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Un air de libération flotte sur l’Algérie

Un air de libération flotte sur l’Algérie

Les rues de la capitale accueillent une foule enfin détendue qui savoure la paix arrachée aux groupes terroristes. Ces derniers avaient assiégé le pays dans les années quatre-vingt-dix. Mais l’idéologie islamiste, entretenue par le pouvoir, continue d’avoir de beaux jours devant elle. Reportage.

De nouveau, Alger la Blanche respire. Le soleil est à peine responsable de la frénésie qui enveloppe ses habitants et les pousse à dévorer la vie à pleines dents. Comme s’ils prenaient leur revanche sur les longues et douloureuses années où, la peur au ventre, ils se terraient chez eux.

En ce printemps 2018, les rues de la capitale, ses cafés, ses restaurants, ses boutiques, ses marchés accueillent une foule joyeuse, bruyante, blagueuse. Détendue, elle savoure la paix arrachée aux groupes terroristes qui avaient assiégé l’Algérie durant la décennie quatre vingt dix et mené la guerre aux civils pour y instaurer un ‘’Etat islamique’’. Plus de 200.000 personnes, selon les chiffres officiels, y ont trouvé la mort, dans une cynique indifférence internationale.

 

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Dans les rues d’Alger, les terrasses des cafés pleines à craquer/ Crédits : Assia Marie

La guerre semble désormais enfouie dans les mémoires. Un parfum de libération plane sur cette terre foulée de plus en plus par les touristes, surtout Algériens. Ils n’hésitent plus à sortir de chez eux pour (re)découvrir les richesses que recèle leur pays. Dès lors, se multiplient les agences de voyages et les guides indépendants. Parmi eux, Asma. La pétillante quadragénaire arrive aisément à transmettre son enthousiasme pour l’histoire de la Casbah à la dizaine de personnes qu’elle accompagne ce jour-là. Sur la trace des ottomans, la troupe déambule dans les ruelles tortueuses et étroites aux multiples marches, sous le regard bienveillant des habitants.

Pendant la décennie noire du terrorisme, pas un quidam ne pouvait s’aventurer dans la médina, où les islamistes avaient installé l’une de leurs nombreuses bases. Aujourd’hui, les tables d’hôte (et quelques chambres d’hôte) au sein de la Casbah marquent l’entrée des Algériens dans une nouvelle ère touristique. Et, enfin, se réapproprient la vie qu’on leur a volée. La soif de vivre marque toutes les catégories de la population, toute génération et tous sexes confondus. Elle est visible partout.

Ce jeudi-là, à quelques kilomètres de la capitale, Tipasa ouvre grand ses portes à des voyageurs originaires de Kabylie, venus, en excursions familiales ou scolaires, visiter les ruines romaines. La langue et les chants kabyles dominent les monuments à ciel ouvert. Non loin, sous d’immenses arbres, on sort les pique-niques des sacs. Des jeunes jouent de la musique. « L’ambiance est radicalement différente de la dernière fois où j’étais là, en 2004 », s’exclame Nadjia, franco-algérienne, en vacances. « Il y avait peu de monde. Les ruines elles-mêmes semblaient se cacher », s’amuse-t-elle. Certes, à cette période, le terrorisme était vaincu militairement, mais le traumatisme restait encore vivace. Djamila, cousine de Nadjia, résidente dans la banlieue d’Alger, précise : « Nous continuions à nous calfeutrer chez nous. C’était comme une habitude dont on ne peut se défaire. Pendant plus de dix ans, nous étions obligés de rentrer directement à la maison après le boulot. Nous ne pouvions plus sortir entre amis, aller au théâtre, au resto. On était prisonniers dans notre propre pays. » 

Tipasa, ville célébrée par Albert Camus, attire une population avide de plonger dans l’antique port romain, situé à 80 km à l’ouest d’Alger. Les routes y menant sont particulièrement surveillées par les gendarmes, tantôt en faction devant des barrages de herses, tantôt devant leurs véhicules, en ce vendredi, début du week-end.

Une présence rassurante, d’autant que reste dans la mémoire collective les massacres perpétrés par les terroristes le long des trajets, comme celui reliant la capitale à la Kabylie. Il n’y a pas si longtemps, peu de monde s’y aventurait, aujourd’hui, on ne peut échapper aux embouteillages, surtout depuis que la  Kabylie est redevenue l’une des destinations prisées des touristes.

L’influence islamiste toujours très présente

Ouverte au public en décembre 2017, l’agence de voyage Check-in services, implantée à Tizi-Ouzou, capitale de la Haute-Kabylie, propose, ce jour-là, la visite du village Aït-el-Kaid, classé patrimoine national culturel (voir encadré). Le car bondé de femmes (et quelques hommes) monte péniblement le col vers ce bourg niché au pied de la montagne du Djurdjura. Rabiha, habitant de Tizi-Ouzou, savoure chaque moment de cette excursion. « Cela fait deux ans que je me sens enfin libre de voyager dans mon magnifique pays. A cause du terrorisme, il était difficile même d’aller travailler. Le faire était une forme de résistance. Maintenant, on est toute une bande de copines à suivre le programme de Check-in services. Ce genre d’agence manquait à Tizi. On va essayer de faire le tour de l’Algérie, mais on préfère d’abord commencer par nos villages kabyles. » La visite d’Aït-el-Kaid s’effectue en file indienne dans d’étroits sentiers, avec les explications fournies par les membres du comité du bourg, dont de nombreux jeunes. « Le tourisme est le bienvenu pour permettre à la jeunesse de ne pas déserter ces contrées isolées, souligne Farida, amie de Rabiha. On aimerait aussi que les étrangers reviennent chez nous. »

L’Algérie s’est sentie mise en quarantaine durant la décennie noire. De nombreuses compagnies aériennes, comme Air France (l’un de ses avions a été pris en otage terroriste en décembre 1994), refusaient de se poser sur le sol algérien. « Nous étions seuls, enfermés, Algériens parmi les Algériens », souffle Rabiha. Mais, depuis quelques temps, les têtes étrangères commencent à se faire remarquer dans cette partie d’Afrique du Nord, sans doute la plus méconnue en dépit de sa richesse historique. Les bureaux de voyages florissants accueillent de plus en plus de Français ou d’Espagnols, même si leurs clients restent  majoritairement du pays. « Nos journées d’excursion ou nos séjours ne désemplissent pas », se réjouit Rosa Ammarkhodja, responsable de Check-in services, agence fondée par des trentenaires, dont cette dernière.

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Un groupe de collégiens originaires de Kabylie en visite sur le site romain de Tipasa, a l’ouest d’Alger/ Crédits : Assia Marie

Etrangement, la société civile semble davantage se préoccuper du devenir touristique et culturel de l’Algérie que les pouvoirs publics. Outre les agences de voyages et les galeries d’art foisonnantes, sans aide gouvernementale, le pays voit surgir une génération de jeunes musiciens, qui s’est accaparée la rue après avoir manifesté pour en obtenir la permission des autorités. Une génération soucieuse du bien-être environnemental et qui lance continuellement des actions de propreté et d’assainissement des quartiers et villages, problème récurent malgré la manne pétrolière considérable, qui irrigue les réseaux de la corruption.

D’aucuns, ici, blâment ouvertement le gaspillage engendré par la construction de la nouvelle mosquée. D’aussi loin que l’on soit à Alger et dans ses proches banlieues, le minaret inachevé, d’inspiration saoudienne, attire le regard. « On a déjà dépensé 2 milliards d’euros en 2016 », déplore Yazid, Algérois de trente-deux ans. Commencés en août 2012, les travaux s’éternisent. Le gouvernement s’est lancé dans le concours mondial de la plus haute et imposante mosquée, espérant se placer en troisième position, après la Mecque et Médine. « Ils nous communiqueront la mort de Bouteflika quand elle sera terminée », plaisante Omar, chauffeur de taxi.

Le monumental édifice religieux n’est que la face visible du wahhabisme rampant dans la société. Les tenues islamiques d’Arabie saoudite n’étonnent plus la population ; les femmes sans voile sont aujourd’hui minoritaires. Dans les rues, la transformation saute aux yeux. Dans un marché gorgé de tomates, poivrons, melons et autre ail frais, une femme d’une cinquantaine d’années dénote avec ses cheveux au vent. Louisa, c’est son nom, nous confie regretter les années où « le voile n’existait quasiment pas ». Aujourd’hui, dans son quartier de banlieue, elle préfère utiliser sa voiture pour se déplacer, y compris pour faire les courses à deux pas de chez elle. « Je ne veux pas attirer l’attention sur moi. Je vis près de la mer, mais je n’y vais pas. Les respectables femmes voilées, très nombreuses, campent sur la plage à s’occuper des mômes, pendant que leurs époux barbotent dans l’eau en zyeutant les rares femmes en maillot de bain », raconte-t-elle.

Notre interlocutrice poursuit : « On se prive de beaucoup de choses. Ceux qui ont les moyens peuvent se rendre à l’étranger pour profiter de la mer. Mais encore une fois, ce sont les couches populaires laïques qui en payent le prix. »

Tout en choisissant ses légumes, elle susurre : « Le terrorisme a vraiment reculé, mais l’idéologie islamiste prend de l’ampleur, et c’est dangereux, car elle n’est pas combattue, elle est même une caution pour le gouvernement. »

L’armée a certes joué un rôle considérable pour terrasser le terrorisme. Cependant, explique Louisa, professeure de maths, en laissant « l’école aux mains des islamistes, l’Etat joue avec le feu. Le corps enseignant est à 70% d’idéologie islamiste. »

Dans la tradition algérienne, la religion se vit de façon spirituelle et privée. Désormais, on hisse les versets coraniques comme des drapeaux sur les véhicules. On ne se balade plus sans son kamis, sans son hidjab. On ne conclut plus une phrase sans se référer à Dieu. « L’islamisme gangrène les esprits, il sert de paratonnerre à tous les excès gouvernementaux », affirme l’enseignante.

La décennie noire a laissé des traces indélébiles auprès de la population. On ne compte plus les égorgements de personnes éprises d’un Etat laïque. Une partie importante des forces vives de la nation s’est exilée à l’étranger, essentiellement en France et au Canada. « L’Algérie a été l’un des premiers pays où on a voulu instaurer, par la force, un ‘’Etat islamique’’ » , se remémore Louisa. Tout le monde garde en mémoire cette sale période. Au point que l’on préfère composer avec des autorités gouvernementales, avec à leur tête un président que d’aucuns estiment moribond, plutôt que de risquer l’alternative islamiste.

Les Algériens jouissent désormais du retour au calme, de la paix retrouvée. « On n’est plus dans un pays dangereux, mais cela ne veut pas dire qu’il y a davantage de liberté », précise Louisa, son couffin rempli de bonnes choses.

Un village authentique tombe en ruine

Classé patrimoine national culturel depuis 2006, le village Ait-el-Kaid n’a toujours pas reçu les subventions promises par les autorités publiques. Ses maisons en pierre typiques de la Kabylie ancestrale tombent en ruines d’année en année. La plupart des habitants vivent désormais en contrebas du hameau. Le comité du village continue de se battre pour conserver cette richesse historique. « Nous lançons un appel de détresse au ministère de la Culture et aux bienfaiteurs d’Algérie ou d’ailleurs, explique Mouloud Zanoun, vice-président. On aimerait restaurer, ne serait-ce, qu’une maison pour pouvoir ainsi montrer notre patrimoine aux nombreux touristes qui nous rendent visite. » Surtout, le comité espère qu’un jour les habitants puissent réintégrer leur village authentique.

Photo de une : Vue des toits de la casbah d’Alger

Crédits : Assia Marie

1 Comment

  1. malinvoy

    Merci Assia pour ce tour d’horizon de l’Algérie. Je confirme l’impression d’une présence trop oppressante à mon goût de l’islam intégriste (voile, place de la femme très réduite dans les lieux publiques mixtes, les personnes athées ou laïques n’ont pas intéret à le manifester de quelque manière que ce soit) même si la période sanglante est derrière nous j’espère pour longtemps.

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