Sur le climat du journalisme

Sur le climat du journalisme

Je m’amuse souvent, depuis quelques temps, à observer les efforts de nombre de journalistes français pour se prétendre à l’écart du monde politique. A les entendre, tous leurs efforts consisteraient à se maintenir au centre d’une contradiction, au point d’équilibre entre les deux pôles magnétiques de la violence. Pacifiques, désengagés et rationnels, mes confrères se tiendraient hors de portée des deux formes antagonistes de la brutalité idéologique, au point zéro de deux niveaux opposés d’intensité au centre desquels ils se croient. Leur modeste trône est posé dans un monde clos, tiraillé sinon coincé entre des forces centripètes et hostiles, disons l’extrême-droite et l’extrême-gauche pour le dire vite, dans le marais idéologique où régnerait l’ordre de la raison.

Cette Suisse intellectuelle serait donc une sorte d’oignon culturel, dont les couches extérieures seraient amères, fumeuses et ravageuses, mais dont le cœur serait doux, fleuri et démocratique. Avec eux, là, dans le mille, souverains dubitatifs au cœur froid, faisant la part des choses, accordant de la place dans leurs œuvres à des bouts d’argument, insinuant tout de même, pour faire bonne figure, qu’ils ont des opinions, en général cassantes, afin de se tenir le plus éloignés possible de la caste des infâmes, de la léproserie politicienne, contaminante et irresponsable dès lors qu’elle est radicale, mais « pas inintéressante », comme ils disent avec prudence, dès lors qu’elle est soit sociale-démocrate, soit démocrate-chrétienne, c’est-à-dire cosmétique et petite-bourgeoise, comme eux.

Pas de tragique : c’est interdit par le XXe siècle.

Car mes confrères les mieux placés sont bien évidemment les produits de leur milieu, autant que moi. On oublie souvent, en critiquant tel ou tel métier, qu’il s’agit le plus souvent, là aussi, d’un petit monde bien bordé, avec ses rites, son climat, ses classes sociales, ses stéréotypes, ses pasteurs et ses temples. D’esprit petit-bourgeois en effet, gentiment écologiste, incrédule envers le socialisme, réprobateur avec le capitalisme et droit sur ses ergots face au fascisme, ce milieu est picoreur, citant Arthur Rimbaud et René Char mais refusant de vivre leur vie explosive. Mondain désabusé, doucement infatué et ironiquement ringard, admirant de vieilles gloires révolutionnaires mais sous forme de posters uniquement, un peu propriétaire immobilier, un peu randonneur en Argentine : tel est le climat du journalisme aujourd’hui. Un peu orientaliste, un peu américain. Pas de tragique : c’est interdit par le XXe siècle.

Sympathiques, compatissants, ouverts aux chagrins des autres, les gens de ce milieu déambulent dans une atmosphère de loft à brunches, d’amicale de loups-de-mer où seraient admis quelques matelots prometteurs, avec une arrière-salle réservée aux bourlingueurs retour des tropiques. Dans cet univers, tous reconnaissent volontiers à la moindre radicalité, au moindre bouleversement, au moindre renversement, à la plus légère révolution, une vertu esthétique, un côté romanesque à l’évidence, mais pas plus. Mai 68, c’est la fête du plumard, pas la grève générale. C’est bon pour les couvertures, les commémorations, les lectures de vacances, mais il faut être sérieux. La révolution, c’est dramatique. Cela viendrait remettre en jeu tout ce qu’on a acheté, tout ce qu’on a accompli, tout ce qu’on a dit. Pour devenir un journaliste faisant son métier, le chemin était suffisamment dur comme cela : dangereux sont donc ceux qui les contraindraient à faire marche arrière.

C’est pourquoi ils veulent se maintenir au centre d’un tourbillon, maîtres de la trappe qui fait accéder le peuple à la scène du théâtre politique. Ils se veulent les garants de la raison gardée, cléricature cultivée dont le rôle est d’empêcher les hystéries collectives, les emballement sociaux, les avis tranchés en même temps que les têtes. Les pasteurs des âmes enfumées par les fausses nouvelles.

Que les deux pôles qu’ils appellent « les extrêmes » soient eux-mêmes adversaires, voire même pire, que le Front national de Marine Le Pen et La France insoumise de Jean-Luc Mélenchon soient non seulement des ennemis politiques, mais également des contraires philosophiques, ne remet pas en cause leurs certitudes. Selon eux, le monde politique, dégradant par contact et mensonger par essence, est une bulle où le seul air respirable est au centre et le neurotoxique en périphérie. Eux sont au milieu, à équidistance respectueuse, comme les arbitres d’un duel qui prieraient pour que personne ne l’emporte jamais. Pas de décentrement possible : au-delà de la règle d’or du journalisme, c’est le mal, le faux, l’invérifié ou pire : l’idéologique. Morale pratique pour temps de triomphe des comptables, l’essentiel pour eux, c’est l’équilibre, « l’impartialité » ou mieux encore : « l’objectivité ». C’est-à-dire le côtoiement fraternel des centristes. Eux au moins ne sont pas violents, disent-ils.

Une nouvelle révolution copernicienne, dans la France d’Emmanuel Macron, détricoterait bien des évidences.

Et c’est là que réside leur erreur. Je les engage à consulter les grimoires. Ouvrir une encyclopédie à la lettre C. Chercher Copernic. On y voit comment un petit chanoine polonais, astronome contrarié par les cieux brumeux de la Vistule, s’épuisa les yeux des années durant sur des papiers plein de calculs mathématiques incohérents. Ce n’est qu’un décentrement de sa pensée qui lui offrit la délivrance : c’est la Terre qui tourne autour du Soleil, et non l’inverse. Voilà une leçon qui, dans la Pologne du XVIe siècle, a épaté jusqu’à d’importants prélats et qui pourrait avoir des vertus dans le monde d’aujourd’hui, sur nos procureurs de la liberté d’informer, qui s’interrogent gravement sur une époque qu’ils ne comprennent plus.

Une nouvelle révolution copernicienne, dans la France d’Emmanuel Macron, détricoterait bien des évidences. Non, il n’existe pas de centre stable des forces politiques. Non, la scène idéologique contemporaine n’est pas un orbe dont le cœur serait une sorte d’ultra-tranquillité et la trajectoire vers l’extérieur un voyage vers toujours plus de dureté et de fantasmes, les goulags et les stalags, les polices d’Etat et les pénuries de papier-toilette. Non, les Français n’ont pas le choix entre le maintien dans une société injuste mais perfectible ou le renversement général des trônes et l’érection d’échafauds. Non, la bonne posture du journaliste n’est pas dans l’effort constant pour conserver l’équilibre dans un tournoi de tir à la corde sur une plage, qui ne serait en fin de compte que la préservation, faute de mieux, de l’ordre établi.

Car cet ordre établi est d’une implacable violence, lui aussi. Je ne vais pas énumérer ici les humiliations, les petites et les grandes horreurs, les injustices déchirantes, bref les ravages de la fumisterie néo-libérale : d’autres l’ont fait admirablement et sans arrêt depuis des années. Il suffit juste de reconnaître que ce pseudo-centre est familièrement cruel lui aussi, ignoble pour les faibles et servile pour les forts, fait d’une lutte difficile pour la conservation de ses intérêts et pour la préservation d’une bonne réputation, un chacun pour soi qui se croit courageux quand il n’est en réalité, au fond, que l’abandon des pauvres par les riches.

La politique n’est pas une infamie, l’engagement un enrôlement, la conviction une superstition.

La scène politique n’a pas de centre et personne n’est neutre. C’est une arène confuse prise dans la marche de l’Histoire. Sur le sable de ce théâtre ouvert à tous les vents, gauche et droite sont toujours clairement délimitées : c’est d’ailleurs la condition sine qua non pour que le pays ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’abdication générale des électeurs. Gauche et droite sont non seulement des trajectoires qui vont du passé vers l’avenir, avec des projets différents, mais aussi des conceptions philosophiques distinctes, des visions du monde et de la vie qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. Et puis il faudrait un jour briser la routine : la politique n’est pas une infamie, l’engagement un enrôlement, la conviction une superstition. On ne peut pas à la fois se désoler de la trahison des clercs et condamner l’abnégation des citoyens. Je pensais à cela l’autre jour, avec effarement, quand tout un petit monde médiatique s’est gaussé de la bourde de l’un des mes amis, qui a par maladresse affiché publiquement son engagement politique. Mais pourquoi diable, me disais-je, devrait-il avoir honte ? Pourquoi, me répétais-je secrètement, le couvre-t-on de quolibets ? Voilà un jeune homme de moins de trente ans, passionné par sa patrie et ce qu’on fait d’elle, décidé à endosser ses convictions et à construire sa vie autour d’elles : dans cette époque ricaneuse et aquoiboniste, ne devrait-on pas plutôt l’admirer, le féliciter, le respecter ? Moi, c’est ce que je fais.

Et comme journaliste, je me dis que mon rôle n’est pas de faire croire que je ne suis nulle part, sous prétexte que ce serait disqualifiant. C’est par cette illusion d’optique que beaucoup de journalistes français se veulent « ni de gauche ni de droite », comme les chefs d’entreprise, ou plutôt « et de gauche et de droite », comme la fumée toxique qui s’échappe de l’Elysée. D’ailleurs, voilà qui est, en fin de compte, une définition parfaite de l’idéal journalistique importé des Etats-Unis, ou plutôt des séries américaines : ni l’un ni l’autre, tout à la fois sans être rien, l’un et l’autre, cinq minutes pour la victime, cinq minutes pour le bourreau, la justice et l’équilibre, fair and balanced.

Jolis personnages, mais un peu Série B. Les héros, eux aussi, ont un petit tas de secrets.

Or personne n’est ce pur esprit aux mains blanches, automate apolitique et commentateur de l’Etre, sans ami et sans famille. On me répliquera que telle n’est pas la prétention de mes confrères et que c’est plus compliqué que cela. Alors disons que personne, non plus, n’est cet individu forcément un peu corrompu, un peu déchu du fait de sa misérable humanité, fatalement contaminé par les préférences politiques et les intérêts de classe, mais qui, par l’application rigoureuse d’une technique journalistique habilement calibrée, se rédimerait en offrant au public, plongé dans ses ténèbres de cave, les lumières d’une information de qualité. Jolis personnages, mais un peu Série B. Les héros, eux aussi, ont un petit tas de secrets.

Comme journaliste, je me dis que mon métier consiste avant tout à être modeste. Ce qui signifie dire d’abord qui je suis. Puis proposer ma lecture ordonnée d’un réel nébuleux et instable, depuis mon pays, mon époque, mon histoire et mes héritages. En tout cas de refuser cet étonnant enfermement volontaire de mes contemporains, qui disent poser un regard de zèbre sur un monde de lions, quand ils posent en réalité un regard de curé sur une fête de village.

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