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Thibault Muzergues : « L’aile gauche a encore beaucoup de chemin à faire avant de prendre le contrôle du Parti démocrate »

Thibault Muzergues : « L’aile gauche a encore beaucoup de chemin à faire avant de prendre le contrôle du Parti démocrate »

Thibault Muzergues travaille pour le bureau européen de l’International Republican Institute, une ONG américaine qui promeut la « démocratie libérale » dans le monde. Fin analyste de la situation politique aux États-Unis et en Europe, il a publié cette année « La quadrature des classes » (éditions du Bord de l’eau). Il y explique que quatre classes sociales remodèlent aujourd’hui le jeu politique en Occident : la classe moyenne provinciale, la classe ouvrière blanche, qui vit dans la France périphérique, la classe créative urbaine et libérale, qui vit au coeur des métropoles, et les millenials, précaires diplômés souvent très jeunes (moins de 35 ans). Les deux premières plutôt marquées à droite ont permis outre-Atlantique l’élection de Donald Trump, tandis que la troisième avait pour favorite Hilary Clinton et la dernière soutenait Bernie Sanders. Thibault Muzergues revient avec nous sur la situation politique américaine.

Les élections de mi-mandat, les Midterms, ce sont déroulées ce mardi 6 novembre. Alors qu’elles sont souvent défavorables au président en place, les Républicains ont réussi à conserver le Sénat, qui vote les lois fédérales et ratifie les nominations du président. Les Démocrates n’ont néanmoins pas perdu et ont obtenu la majorité à la Chambre des Représentants. Ces derniers ont aussi fait élire de nouvelles figures, plus jeunes et aux parcours plus atypiques. Un nouvel engouement pour les « démocrates socialistes » semble aussi émerger, dans le sillage de la candidature à la primaire démocrate de Bernie Sanders. Thibault Muzergues décrypte avec nous ces résultats.

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Thibault Muzergues : Les Démocrates ont bien réussi à mobiliser leur base, qui a pu voter assez massivement (principalement, mais pas uniquement, contre Trump). Le problème, c’est que Donald Trump a lui aussi réussi à mobiliser son électorat, notamment grace à son attitude sans concession vis-à-vis de l’immigration, mais aussi son soutien sans faille à Brett Kavannaugh au moment de sa nomination en septembre – ce dont les électeurs conservateurs (notamment évangéliques) lui ont été gré en allant voter pour lui, même si son nom n’était sur aucun des bulletins de vote cette année. Au final, malgré la perte de la Chambre des Représentants (et des défaites lourdes de conséquences à plus long terme aux élections régionales dans les États), les Républicains ont plutôt bien résisté, et augmentent même leur majorité au Sénat. Le bilan global est donc plutôt mitigé pour chaque parti, mais ce sont bien les Républicains qui ont bénéficié de la meilleure dynamique en fin de campagne. Une dynamique qu’ils doivent beaucoup a l’omniprésence de Donald Trump, qui s’est investi dans la campagne comme peu d’autres présidents auparavant. Beaucoup de nouveaux sénateurs républicains lui doivent leur élection.

Trump n’a-t-il pas paradoxalement bénéficié des révélations sur sa personne qui se sont succédées depuis septembre ?

Ce que beaucoup de Démocrates n’ont pas compris, c’est qu’en mettant la personnalité de Trump au centre des débats, ils galvanisent peut-être leur base, mais ils mobilisent également l’électorat républicain, qui a définitivement basculé dans le camp du Président ces derniers mois (même si beaucoup de républicains réprouvent toujours plus ou moins ouvertement les tweets ou le comportement de Donald Trump). Plus on parle de Trump, en bien ou en mal, plus il est au centre des débats, et plus l’électorat républicain se mobilise, ce qui annule les efforts démocrates vers leur électorat. C’est le scénario qui lui a permis de gagner en 2016, et il est remarquable que les opposants du président soient tombés dans le panneau cette fois encore.

Lire aussi : Les jours de Donald Trump sont-ils comptés ?

Le président américain a néanmoins perdu la Chambre des Représentants. Est-ce un signe de l’effritement de l’alliance politique entre ouvriers blancs et la classe moyenne provinciale analysée dans votre livre ?

Pas vraiment. Au contraire, le détail des résultats tend plutôt à montrer que Trump a réussi à consolider sa base dans les États de la Rust Belt et dans le Midwest. Et même si une assez bonne mobilisation des femmes en faveur des Démocrates a permis à la gauche de reprendre un peu de terrain dans l’Amérique suburbaine, dans l’ensemble on voit au contraire une consolidation de l’alliance trumpiste de 2016 cette année. Et tant que le Président pourra espérer rassembler derrière lui la majorité de la classe moyenne provinciale, il conservera toutes ses chances pour 2020.

Une nouvelle génération de militants, plus jeunes et souvent plus radicaux, semble émerger chez les Démocrates. Alexandria Ocasio-Cortez, leur nouveau symbole et plus jeune élue au Congrès, n’hésite pas à se revendiquer du socialisme. Assistons-nous à une inversion du rapport de force entre la classe créative et libérale et les millénials ?

Alexandria Ocasio-Cortez est un cas intéressant – notamment parce qu’elle est le symbole d’un changement idéologique profond actuellement en cours à l’intérieur du parti : pour la première fois, une majorité de Démocrates disent avoir une opinion positive sur le socialisme, un mouvement sémantique qui aura des répercussions sur l’idéologie du parti – même si la question de la nature de ce « socialisme démocratique » est encore loin d’être tranchée. Pour autant, le triomphe d’Ocasio-Cortez reste un cas relativement isolé : l’establishment tient toujours bien le parti, en témoigne la très probable nomination de Nancy Pelosi pour présider la Chambre des Représentants en janvier prochain. Qui plus est la position de cette nouvelle génération n’est pas aussi forte qu’on pourrait le croire : bien sûr, la victoire d’Ocasio-Cortez mérite d’être soulignée, mais il ne faut pas non plus oublier qu’Andrew Gillum, le porte-drapeau de la gauche en Floride, n’a pas réussi à battre un candidat républicain très Trumpiste pour devenir Gouverneur dans cet état-clé pour l’élection présidentielle de 2020. Cette défaite fragilise forcément l’aile Sanderista du parti – notamment parce qu’elle ne pourra plus dire qu’elle seule peut (et va) gagner contre Trump et ses candidats. L’aile gauche et les Millenials ont donc encore beaucoup de chemin à faire avant de prendre le contrôle du parti (et bien sûr du pays), mais cela ne veut pas dire qu’ils n’y parviendront pas : en 2010, le « Tea Party » avait fait irruption dans la vie politique américaine, avec des résultats mitigés. Six ans plus tard, même si leur nom ne faisait plus partie du vocabulaire politique, les idées du Tea Party triomphaient lors de la campagne des présidentielles.

Lire aussi : Etats-Unis : l’exploit d’une jeune démocrate socialiste

L’influence des millenials peut-elle à terme radicaliser le Parti démocrate ou au contraire, ces jeunes sont-ils voués à s’intégrer à terme dans le système et donc se centriser ?

A court terme, les Millenials radicalisent le parti. Mais comme le Tea Party en 2010, ils amènent aussi des nouvelles idées à une famille politique qui semble souvent n’avoir plus rien d’autre à proposer au delà de son opposition à Donald Trump (un phénomène qui avait déjà en partie fait le succès de Bernie Sanders en 2016). Les millenials évolueront donc peut-être dans une direction plus centriste dans les années à venir (si toutefois le parti réussit à la co-opter dans le système, chose que les Républicains n’ont pas réussi à faire avec le Tea Party), mais tant qu’ils resteront les seuls à proposer des idées pour une vraie alternative idéologique a Trump (et pas seulement une opposition), ils garderont la main sur les choix idéologiques futurs du parti.

Quelles sont les chances pour les Démocrates de reprendre la Maison Blanche ?

Il est bien entendu difficile de faire des pronostics à deux ans du scrutin, surtout quand on sait que toutes les projections quelques jours avant l’élection présidentielle de 2016 donnaient Hillary Clinton gagnante. Beaucoup de facteurs vont compter dans la course a la Maison Blanche : le choix du candidat côté Démocrates (il n’y a pas de candidat naturel aujourd’hui, même si la Gauche américaine a le secret pour faire sortir des candidats inattendus pour gagner des présidentielles improbables, comme Barack Obama en 2008, Bill Clinton en 1994 ou encore Jimmy Carter en 1976), mais aussi la situation économique – si le boom actuel prend fin et se transforme en crash, les chances des Démocrates de reprendre la Maison blanche augmenteront fortement.

Mais si nous regardons les dynamiques à l’intérieur de chaque parti, elle est largement favorable à Trump : en s’impliquant à fond dans la campagne le Président a montré à son camp qu’il était leur meilleure chance de gagner en 2020 – et les résultats du 6 novembre confortent cette idée. De l’autre côté, malgré leur victoire à la Chambre des Représentants, les Démocrates ne sortent pas renforcés du scrutin – pire encore, les divisions à l’intérieur du parti vont se renforcer après cette victoire en demi-teinte, ce qui n’est pas de bonne augure pour les deux prochaines années. Les Midterms ont prouvé que Trump pouvait gagner un référendum pour ou contre lui, et tant que les Démocrates ne pourront pas sortir de leur opposition frontale au Président, en proposant un visage uni et une vision pour l’avenir, la possibilité d’une victoire aux prochaines élections présidentielles restera essentiellement hypothétique.

Légende : Discours d’Alexandria Ocasio-Cortez, après sa victoire du 6 novembre

Crédit : Capture d’écran / Twitter / Democracy Now

3 Comments

  1. Jean-Paul B.

    Associer les noms de Carter,Clinton et Obama à la Gauche nous fait immédiatement comprendre qu’aux USA le Parti Démocrate n’est que l’aile gauche du Capital et que les « idéalistes » de type Alexandria Ocasio-Cortez, qui croient le « radicaliser » en seront pour leurs frais!
    Comment la presse française peut-elle encore vouloir mettre cette étiquette de « gauche » sur l’autre parti des milliardaires américains?
    Il serait temps de cesser de confondre la lutte pour les places (je ne parle pas ici de l’admirable Alexandria Occasio-Cortez,arbre qui cache la forêt) et la lutte des classes.

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  2. Politicoboy

    Je suis d’accord avec l’essentiel de ce qui est dit, mais je ne minimiserais pas à ce point la victoire des démocrates. Quelques précisions: Pour la chambre des représentants, les démocrates ont obtenu un vote record (+8% des voix à l’echelle nationale) ce qui est un niveau historique, alors même que l’économie américaine est en plein emploi, pleine croissance et que les USA ne sont engagés dans aucune guerre « oficielle ». Pour voir un tel désaveux du président en place, il faut remonter à des périodes bien plus troubles (guerre d’Irak, du Vietnam, crise économique de 29 et de 2008).

    Pour le Sénat, les démocrates devaient défendre 24 sièges sur 33, dont 10 qui avaient massivement plébiscité Trump en 2016 ! C’est évident qu’ils partaient défavorisés. Dans un sens, ils limitent la casse.

    Les défaites sur le fils des progressistes Gilum, Beto’O Rourke et Stacey Abrams doivent en partie aux lois de restriction de vote, mais aussi probablement (dans le cas de Gilum et Beto) leur recentrage en fin de campagne (abandon de la promesse « medicare for all »).

    Affaire à suivre ! 🙂

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    • Jean-Paul B.

      Si les Démocrates renient avant même le jour du scrutin leurs promesses électorales « sociales » de début de campagne (!!!) que pensez-vous pouvoir espérer d’eux quand ils auront été élus?
      C’est comme si en France les classes populaires attendaient encore quelque chose de bon pour elles de la part de Hollande,du PS ou pourquoi pas de la Commission de Bruxelles!

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