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Éric Martin : « Nous devons penser la République de manière démocratique et décentralisée »

Éric Martin : « Nous devons penser la République de manière démocratique et décentralisée »

Éric Martin est professeur de philosophie à Montréal. Disciple de Michel Freitag, socialiste et souverainiste, il a notamment dirigé avec son compère Maxime Ouellet « La tyrannie de la valeur » (Écosociété, 2014) –  un ouvrage collectif proposant une critique radicale des catégories du capitalisme –, ainsi que « Les racines de la liberté », avec Gilles Labelle et Stéphane Vibert. Il vient de publier « Un pays en commun : socialisme et indépendance au Québec » (Écosociété), dans lequel il défend un projet écosocialiste qui allie souverainisme, internationalisme, républicanisme et émancipation. Nous faisons avec lui le bilan du mouvement souverainiste au Québec et son intérêt pour la gauche radicale et ses combats (écologie, féminisme, antiracisme, etc.).

Le Média : En France, les défenseurs du souverainisme pointent souvent du doigt l’absence d’union politique en Union européenne et de démocratie (absence d’un peuple, indépendance totale des institutions, séparation des pouvoirs inexistants). Or, ce n’est pas le cas au Canada. Pourquoi défendre la souveraineté du Québec ?

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Éric Martin : Comme le disait le cinéaste québécois Pierre Falardeau « […] le Québec, c’est un pays conquis et annexé par la force. Conquis pas la force des armes en 1760, annexé par la force avec l’Acte d’Union en 1840. La Confédération, c’est juste la suite de l’Acte d’Union. Donc, le peuple québécois est un peuple soumis, un peuple vassalisé, un peuple inféodé à un autre ». En 1837, la rébellion des Patriotes a tenté de renverser les institutions monarchiques britanniques et de mettre en place une République dans ce qu’on appelait à l’époque le Bas-Canada. La révolte a été écrasée dans le sang, les dirigeants patriotes ont été pendus et les maisons et les fermes de ceux qui s’étaient révoltés ont été brûlées. On allait jusqu’à arracher leurs vêtements aux femmes et enfants qu’on laissait ensuite dans le froid, au seuil de leur maison en flammes. Voilà le prix que l’Empire britannique faisait payer à ceux qui avaient eu le malheur de rêver de République, de liberté, de justice et d’égalité. Il faut attendre les années 1960 pour le Québec se relève à travers la “Révolution tranquille”.

En 1980 et 1995, le Québec a tenu deux référendums mais n’est pas parvenu à réaliser son indépendance politique. Ce qui fait qu’à ce jour, le Québec a toujours le statut d’une nation annexée et conquise, n’a toujours pas ratifié la constitution et vit toujours sous les institutions d’héritage monarchique et britannique. Si je sors une pièce de monnaie de ma poche, j’y trouve l’effigie de Sa Majesté Elisabeth II, reine d’Angleterre et chef d’État du Canada, à qui chacun de nos députés doit prêter serment d’allégeance encore à ce jour. Le droit à l’autodétermination de la nation québécoise, du peuple du Québec est ainsi toujours nié. Il ne peut donc pas faire ses propres lois, signer ses propres traités, lever ses propres impôts. Plusieurs pouvoirs névralgiques sont concentrés dans le gouvernement fédéral. Le Québec subit notamment les velléités de constructions d’oléoducs soutenus par le gouvernement de Justin Trudeau. Le Canada offre à la face du monde le visage d’un pays souriant, peuplé de castors et abreuvé de rivières de sirop d’érable, mais il faut rappeler, comme le disait Stanley Bréhaut-Ryerson, que ce pays s’est d’abord construit comme une vaste entreprise commerciale au service des intérêts capitalistes et des banques de Londres. La liberté, la culture et la langue du peuple québécois ont été systématiquement bafouées et foulées aux pieds. La situation des autochtones est semblable ; en fait, elle est encore pire vu la violence politique et économique qu’ils ont subie, et continuent de subir.

Et où en est le mouvement maintenant ?

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Les souverainistes et démondialistes de France ont raison de vouloir récupérer la souveraineté contre la globalisation capitaliste, le libre-échange, l’Europe technocratique, afin d’organiser une transition économique-écologique et de rebâtir de nouveaux rapports internationaux fondés sur la solidarité humaine plutôt que sur la guerre économique. Nous partageons ce programme et l’avons exposé dans le Manifeste québécois pour la démondialisation. Cependant, notre situation est différente de celle des français : nous n’avons jamais détenu notre souveraineté nationale, en tout cas pas depuis la Conquête de 1760. Il nous faut donc lutter à la fois contre la globalisation et contre la domination du fédéralisme canadien afin de nous réapproprier la souveraineté populaire. C’est pourquoi nous devons continuer à défendre l’indépendance nationale du Québec et le projet de République porté jadis par les Patriotes de 1837. Ceci dit, nous ne serons guère plus avancés si nous faisons un deuxième Canada en miniature, centralisateur et dominé par une élite oligarchique. C’est pourquoi nous devons penser la République de manière démocratique et décentralisée, en partenariat avec les autochtones qui habitent le territoire (et depuis bien plus longtemps que les descendants européens). Québécois et autochtones ont un intérêt réciproque à sortir du fédéralisme canadien, de l’économie pétrocapitaliste écocidaire et de la globalisation afin de récupérer la capacité de décider et d’articuler une autre manière de vivre, plus humaine et plus respectueuse de la nature- avant qu’il ne soit trop tard.

Selon vous, il existe une relation dialectique entre le socialisme et la souveraineté : quelle est-elle ?

Dans les années 1960, les penseurs de la revue Parti Pris s’inspiraient du marxisme et du socialisme décolonisateur. Ils ont théorisé l’aliénation du Québec comme reposant sur deux formes principales de domination : exploitation capitaliste et oppression nationale. Pour eux, il était impossible de renverser l’aliénation capitaliste sans réappropriation de la liberté politique rendue impossible par le fédéralisme canadien. À l’inverse, une indépendance qui reconduirait l’oppression capitaliste des classes travailleuses ne mènerait qu’à une liberté formelle, mais bien peu effective. C’est pourquoi ces deux questions, celle du règlement de la “question sociale” et celle que Marcel Rioux (sociologue marxiste de l’Université de Montréal) appelait la “Question du Québec”, leur sont apparues comme étant dialectiquement liées, et donc inséparables. Toute lutte actuelle en vue de construire ce que Fernand Dumont appelait assez joliment un “socialisme d’ici”, enraciné dans la culture, les manières d’être et le territoire du Québec ne peut donc laisser de côté : 1. l’idée d’une reconquête de la liberté politique (ce qui pose la question, comme le disait Michel Freitag, d’une réinvention institutionnelle et d’un nouveau partage de la souveraineté local, régional, national et international) ; et 2. L’idée d’une nécessaire transition économique et écologique nous amenant à abandonner le capitalisme, l’obsession de la croissance et le travail aliénant en vue d’organiser différemment la production ainsi que l’ensemble des rapports sociaux. Le slogan de l’époque est on ne peut plus clair : “socialisme et indépendance”.

Malheureusement, les théories anglo-saxonnes ou postmodernes à la mode dans les milieux militants ou dans les universités ne parlent plus guère d’indépendance, ni de socialisme. Or, comme l’a bien montré Renaud Garcia, ces théories, qui se présentent souvent comme du prétendu “anarchisme” sont loin de l’héritage de l’anarchisme social, du socialisme ou du communisme antiautoritaire et sont plus proche de ce que Jean-Claude Michéa appellerait le libéralisme culturel. Bien évidemment, il nous faut rejeter l’indépendantisme réactionnaire, xénophobe ou raciste. Mais une perspective dialectique, plutôt que de rejeter du même souffle l’idée même de souveraineté, cherche à la redéfinir dans une perspective socialiste, avec un souci de justice sociale. C’est ce que j’appelle la dialectique entre question nationale et question sociale.

Selon vous, l’indépendance du Québec doit-être indissociable du féminisme – vous prenez en exemple le Front de libération des femmes – et de l’antiracisme, et inversement. Pourquoi ?

Les indépendantistes libéraux ne voyaient pas l’exploitation capitaliste. Les marxistes-léninistes des années 1970-80 défendaient la lutte des classes, mais rejetaient l’indépendance. La revue Parti Pris essayait de faire la synthèse dialectique entre indépendance et socialisme. Les militantes féministes ont alors relevé que dans ce discours, il n’était absolument pas question de l’oppression des femmes. Par exemple, dans le Manifeste du front de libération du Québec (FLQ), on ne trouve rien sur le féminisme. Elles fonderont donc le Front de libération des femmes du Québec (FLF) en vue de lutter contre la triple oppression nationale, capitaliste et patriarcale. Mais cette synthèse ne tiendra pas dans le temps : le féminisme en viendra à s’éloigner des mouvements indépendantiste et marxiste, plutôt sourds à leurs revendications et à se constituer sur une base autonome au moment même où la pensée postmoderne devient à la mode. Cette pensée postmoderne, qui met en doute le discours universalisant en cherchant à montrer qu’il fait violence au particulier, aura le bénéfice d’aider à mettre en lumière des luttes que le discours hégémonique, souverainiste ou marxiste, laissait de côté ou cherchait même à minorer. Ainsi du féminisme, des droits des homosexuels, de l’écologie ou encore de l’antiracisme. Ces luttes sont venues défier les conceptions dominantes du discours sur la justice à prétention universelle en montrant qu’il procédait toujours d’une vision tronquée et insuffisante incapable d’incarner pleinement l’idée de la Justice.

Ces discours postmodernes ont cependant le défaut de leur qualité : ils ont de la difficulté à faire des synthèses, à hiérarchiser les priorités et à générer une conception du bien commun susceptible d’être mise en partage à partir de luttes communes. Comme le disait Murray Bookchin, nous en sommes aujourd’hui dans l’oubli du “social” dans l’expression luttes sociales. Les luttes ne doivent pas consister à opposer une oppression à l’autre pour savoir laquelle gagne la palme du pire, ce qui ne conduit qu’à l’éclatement, à la dispersion et à la désorganisation. Ou encore, faute de relier ces luttes à une remise en question plus générale des formes de médiations sociales, elles finissent par être récupérées par le système capitaliste qui s’en nourrit, comme c’est le cas avec le féminisme libéral. C’est pourquoi le projet indépendantiste et socialiste doit intégrer les luttes féministes et contre le racisme s’il veut éviter de construire une société indépendante et postcapitaliste mais toujours sexiste et raciste envers les nouveaux arrivants. À l’inverse, c’est aussi pourquoi les luttes féministes ou pour les droits des minorités doivent faire partie d’un projet politique englobant dont l’objectif ne relève pas seulement d’une défense du droit individuel, mais d’une transformation des médiations économiques et politico-institutionnelles qui assurent la reproduction du système. C’est encore une fois une question de dialectique entre les revendications justice sociale portée par des individus ou une partie de la société et l’exigence générale ou “holiste” de transformer la société comprise comme “totalité synthétique”, suivant Michel Freitag.

Photo : Fête nationale du Québec 24 juin 2006

Crédits : Wikipédia

 

2 Comments

  1. Franc SERRES

    Et je rajoute que la désaffection des partis politiques, des syndicats et même des associations en France est causée par cette dépendance aux pouvoir de gouvernances et de contrôles des populations…
    Si l’on considère que le capitalisme ce sont toutes les formes de possessions pour subordonner les hommes pour quelques hommes, alors nous avons à faire ici au capitalisme de pouvoirs…
    Les autres formes sont :
    Le capitalisme de la connaissance et de l’information
    Le capitalisme de croyances idéologiques et théologiques
    Le capitalisme de biens et de ressources
    Le capitalisme de possessions des individues (esclavagisme, contrat de travail, mariage)
    Le capitalisme de contrôle économique (échanges) de biens et de services (création monétaire et possession des réseaux d’échanges)
    Le capitalisme de dominations (force armée et policières)

    C’est le passage de propriétés collectives dans la sphère de la propriété individuelle sous prétexte de libertés individuelles.
    Historiquement nous avons une étude de mythes de la période sumérienne qui décortique bien ce passage de la collaboration familiale à la subordination individuelle avec le livre «Avant les Dieux la mère universelle» de Françoise Gange en France.
    Et la liberté individuelle absolue c’est celle d’être le despote des autres.
    La vision ultra libérale actuelle impose la loi du talion (Capitalisme de dominations).
    Et la liberté collective s’arrête là où commence les besoins d’existence des individus…

    C’est cela la réflexion démocratique, donc libertaire sur la gouvernance, de reconnaissance économique du travail, donc le socialisme, de partage et de vie avec les autres, donc de collectivisme/mutualisme, et de survie dans notre environnement, donc d’écologie et de développement durable.

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  2. Franc SERRES

    Une solution pour résoudre cela c’est ce que l’on appelle la politique rassemblée.

    C’est **partir des besoins**, avec des analyses, des bilans et une information/formation la plus complète et ouverte que possible (faire un délit de l’information publique cachée) pour construire la réflexion collective la plus rassembleuse.

    Après ce temps de réflexion, les citoyens, idéologues et associatifs font alors remonter les besoins.
    Et ces besoins sont priorisés et hiérarchisés par un vote à jugement majoritaire de tous les citoyens de la gauche collective que sont les partis (exclus PS actuel qui est de la droite), les associations et les syndicats de salariés/employeurs/coopérateurs et qui représentent la mouvance de défense de la démocratie participative (anarchie), de la valeur travail contre la subordination des hommes par le capital (socialisme), le mutualisme avec sa solidarité (communisme avec chacun contribue suivant ses moyens et reçoit suivant son besoin), et pour le développement durable et raisonné suivant le respect de notre environnement et de notre survie (écologie).

    Alors c’est aux mouvements idéologiques, syndicaux et associatifs de faire **des propositions de solutions pour répondre à ces besoins**.
    Chaque proposition est évaluée par un vote à jugement majoritaire par les citoyens (de la gauche collective) pour les trier suivant leur priorité et leur faisabilité.

    Enfin suite aux résultats **se positionnent les porteurs de ces solutions** avec leurs engagements d’indicateurs de transparences et aussi **se positionne les contrôleurs** avec leurs besoins d’indicateurs.

    Là nous serons dans le vrai «place au peuple»…

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