge Bernard Borrel, assassiné le 18 octobre 1995 à Djibouti dans des circonstances troubles, s’est ainsi élevée contre la loi du silence qui l’empêche aujourd’hui encore d’obtenir la vérité sur l’assassinat de son mari. « J’ai eu, pendant 21 ans, les forces de l’État contre moi », a dénoncé celle qui accuse l’actuel président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, d’être l’un des commanditaires du crime.

Pour Sylvie Braibant, rédactrice en chef à TV5 Monde, « ce qui s’est passé hier pour Maurice Audin nous donne énormément d’espoir ». La petite cousine d’Henri Curiel, militant anticolonialiste et fondateur du Parti communiste égyptien, assassiné le 4 mai 1978 lors d’un attentat revendiqué à la fois par l’OAS et le Groupe Charles-Martel dans des circonstances énigmatiques, veut croire à la possibilité de l’établissement de la vérité : en janvier 2018, suite aux déclarations d’un ancien membre du SAC, la police parallèle gaulliste, la justice a décidé de rouvrir l’enquête.

Dans le cas de l’affaire Ben Barka, cependant, la dernière déclassification d’archives n’a pas permis d’avancées significatives pour élucider clairement les détails de la disparition du leader tiers-mondiste marocain, premier opposant à Hassan II. Son fils, Bachir Ben Barka, souhaite lever le voile sur une affaire à la « coresponsabilité franco-marocaine », dans laquelle le secret défense est régulièrement invoqué pour « couvrir les turpitudes et les dérapages des services ».

Enfin, les assassinats au Mali, le 2 novembre 2013, de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, journalistes à RFI, ne sont toujours pas élucidés et l’association des « Amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon » se heurte elle aussi au secret défense. « L’armée a fait taire des témoins directs de cet enlèvement », accusait la journaliste et porte-parole du collectif, Sabine Mellet. De nombreuses zones d’ombres, donc, qui balisent la dernière moitié du vingtième siècle, mais une lueur d’espoir : « Dans l’affaire Audin, preuve a été faite que l’action politique peut fonctionner. »

Légende : Une de l’Humanité du 13 septembre

Crédits : Téo Cazanaves

2 Comments

  1. jmbenadeb

    C’est une très belle lutte qu’ont menée la famille Audin, les Communistes et quelques Mathématiciens.
    Pour être un peu plus précis, il ne faudrait pas oublier les profondes divergences entre le PCF et le PCA sur la question algérienne, entre le FLN et le PCA. Avec ce que cela a pu entrainer comme abandons, trahisons et assassinats.

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    • Téo Cazenaves

      Merci pour votre commentaire judicieux et nécessaire. Aux lecteurs qui souhaiteraient en savoir plus, je recommande la lecture de cette conférence de l’historien André Ruscio, intitulé « Le PCF et la question coloniale. 1920-1962 », disponible au lien suivant : http://www.cuem.info/?page_id=375

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