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Crise interne profonde à « Valeurs actuelles » ?

Crise interne profonde à « Valeurs actuelles » ?

Le 28 avril dernier, nos confrères de Mediapart révélaient les probables départs d’Yves de Kerdrel et Jean-Claude Dassier, directeur général et administrateur de Valmonde, la société qui édite le célèbre hebdomadaire de droite. Derrière ces réorganisations semble se cacher une profonde crise interne. 

Une crise que personne ne soupçonnait il y a peu couve à Valeurs actuelles. « La rédaction de l’hebdomadaire ultradroitier Valeurs actuelles est en pleine effervescence depuis un conseil d’administration de la société éditrice Valmonde & Cie qui s’est tenu le 27 avril. Les représentants du personnel présents à ce conseil ont découvert à cette occasion que le directeur général, Yves de Kerdrel, était sur le point d’être licencié par les actionnaires, alors que jamais les résultats financiers du journal n’ont été aussi élevés. De la même manière, Jean-Claude Dassier, ancien patron de LCI et administrateur de Valmonde depuis plus de six ans devrait être révoqué », nous a informé Mediapart.

Ce ne serait pas tout. Plusieurs journalistes du magazine affirment que Geoffroy Lejeune, directeur de la rédaction, serait en danger, sans pour autant risquer d’être licencié. Enfin, le nom du successeur de Kerdel circule dans la rédaction. Il s’agirait d’Erik Monjalous, président de l’agence numérique 6Medias et ancien directeur commercial et marketing de l’AFP, actuellement en mission à L’Opinion. Cette information est aussi rapportée par La lettre de l’audiovisuel. Monjalous devrait arriver avant l’été(1). Sa nomination recentrerait un hebdomadaire qui ambitionnait au départ d’être celui de toutes les droites. Car le problème ne viendrait pas des ventes, certes en recul, mais encore très élevées. Il proviendrait plutôt de la ligne politique, jugée trop à droite pour les actionnaires et certains journalistes, et de la gestion humaine.

De Kerdrel à Lejeune : histoire d’une droitisation assumée

Yves de Kerdrel, admirateur de Blair et intime de Macron, prend la tête du groupe Valmonde le 1er octobre 2012 et devient directeur général de Valeurs actuelles. Son bilan comptable est impressionnant. Quand, il arrive, l’hebdomadaire est diffusé à 88.000 exemplaires. Cinq ans plus tard, la diffusion s’établit à 121.000 avec un pic à 123.000 en 2015, selon l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM). Il permet aux finances de repasser dans le vert en 2013. La méthode de ce libéral-conservateur est simple : à une époque où la presse mainstream se centrise et fait mine d’être neutre, Valeurs actuelles assume son positionnement politique, quitte à choquer avec ses unes. Les sujets de sociétés prennent alors de plus de place. En 2013, Jean-Claude Dassier, alors vice-président du magazine, explique à propos des unes chocs : « C’est de la provocation, on le fait exprès évidemment. Dans les kiosques, il faut comprendre qu’on est rangé entre Alternatives économiques et Jeune Afrique. Quand on est petit au fond d’une classe, il faut bien être un peu turbulent pour se faire remarquer. » De fait, à ce moment, le contenu est plus modéré qu’il n’y paraît.

Selon Kerdrel, « le profil type [des lecteurs] est un Français bourgeois, rural, de profession libérale, avec des préoccupations très provinciales. Il est contre le politiquement correct et contre le parisianisme ». En revanche, il assure que le lecteur de Valeurs actuelles vote assez peu FN, « beaucoup moins que celui du Figaro Magazine ou de Marianne ». Il n’hésite néanmoins pas à décentrer la ligne. « Il y avait une part de marché à prendre. La France des invisibles gronde, le pays se droitise. Je laboure un terrain plus important qu’en 2012 », explique-t-il en 2016 à Libération. Il provoque alors des modifications dans la rédaction.

En 2015, alors que l’homme d’affaires Iskandar Safa, Libanais maronite et ancien combattant des Gardiens des cèdres, milice nationaliste chrétienne, devient actionnaire à 70% de Valeurs actuelles, le magazine connaît de gros bouleversements, indépendamment de sa volonté. Onze des cinquante salariés quittent le navire, dont Éric Branca, alors directeur de la rédaction et de sensibilité plutôt gaulliste. Yves de Kerdrel devient alors directeur de la rédaction et poursuit le travail de droitisation déjà bien entamé. En 2016, il laisse sa place de directeur de la rédaction à Geoffroy Lejeune, ce qui marque une nouvelle étape.

Alors rédacteur en chef du service politique, Lejeune devient à 28 ans le plus jeune directeur de rédaction de France. Dans Les nouveaux enfants du siècle (Cerf, 2016), Alexandre Devecchio le décrit comme « un des meilleurs observateurs » de la Manif pour tous et estime que « sa nomination à la tête de l’hebdomadaire après une trajectoire météorique est un des signes du basculement culturel et générationnel en cours. » Disciple affirmé d’Éric Zemmour et proche de Marion Maréchal-Le Pen, il publie en 2015 chez le très à droite Ring Une élection ordinaire, roman où il imagine l’élection du polémiste à la présidence de la République en 2017. Il se fait connaître du grand public le 26 septembre 2015 sur le plateau de Laurent Ruquier face à Léa Salamé et Yann Moix. Depuis, il intervient régulièrement dans les grands médias, comme CNews. Sous Lejeune la droitisation s’accélère encore. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si c’est à Valeurs actuelles que Marion Maréchal-Le Pen accorde en mai 2017 son entretien-testament et que c’est toujours au même magazine qu’elle fait son retour médiatique en février 2018.

Christophe, journaliste pour le magazine depuis plusieurs années(2), nous affirme que « la proximité de Geoffroy Lejeune avec Marion Maréchal Le Pen peut causer des frictions en réunion de rédaction : il veille sur elle comme un agent veille sur sa star. » Il déplore aussi que depuis sa nomination « l’aspect militant a pris le pas sur le journalisme ». S’il rappelle que « VA a toujours eu une ligne et l’a assumée », il constate que certaines choses ont changé. « Des journalistes ne quittent jamais leur bureau et écrivent leurs papiers en se reposant uniquement sur des articles de confrères auxquels ils ajoutent un ton éditorial propre à VA »,  nous explique-t-il. De son côté, Damien remarque que les arrivées sont « plus issues de la mouvance militante que journalistique ». Le résultat est que, selon Christophe, « certains journalistes ont de la peine à défendre la ligne du journal particulièrement lorsqu’il s’agit de sujets sociétaux. » Grégoire, également journaliste au sein de l’hebdomadaire, va dans le même sens. Selon lui, « une certaine droite proche de la Manif pour tous ou de Villiers, qui flirte avec l’extrême droite, a pris le pouvoir et ce n’est pas au goût de tout le monde. » Car, pour Damien, « la rédaction est hétéroclite ». La promesse d’être le média de la droite dans sa diversité et ses nuances n’est plus respectée. En août 2017, Tugdual Denis, arrivé moins d’un an auparavant de L’Express, claque la porte. « Une belle prise dont on était fiers «  précise Christophe(3). Il est maintenant grand reporter au service politique du Point. Aujourd’hui, une arrivée récente cristallise les tensions : celle de Charlotte d’Ornellas.

La gestion de Lejeune mise en cause

Arrachée aux mains des marionistes de L’Incorrect, dont elle est l’une des cofondatrices, en octobre 2017, d’Ornellas est une recrue de choix pour Lejeune. Longtemps journaliste indépendante, Charlotte d’Ornellas a notamment collaboré à Présent, quotidien des catholiques identitaires, et au très à droite Boulevard Voltaire. « A côté de Boulevard Voltaire, Valeurs actuelles c’est L’Express », ironise Damien. Elle est aussi chroniqueuse dans l’émission Bistro Libertés de la web TV d’extrême droite TV Libertés. Durant la primaire 2016, d’Ornellas a aussi été conseillère relations presse de Jean-Frédéric Poisson. Elle est principalement connue pour son engagement aux côtés des chrétiens d’Orient et son intérêt pour la guerre civile en Syrie. « Nouvelle idole du monde de la “réinformation” », la journaliste se vit « comme la représentante d’une jeunesse qui dit son ras-le-bol mais sans colère » selon Pascale Tournier dans Le vieux monde est de retour (Stock, 2018). Cette dernière relève aussi que d’Ornellas « reconnaît assumer son ancrage à l’extrême droite : au second tour de la présidentielle, elle vote sans hésitation en faveur de Marine Le Pen. » Jeune égérie des “nouveaux conservateurs”, elle a plus de 16.000 followers sur Twitter et est chroniqueuse sur CNews. « C’est une des raisons qui a poussé Geoffroy à la prendre » avance Grégoire. Ce n’est évidemment pas la seule. « Quelques semaines avant son arrivée, Charlotte d’Ornellas cherchait à rassurer Geoffroy Lejeune : “Nous allons gagner la bataille culturelle” », se souvient Christophe. L’arrivée de la jeune femme n’est cependant pas au goût de tout le monde. « Son embauche a peut-être jeté de l’huile sur le feu », confesse Damien. Pour lui, « elle est plus militante que journaliste ». « Certains sont mécontents. Personne ne se plaint directement à Geoffroy, mais on entend des bruits de couloir », renchérit Grégoire. Pour Christophe, « Charlotte incarne un courant à droite de la droite dont beaucoup souhaitent s’éloigner. »

Peu de temps après son arrivée, « le service économique a tenté un “putsch” en interpellant les actionnaires », d’après Christophe. Si le problème est réglé, l’accalmie est de courte durée. Le journaliste nous raconte : « En février dernier, des journalistes ont été entendus afin de déterminer les problèmes dans la rédaction. Selon Geoffroy, il a tapé du poing sur la table devant Iscandar Safa ; afin d’obtenir l’éloignement de Mougeotte et Villeuneuve de la rédaction. Ces derniers semblent peu apprécier sa ligne droitière. » Certes, rien ne prouve que Charlotte d’Ornellas soit directement en cause, mais tout indique qu’elle est la goutte d’eau qui a fait déborder un vase trop plein. Peut-être que le récent recrutement de Diane Malosse, passée par Le Point et L’Obs, au profil plus “modéré”, a pour objectif d’atténuer les critiques. Néanmoins, tout n’est pas purement politique. « Le management humain est aussi en cause », prévient Grégoire.

Comme le rapporte Mediapart, une société des rédacteurs est actuellement en train de se créer, vraisemblablement à l’initiative d’Olivier Maulin, écrivain reconnu et journaliste au service culture, et Arnaud Folch. Selon Grégoire, « certains éléments sont placardisés sans vraies raisons, alors qu’avant ils écrivaient toutes les semaines ». Ce serait le cas d’Arnaud Folch, marginalisé par Kerdrel depuis la nomination de Geoffroy Lejeune. Pourtant, ce n’est un secret pour personne que Folch, qui a commencé sa carrière chez Minute, penche largement vers l’extrême droite. « Le souci est qu’il est trop antilibéral sur le plan économique pour Kedrel », selon Grégoire. Dans le même temps, le journaliste affirme que « des gens sont promus sans aucune justification, comme Bastien Lejeune », petit frère du directeur de la rédaction qui dirige aujourd’hui le web. « Il n’y a eu aucune communication officielle concernant sa promotion, nous l’avons découvert dans l’ours », nous explique Grégoire. Rien ne semble justifier l’ascension de ce jeune journaliste, « ni spécialement bon, ni spécialement mauvais », si ce n’est la bienveillance de son grand frère. Depuis l’arrivée de Charlotte d’Ornellas il écrit souvent avec elle dans le magazine sur des sujets de société ou politique importants.

Mais “le clan Lejeune”, comme les nomment certains, s’avère être un colosse aux pieds d’argile. Si Damien, moins sévère que ses collègues, estime que « Lejeune tient très bien la baraque », il croit néanmoins qu’il est en danger.  « Geoffroy est le bébé de Kerdrel, leurs destins sont liés », conclut-il. Pour le moment, difficile d’en savoir plus. Une question se pose néanmoins : s’il était démis de son poste qui pourrait le remplacer ? Aucun des journalistes interrogés n’a le début d’une réponse.

 

(1) Contactés à ce sujet, Etienne Mougeotte et Charles Villeneuve, actionnaires, n’ont pas répondu.

(2) Pour des raisons évidentes, les noms des journalistes qui ont témoigné ont été changés.

(3) L’intéressé a néanmoins affirmé sur Twitter, en réaction à l’article : « Je n’ai en rien « claqué la porte ». Au contraire, je l’ai refermée poliment, après avoir sincèrement remercié pour la superbe expérience qu’il venait de m’offrir. »

1 Comment

  1. Et toujours ces auto-pub insupportablement intempestives, dignes des plus lamentables médias capitalistiques.
    Qui plus est, que ne suis-je reconnu en tant que socios?

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