Note interne de Pascal Boniface – Les Sujets qui Fâchent

Note interne de Pascal Boniface – Les Sujets qui Fâchent

Dans le 5ème numéro des Sujets qui fâche, je reçois Pascal Boniface. Celui-ci, perçu comme un antisémite par un certain nombre de gens, est régulièrement vilipendé, voire physiquement menacé, le plus souvent par des détracteurs qui ne l’ont jamais lu ou entendu. Toute cette affaire a en fait une origine : une note interne au Parti socialiste, datant de 2001, note où il évoquait le conflit au Proche-Orient et ce qui pouvait, fort légitimement, être reproché au gouvernement israélien. Dans l’émission, je lui annonce que je publierai cette note sur le Média et que je souhaite que les Socios nous disent si cette note méritait à son auteur d’être qualifié d’antisémite.

Gérard Miller

Le Proche-Orient, les socialistes, l’équité internationale, l’efficacité électorale

Imaginons: à la suite d’un conflit, un pays occupe des territoires en violation des lois internationales. Trente-quatre ans après, cette occupation se poursuit malgré la condamnations de la communauté internationale: La population vivant dans ces territoires occupés se voit imposer des contraintes exorbitantes, des lois d’exception, et nier le droit à l’autodétermination. Destruction des maisons, confiscation des terres, emprisonnement sans jugement, humiliations quotidiennes et, jusqu’à récemment, torture légalisée sous l’appellation «pressions physiques modérées » sont des pratiques courantes.

Cette population se révolte, demande la création d’un État indépendant sur les territoires occupés, ce qui ne serait que l’application de la Charte des Nations unies. S’engage alors un cycle de violence, et de répression, où les forces de l’ordre de la puissance occupante tirent et tuent régulièrement des manifestants, et où des attentats font des victimes dans les populations de l’État occupant. Dans n’importe quelle situation de ce type, un humaniste, et plus encore un homme de gauche, condamnerait la puissance occupante.
Imaginons un pays où le Premier ministre a été directement lié à des massacres de civils, principalement femmes et enfants, dans des camps de réfugiés désarmés. Un pays où le leader du troisième parti au pouvoir traite les membres d’une des principales communautés nationales du pays de « serpents et même, pis, de vipères » et propose de « les anéantir, ces méchants, ces bandits », de leur tirer dessus avec des supermissiles. Un pays où des extrémistes armés peuvent organiser en toute impunité des pogroms contre des civils désarmés. Ce serait une situation inacceptable. Elle est pourtant tolérée au Proche-Orient. Comment expliquer que l’on puisse admettre non pas une entorse, mais la mise au pilori systématique des principes élémentaires du respect de l’autre dans ce cas particulier?

Trois éléments sont incontestables:

  1. Le peuple juif a subi le plus horrible des traitements avec la Shoah. Alors que le mot est de plus en plus galvaudé, il est le seul à avoir enduré un véritable génocide, avec l’intention de l’exterminer totalement en tant que peuple. Face à ce traumatisme (aboutissement de comportements antisémites répandus) où le peuple juif a été bien seul, Israël représente le sanctuaire, la certitude que le pire ne recommencera jamais.
  2. L’État d’Israël démocratique (même si la population arabe n’y a pas les mêmes droits que la population juive) est entouré de régimes autoritaires, si ce n’est dictatoriaux, et a dû lutter pour faire reconnaître son existence par ses voisins.
  3. La défense d’Israël dans ces circonstances à prévalu sur tout, y compris par la suite sur les principes qui avaient animé ses créateurs.

Ces éléments incontestables ne sauraient justifier que la souffrance du peuple juif lui ait donné le droit d’opprimer à son tour. Pour que la Shoah ne se reproduise plus, doit-on s’accommoder de la violation des droits d’un autre peuple?
Par référence à ce traumatisme, tous ceux qui s’opposent à la politique du gouvernement d’Israël sont soupçonnés de ne pas condamner la Shoah ou d’être en fait antisémites.
Mais, même si rien n’est venu égaler en horreur cette dernière, ce raisonnement se révèle désormais inadéquat et même inadmissible.

Il est vrai qu’il y a des antisémites parmi les pro-palestiniens. Cependant, ils sont minoritaires et ne peuvent permettre de dire que ceux qui réclament l’application des principes universels au Proche-Orient le font par haine du peuple juif.
Aujourd’hui, les principales victimes sont les Palestiniens. Il faut être insensible aux réalités pour ne pas l’admettre. Cela ne signifie certainement pas qu’ils n’aient aucun tort, que la corruption n’y existe pas, qu’une occasion historique n’ait pas été perdue par Arafat à Camp David, qu’il n’y ait pas d’attentats aveugles, etc. Il n’en reste pas moins qu’on ne peut pas mettre sur le même plan l’occupant et l’occupé.

En tout cas, c’est ainsi que le ressent en France la majeure partie de la population, et surtout les jeunes. Je suis à cet égard frappé par l’évolution des jeunes, notamment les étudiants, très partagés sur le sujet du Proche-Orient il y a vingt ans, massivement pro-palestiniens aujourd’hui.
Le lien entre la lutte contre l’antisémitisme et la défense à tout prix d’Israël tourne court, et peut même s’avérer contre-productif. On ne combattra pas l’antisémitisme en légitimant l’actuelle répression des Palestiniens par Israël. On peut au contraire et malheureusement le développer en agissant ainsi.

Le terrorisme intellectuel qui consiste à accuser d’ anti-sémitisme ceux qui n’acceptent pas la politique des gouvernements d’Israël (et non pas l’État d’Israël), payant à court terme, peut s’avérer catastrophique à moyen terme. Il ne vient pas diminuer l’opposition au gouvernement israélien, mais vient soit en modifier l’expression qui devient éventuellement plus diffuse, plus sournoise, soit la renforcer et développer une irritation à l’égard de la communauté juive. Il isole celle-ci sur le plan national. Heureusement que quelques-uns de ses représentants comme Rony Brauman ou Pierre Vidal-Naquet se sont publiquement désolidarisés de la répression israélienne, interdisant des amalgames redoutables. Créer un lien entre la lutte contre l’antisémitisme et le soutien ou la non-condamnation de Sharon ne peut guère servir la première cause, loin de là.

Il y a des cas – nous en avons connu de semblables en France – où la politique menée par un gouvernement dessert la nation qu’elle est censée servir. Ce n’est pas aider cette nation que de ne pas se démarquer dans ce cas du gouvernement en question.À miser sur son poids électoral pour pennettre l’ impu- nité du gouvernement israélien, la communauté juive est perdante là aussi à moyen terme. La communauté d’origine arabe et/ou musulmane s’organise également, voudra faire contrepoids et, du moins en France, pèsera plus vite lourd, si ce n’est déjà le cas.
Il serait donc préférable pour chacun de faire respecter des principes universels et non pas le poids de chaque communauté.

À vouloir maintenir une balance égale entre forces de l’ordre israélienne et manifestants palestiniens, mettre en parallèle les attentats des désespérés, qui sont prêts au suicide parce qu’ils n’ont pas d’autres horizons, et la politique planifiée de répression mise en œuvre par le gouvernement israélien, le PS et le gouvernement sont considérés par une partie de plus en plus importante de l’opinion comme« injustes ». Pourquoi ce qui vaut pour les Kosovars ne vaut-il pas pour les Palestiniens? Pour diaboliser Haider et traiter normalement Sharon, qui ne s’est pas, lui, contenté de dérapages verbaux mais est passé aux actes? Ce sont des remarques qu’on entend de plus en plus souvent. Je suis frappé par le nombre de jeunes beurs, de Français musulmans de tout âge, qui se disent de gauche mais qui, par référence à la situation au Proche-Orient, affirment ne pas vouloir voter Jospin aux élections présidentielles.

Une attitude jugée déséquilibrée au Proche-Orient – et bien sûr, pensent-ils, une fois de plus en défaveur des Arabes – vient confirmer que la communauté arabo-musulmane n’est pas prise en compte ou est même rejetée par la famille socialiste. La situation au Proche-Orient et la timidité des socialistes dans la condamnation de la répression israélienne confortent un repli identi- taire des musulmans en France dont personne – juifs, musulmans, chrétiens ou païens – ne peut se réjouir.
Il vaut certes mieux perdre une élection que son âme. Mais, en mettant sur le même plan le gouvernement d’Israël et les Palestiniens, on risque tout simplement de perdre les deux. Le soutien à Sharon mérite-t-il que l’on perde 2002 ?

Il est grand temps que le PS quitte une position qui, se voulant équilibrée entre le gouvernement israélien et les Palestiniens, devient du fait de la réalité de la situation sur place de plus en plus anormale, de plus en plus perçue comme telle, et qui par ailleurs ne sert pas – mais au contraire dessert – les intérêts à moyen et long terme du peuple israélien et de la communauté juive française.

Pascal Boniface

7 Comments

  1. bernardcornut

    En 1993 Mme Lizin alors vice présidente de l’Internationale socialiste m’ a dit (nous étions à Alger) « L’Internationale Socialiste est dans la main des israéliens ».
    Mais à la racine de l’influence pro-israélienne dans le PS français et au-delà en France, outre la perception assez illusoire d’un certain socialisme de certains sionistes historiques, il y a une entrée occultée ancienne dans un système du pouvoir en France. En 1954, juste après la mission en Algérie de Mitterrand (alors ministre de l’Intérieur du « socialiste » Guy Mollet ) alors qu’il avait rendu compte en soutenant que la situation était sous contrôle, la rébellion armée éclate le 1er novembre 1954. Mitterrand humilié et furieux recrute massivement des indicateurs, mais le système informatique d’alors est incapable de bien traiter les informations de source orale en arabe algérien, transcrites de façon erratique. Il reçoit alors une offre du Mossad qui avait mis au point un système de traitement alphabético-sémantique, qui peut traiter à la fois l’orthographe et les racines de 3 consonnes des langues sémitiques dont l’arabe. Les informaticiens israéliens entrent alors dans le système au coeur du Ministère de l’Intérieur, et du pouvoir PS. Ils tiennent Mitterrand dès ces temps troubles, et préservèrent leur influence à travers les gouvernements. Pasqua s’inspirera aussi de leurs logiciels de redécoupage électoral pour minimiser les nombres d’élus d’une certaine opposition à partir des statistiques électorales au niveau le plus détaillé (les bureaux de vote).
    C’est là que réside encore les moyens d’influence qui soumettent la politique étrangère de la France aux impératifs stratégiques d’un petit pays tiers essentiellement lié aux intérêts pétroliers et financiers anglo-saxons. Seul De Gaulle puis Chirac avaient essayé de comprendre et de s’opposer à cette influence, en vain. Le 16 Janvier 1991, à la veille de la Guerre du Golfe contre l’Iraq, (guerre préprogrammée sur manipulations pas encore toutes révélées) J Chirac, alors président du groupe RPR, avait déclaré à l’Assemblée: (p. 14-15 du CR au JORF du 17/01/1991), suite à la Résolution du 29 novembre 1990, sous chapitre VII (recours à la force) :

    « Certes, les problèmes ne sont pas les mêmes, mais qui empêchera-t-on de penser qu’il y a de par le monde deux poids et deux mesures ?/// Le règlement de la crise du Golfe doit permettre de créer un précédent opposable à toutes les atteintes portées aux libertés des peuples et des hommes, et c’est là la justification essentielle et primordiale de notre intervention dans cette région. »

    En clair, cela signifie que Jacques Chirac disait en janvier 1991 qu’il faudrait une résolution du Conseil de Sécurité sous chapitre VII pour inciter fermement l’Etat israélien à évacuer tous les territoires palestiniens occupés depuis juin 1967. Une évidence à rappeler !

    Réponse Signaler un abus
  2. VERONIQUE

    Puisque je suis socio et que l’on me demande mon avis, voici ma réponse :
    Dans cette note, je lis un message d’avertissement à l’encontre d’un gouvernement en dérive (Et on voit aujourd’hui que cette note a toujours une bonne raison d’être) mais certainement pas une note antisémite. L’acharnement contre M. Boniface et son soi-disant anti-sémitisme me semble complètement ahurissant.

    Réponse Signaler un abus
  3. DUBREIL

    Bonsoir, Cette note est pertinente et M. Boniface ne peut en aucun cas être traité d’antisémite.
    Une erreur toutefois. M. Boniface écrit qu’un des éléments « incontestables » est le suivant : « le peuple juif a subi le plus horrible des traitements avec la Shoah. Alors que le mot est de plus en plus galvaudé, il est le seul à avoir enduré un véritable génocide, avec l’intention de l’exterminer totalement en tant que peuple ».
    La définition du génocide tient dans cette intention finale d’exterminer toute une population classée au rang d’animaux ou de sous-humains, ce qui est différent d’un massacre perpétré dans une guerre. La solution finale est totalitaire. L’intention finale est de toujours tuer le plus de gens possible, surtout les femmes et les enfants qui perpétuent « l’espèce » stigmatisée. Lire à ce titre les excellents livres sur le Rwanda de Jean Hatzfeld, reporter, ou Scholastique Mukasonga, réfugiée rwandaise en France. Le peuple juif n’est malheureusement pas le seul à avoir subi un génocide. Le peuple tutsi à subi un génocide : plus de 800 000 morts en trois mois, au Rwanda, en 1994, un rendement bien supérieur à l’extermination des juifs d’Europe lors du second conflit mondial. On pourrait évoquer aussi le génocide arménien du début du XXème siècle, celui de la région de l’Afrique du Nord au cours des 130 ans de colonisation française, notamment au XIXème siècle mais les travaux d’historiographie manquent, ce qui aboutit à une guerre d’Algérie cruelle (selon Benjamin Stora).
    Se positionner comme seule victime ou victime absolue de l’Histoire, comme le prétend le gouvernement israëlien, c’est nier l’histoire des autres peuples qui ont souffert ou qui continuent de souffrir, comme le peuple palestinien, chassé de ses terres en 1947. La création de l’Etat d’Israël, si légitime soit-elle, n’en demeure pas moins une violence effroyable pour les palestiniens, dans la mesure où cette création d’un sanctuaire s’est faite malheureusement contre un autre peuple (Il aurait fallu qu’il en advienne autrement). Le cycle infernal de la souffrance/violence pouvait alors continuer de se propager, et la guerre devenir perpétuelle. Yitzhak Rabin, seul, avait compris qu’il fallait mettre un terme à la guerre et à la poursuite de l’occupation, et négocier avec ses ennemis. C’est ce que montre bien le film « otages à Entebbe » récemment sorti (qui traite du détournement du vol AF tel Aviv Paris en 1976 et de l’attitude du gouvernement israëlien de l’époque, avec Yitzhak Rabin comme premier ministre).

    Réponse Signaler un abus
    • jaime

      Je partage votre point de vue précisant que Monsieur Boniface ne peut -être taxé d’antisémitisme quand il dénonce les politiques du gouvernement israélien . J’ajouterai a contrario de Monsieur Boniface qui réduit la notion de génocide à celle unique du peuple juif citant la shoah celui dénoncé par le sociologue Daniel Feirstein envers les populations indigènes d’Amérique Latine lors de la  » conquista del desierto  » durant les années 1878-1885 par l’armée argentine sous le commandement du général De La Roca .( tribus Mapuches , Rauqueles , Telhuelces pour n’en citer que
      quelques unes ). Lucia Mansilla militaire et portano de Buenos Aires écrivait dans son livre en 1870  » una excursion a los indios rauqueles  » parlant de la nécessité d’exterminer et de réduire ces populations pour exploiter les territoires conquis :
      «  Aquellos campos desiertos e inhabitados tienen un porvenir grandioso , y con la solemne majestad de su silencio , piden brazos y trabajo . Cuando brillara para ellas esa aurora color azul de rosa ? Cuando ? Ay! Cuando los Rauqueles hayan sido exterminados o reducidos , cristianizados y civilizados ? « 

      Réponse Signaler un abus
  4. Paul Willems

    Très bonne note. Son point fort, c’est la dénonciation de l’instrumentalisation de l’accusation d’antisémitisme. Il y a une instrumentalisation de cette accusation ou de cette critique pour justifier une politique gouvernementale odieuse. Pas seulement la politique gouvernementale israélienne. La note montre bien qu’en traitant des gens d’antisémites, l’on fait davantage que défendre la politique du gouvernement israélien. On défend en fait une politique xénophobe et en même temps la politique économique et sociale qui explique cette xénophobie, ou plutôt le racisme. En effet, cette politique sert avant tout à provoquer un déséquilibre économique et social qui force les plus faibles à accepter des conditions de vie et de travail de plus en plus difficiles. or ces conditions de vie sont le terreau du racisme et de l’insécurité. Il me semble que le problème israélo-palestinien sert de biais pour imposer cette politique, en servant à discriminer les principales catégories sociales victimes de cette politique antisociale.
    Non seulement, on ne peut pas critiquer la politique du gouvernement israélien, mais on ne peut pas non plus défendre les musulmans, qui font l’objet de critiques de plus en plus racistes au fur et à mesure que la situation sociale et économique se dégrade.
    Cette note tient lieu au contraire de texte de base pour tous ceux qui luttent contre l’antisémitisme. Et cette lutte véritable contre l’antisémitisme est nécessaire pour lutter contre les politiques antisociales odieuses et l’idéologie qui a détournée la lutte contre l’antisémitisme pour pour parvenir à ses fins.

    Réponse Signaler un abus
  5. Pierre Goletto

    Merci à Gérard Miller pour cette facette de Pascal Boniface, je le connaissais surtout au travers de l’iris.
    Quant à la note de 2001, elle est surtout prémonitoire sur de nombreux événements traumatiques de 2002 à aujourd’hui.
    Il faut une énorme mauvaise foi pour y trouver la moindre once d’anti-sémitisme.

    Réponse Signaler un abus
  6. vescovi

    une note annonciatrice de tous les évènements survenus par la suite et certainement pas antisémite

    Réponse Signaler un abus

Trackbacks/Pingbacks

  1. #5 - Antisémite ? | Le Média - […] Le lien vers la note interne : https://lemediapresse.fr/le-media-tv-fr/note-interne-de-pascal-boniface-les-sujets-qui-fachent/ […]

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Signez la pétition !

Devenez Socio

Derniers Tweets

Pin It on Pinterest

Share This

Partagez cet article

Avec vos amis !