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En réponse à la tribune de Benjamin Griveaux

En réponse à la tribune de Benjamin Griveaux

Dans une tribune publiée ce week-end, le porte-parole du gouvernement, ose affirmer que Macron œuvre pour « les droits de l’homme pauvre ». Alexis Poulin lui répond.

Ainsi mal nommer les choses est devenu une politique

Benjamin Griveaux vient de signer une tribune pour tenter de rendre intelligible aux foules anxieuses et sceptiques la pensée complexe à l’origine de la politique de classe du président.

Cette tribune, comme d’autres prises de parole de la majorité, me révolte, dans une logique immuable depuis Albert Camus, pour qui : « La logique du révolté est… de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel. »

Préférant citer Confucius plutôt que Camus, Benjamin Griveaux revient sur l’adage tant aimé par la droite néolibérale selon laquelle « quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson ». Ah la belle idée : mais l’homme pauvre, a-t-il les moyens d’acheter une canne à pêche, de payer une licence de pêche et d’apprendre à pêcher à la mouche, durant les cours du soir chèrement payés ? Et puis, si ce brave homme est vegan ou antispéciste, qu’a-t-il à faire d’apprendre à pêcher pour manger ?

La suite de l’argumentaire dévoilé dans la tribune n’est qu’un  ramassis de salmigondis idéologiques empruntés à la foi néolibérale, selon laquelle, l’aide sociale d’État est avant tout une dépense incongrue plutôt qu’un investissement indispensable.

Toute cette tribune, incompréhensible, même pour le commun des marcheurs, n’est qu’un exemple de ce que Régis Debray appelle « la langue de vent ».

La langue de vent, n’est pas une langue de bois, elle est un flux de paroles protéiformes, dont le seul but est – pauvre Confucius – de “noyer le poisson”, ou plutôt de rendre toute opposition construite impossible. C’est la langue de la publicité, chargée de faire vendre et de donner envie, c’est la langue du management, celle par laquelle Griveaux ouvre sa tribune : aligner des chiffres, atteindre des objectifs, corréler des données inutiles. C’est la langue du bonimenteur.

Les néo-managers d’Etat, mandatés par les investisseurs, ont une mission de 5 ans de virtualisation des services publics et de transition de l’État social à l’État de contrôle. Dans le projet proposé, la réussite n’est que le fait de la volonté individuelle, le « pauvre » n’a besoin que de responsabilisation, de formation, mais certainement pas d’aides. L’État n’offre plus des services publics mais des prestations de service et la capacité à chacun de faire avec ce qu’il a déjà. C’est accepter la ghettoïsation et la communautarisation du bien commun.

Ce jargon de la réussite, de l’ambition et de la responsabilité personnelle n’a pas beaucoup évolué depuis Raymond Barre : tout juste « les premiers de cordées » sont venus remplacer « les visionnaires ». La « France d’en haut et la France d’en bas » de Raffarin est devenue une formule relatant la violence de la croissance inéluctable des inégalités sociales : « ceux qui réussissent et ceux qui ne sont rien. »

La fracture sociale est devenue un abysse, que creuse le rapport de force idéologique entre droite néolibérale “sans autre alternative” et populisme xénophobe de la colère. Cette lutte idéologique qui voudrait balayer la lutte des classes n’est que le miroir des cassures  se faisant jour dans chaque pays européen, entre villes et périphéries. L’idéologie antisociale portée par En Marche est dangereuse, car elle ne vise que le court terme et profite surtout les populismes réactionnaires. Jouant avec le feu, cherchant à précipiter davantage le monde d’hier dans ses derniers feux, En Marche n’a pas de projet à proposer, si ce n’est d’adapter cahin-caha à l’exception française la recette néolibérale de la 3e voie qui a amené le UK au Brexit et l’Allemagne à devenir la puissance sclérosante de l’Europe.

Il faut faire cesser le mensonge

La compétition de tous contre tous, la peur du lendemain comme seul horizon, l’avenir environnemental mis en jeu par la logique capitaliste de surproduction : aucun gouvernement ne répond aux attentes des classes moyennes et populaires, déclassées, usées, abusées et maintenant en colère contre ce mensonge universel qui n’a que trop duré.

Oui, il est temps d’en finir avec le mensonge, celui qui voudrait nous faire croire que les responsables sont les plus pauvres, et laisser ceux-ci au bon vouloir des héros modernes de l’économie de marché : les créateurs d’emploi.

Car pour Benjamin Griveaux : « La meilleure des politiques sociales, c’est de permettre à chacun, jeune sans formation comme chômeur de longue durée, de trouver un emploi. »

Non, l’emploi n’est pas plus une politique sociale qu’une solution de long terme à l’heure de l’algorithme, c’est tout au plus une variable d’ajustement ou de contrôle. Pourquoi confier la protection sociale aux acteurs privés muent naturellement par le seul intérêt économique? Quelle violence, quelle erreur, comment peut-on à ce point se tromper sur la nécessité politique face à l’impératif économique?

Dans cette tribune du mensonge Benjamin Griveaux cite pêle-mêle sans se donner la peine d’entrer dans le détail les “nouvelles protections” : santé, retraite, égalité hommes femmes… Nouvelles protections ? Non, ce sont de nouveaux marchés de la dette pour la banque assurance, ajoutant à la responsabilisation personnelle le poids financier individuel de la protection sociale.

Comment accepter la casse actuelle de tous les services publics et des fondements sociaux de la République comme un projet raisonnable pour l’avenir? Comment font encore les français pour accepter sans broncher l’humiliation infligée à leurs enfants consciencieux qu’est Parcoursup ? Comment accepter le discours infantilisant et trompeur du président sur les mamans de banlieue, à qui il ne promet rien d’autre que de la poudre de perlimpinpin ? Comment accepter l’inaction des pouvoirs publics contre l’optimisation fiscale, petit nom fragile et légal de l’évasion fiscale ?

Cette financiarisation des services sociaux est appelée « État d’investissement social » censé être « la condition nécessaire à l’émergence d’une société de l’émancipation. »

L’émancipation, la liberté, celle de l’humain contre la fatalité et le pouvoir de l’argent, se trouve dans la révolte.

“L’homme pauvre” vote, ne vous en déplaise M. Griveaux; il n’est pas dupe et ne se bat certainement pas à vos côtés. Il se révolte et prend conscience de l’anti-humanisme au cœur de votre projet.

Photo : Tribune de Benjamin Griveaux dans Le Parisien

Crédits : capture d’écran

3 Comments

  1. Olga

    Merci pour cet article. Sinon :
    « (…) acteurs privés MUS naturellement (…) »

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  2. Arthur Jeannot

    Excellente réponse, bravo
    Quand on se prend pour Alinsky, on se prend un retour de bâton

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