Vera Chiodi : « En Amérique du Sud, les acquis sociaux et économiques étaient plus fragiles qu’on ne l’avait pensé »

Vera Chiodi : « En Amérique du Sud, les acquis sociaux et économiques étaient plus fragiles qu’on ne l’avait pensé »

Vera Chiodi est économiste et enseignante à l’université Sorbonne-Nouvelle (Paris III). Elle est aussi membre de l’Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine. Interrogée par Le Média, elle revient avec nous sur les éléments, notamment économique, pouvant expliquer l’affaiblissement des gauches et le processus d’extrême droitisation qui a actuellement cours en Amérique du Sud. 

Depuis 2012 et la destitution de Fernando Lugo au Paraguay, la gauche sud-américaine perd peu à peu du terrain face à une droite, non pas nécessairement libérale, mais plutôt ultra-conservatrice. Pour exemple, le même Paraguay a « choisi » Mario Abdo Benitez, fils d’un ancien bras droit du dictateur Stroessner, comme président. En Colombie, les amoureux des groupes paramilitaires du conflit armé colombien (qui opposaient ces groupes aux FARC depuis les anées 1960) sont arrivés au pouvoir au printemps dernier. Mauricio Macri, au pouvoir depuis 2015, n’est pas si conservateur, mais ne semble pas pressé de punir les anciens criminels de la dictature militaire. Tout récemment, Jair Bolsonaro, ouvertement raciste et homophobe, nostalgique de la junte, vient d’arriver au pouvoir au Brésil. Pour tenter d’expliquer, en partie, la droitisation du sous-continent, Vera Chiodi nous aide à faire l’examen des modèles économiques prônés par les gauches sud-américaines.

Le Média : Progressivement, les mouvements du centre-droit ont pris la place des gauches en Amérique du Sud. Ensuite, c’est la droite conservatrice, parfois nostalgique de la dictature comme au Paraguay ou en Colombie, qui a pris le pouvoir. Comment expliquez-vous ce processus de droitisation ?

Vera Chiodi : Plutôt que s’imposer la tâche de décrire les « nouveaux arrivants », c’est effectivement la bonne question à se poser.

Deux éléments de réponse : les acquis sociaux et économiques étaient bien plus fragiles que ce que l’on avait pensé à l’issue de plus d’une décennie de gouvernement dits « à gauche », et dorénavant les classes populaires n’ont pas peur de perdre ces acquis avec des gouvernements dits « à droite ». Dans le cas du Brésil, l’essor de la « nouvelle classe moyenne » est certainement un phénomène un peu surdimensionné.

D’autre part, il existe de manière généralisée une forte sous-estimation de l’importance, la magnitude et l’impact négatif de la corruption (en partie car nous avons du mal à la mesurer).

On sait que depuis les années 1960-1970, les crises économiques s’enchaînent. La gauche comme la droite s’y casse les dents. Qu’est-ce qui rend les pays d’Amérique du Sud aussi difficiles à gérer économiquement ?

La non diversification de leurs structures productives en particulier (la spécialisation sur quelques produits met en jeu leur stabilité macroéconomique, pour certains pays on identifie la « maladie hollandaise »), mais aussi une politique fiscale limitée et peu ambitieuse. Peu de fois les gouvernements vont de l’avant, avec des effets de démonstration : au contraire, ils suivent, comme s’ils avaient du retard par rapport aux demandes ou besoins de la population.

On invoque, encore aujourd’hui, l’influence des Etats-Unis, du FMI et des marchés financiers sur la situation économique et politique sud-américaine. Est-ce un fantasme ou est-ce toujours d’actualité ?

Non, ce n’est pas un fantasme mais ce n’est pas le seul axe d’influence. L’Europe et la Chine sont aussi présents dans la région et leur présence n’est pas du tout négligeable.

Le coût d’adhérer au FMI est certainement positif mais le coût (même un coût social) de ne pas y adhérer peut l’être aussi.

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Vera Chiodi

Le FMI d’aujourd’hui n’est plus le FMI du Consensus de Washington. Par exemple, l’Argentine a négocié lors de son dernier accord financier une clause primordiale sur la pauvreté (si pendant la période en cours, la pauvreté augmente, les fonds de l’État peuvent être utilisés pour mettre en place des programmes sociaux ou renforcer ceux existants sans que ces dépenses soient comptabilisées dans le calcul du déficit fiscal).

La Chine est de plus en plus présente de par ses investissements. Ça s’est parfois fait sous l’impulsion des gouvernements de gauche, comme celui de Rafael Correa en Equateur. Ces investissements chinois ont-ils eu une incidence sur les politiques économiques et sociales des gauches sud-américaines ?

Bien sûr, car les chinois ont des pratiques d’investissement assez particulières : ils exigent par exemple qu’une certaine proportion de main d’œuvre ou d’inputs d’origine chinoise soient utilisée (condition qui a été acceptée par la plupart des gouvernements dits « de gauche » pendant la décennie dorée). Il est peut-être un peu trop tôt pour évaluer si cette pratique est plus ou moins défavorable que la politique des investissements européens et étasuniens de rapatriement des dividendes.

Pendant un temps, les économies sud-américaines semblaient aller mieux. On dit beaucoup que la pauvreté et les inégalités étaient en recul. Comment expliquer le recul économique qui est survenu ensuite ?

Avec la crise financière mondiale et un certain épuisement du modèle économique mis en place, qui dans la plupart des cas n’était qu’un retour à un modèle agro-exportateur.

La crise de 2008 arrivera plus tard en Amérique Latine et pour la première fois dans l’histoire, il s’agit d’une crise dont l’épicentre n’est plus autour d’une crise d’étranglement de la balance des paiements.

La gauche uruguayenne de Pepe Mujica et Tabare Vasquez paraît être l’exception qui confirme la règle. Qu’est-ce qui la distingue, dans sa politique et sa gouvernance, des autres gauches d’Amérique du Sud ?

L’Uruguay est un très petit pays avec des particularités qui ne peuvent pas s’élargir au reste de la région. Ses indicateurs sont très éloignés de la moyenne de la région.

Légende: Jair Bolsonaro, dernier symbole de la droitisation du continent sud-américain

Crédits: Fabio Rodrigues Pozzebom/Wikimedia Commons

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