Turquie : Des élections à hauts risques

Turquie : Des élections à hauts risques

Des élections présidentielles et législatives anticipées se déroulent ce dimanche 24 juin, en Turquie. Une campagne électorale qui se passe sur fond de répression politique.

Le 18 avril dernier, Recep Tayyip Erdoğan annonce la tenue d’élections anticipées pour le 24 juin 2018. Au pouvoir depuis quinze ans, le président turc devrait logiquement être reconduit lors de ces scrutins présidentiel et législatifs. Les analystes se divisent néanmoins sur la raison de cette décision. Pour Berk Esen, de l’université Bilkent, à Ankara, « Erdoğan n’était jamais enthousiaste à l’idée de convoquer des élections anticipées, suggérant que le parti au pouvoir était assez fort pour survivre jusqu’aux dates prévues. » De son côté, Corinne Morel Darleux, coordinatrice du Réseau écosocialiste, a passé beaucoup de temps ces derniers mois dans le pays, ainsi qu’en Syrie et au Rojava, nous donne une autre version. D’après elle, il faut mettre en lien ces élections avec l’offensive turque contre les Kurdes d’Afrine, en Syrie. Ces scrutins constitueraient le deuxième acte d’une stratégie de renforcement du régime, après la bataille militaire.

Répression envers les Kurdes

Le 20 janvier dernier, l’armée turque, aidée des rebelles syriens de l’Armée syrienne libre, coalition disparate d’opposants – souvent islamistes – au régime de Bachar al-Assad, attaque les Unités de protection du peuple kurde (YPG). Partisane de l’autodétermination, cette branche du Parti de l’union démocratique (PYD), considérée comme terroriste par le régime d’Erdoğan, contrôle depuis 2012 la ville d’Afrine et sa région. Le 18 mars, les Turcs réussissent à chasser les Kurdes, comme prévu. Selon Corinne Morel Darleux, « cette opération a permis au président turc de renforcer son pouvoir, tout en accentuant la répression à l’encontre des Kurdes en Turquie. » On le sait, les conflits armés extérieurs sont souvent l’occasion de renforcer le pouvoir, en demandant au peuple de faire bloc derrière son gouvernement. Malin, Erdoğan a conscience de cela et utilise l’ennemi kurde pour asseoir sa légitimité au pouvoir. Ainsi, le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan, formation marxiste considérée comme terroriste par une grande partie de la communauté internationale, dont la Turquie, est rendu responsable de l’attentat du district de Suruç à Urfa du 14 juin, qui a fait 3 morts et 9 blessés. Pourtant, les choses semblent plus compliquées, puisque l’attaque a été perpétrée contre le Parti démocratique des peuples (HDP), opposant à Erdoğan et favorable aux droits des Kurdes. Certains, comme l’ANF, agence de presse kurde basée à Amsterdam, accusent ouvertement l’AKP, parti du président. Le président ne compte néanmoins pas que sur ça pour maintenir son pouvoir.

La gauche bâillonnée

« Il mise également beaucoup sur la nostalgie de l’Empire Ottoman et sur le sultanat », prévient Corinne Morel Darleux. La révision constitutionnelle de 2017 allait dans ce sens. En faisant disparaître le Premier ministre, elle transforme la Turquie en monarchie présidentielle. L’opposition craint la dérive autoritaire. Surtout qu’Erdoğan a utilisé la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, dont il a été victime, par une fraction des Forces armées turques, pour réaliser des purges politiques. Le HDP, formation de gauche laïque, écologique et féministe devenue troisième force du pays en 2015, en a été une des premières victimes. Le 4 novembre 2016, les coprésidents Selahattin Demirtaş et Figen Yüksekdağ sont emprisonnés, en compagnie de neuf autres députés. Ajoutons que la majorité des cadres du parti ont été arrêtés et près des trois quarts des maires élus de cette formation ont été suspendus, voire interpellés. Des administrateurs ont été nommés à leur place. Des liens avec le PKK sont invoqués. Aujourd’hui, Selahattin Demirtaş, président du groupe parlementaire est candidat à la présidentielle, tout en étant derrière les barreaux. Troisième en 2014, il devrait réitérer cette performance. « Ce n’est pas suffisant pour espérer une victoire, mais il peut empêcher Erdoğan d’être élu dès le premier tour », relève Corinne Morel Darleux.

« Il pourrait aussi apporter un supplément de voix importants au second tour », ajoute-t-elle. Celles-ci devraient logiquement se porter sur le principal rival du président, Muharrem Ince. Pour Corinne Morel Darleux, une victoire du candidat du Parti républicain du peuple (CHP), formation kémaliste, serait déjà un progrès. Elle n’oublie cependant pas qu’ « il a voté la levée de l’immunité parlementaire des membres de la HDP, avec l’AKP ». En attendant, des craintes subsistent sur la transparence du vote, notamment en raison de la validation des bulletins et des enveloppes ne portant pas le sceau des autorités électorales.

Légende : Recep Tayyip Erdoğan
Crédits : Wikimedia commons – Kremlin.ru

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