Tchad : le porte-avion de la Françafrique

Tchad : le porte-avion de la Françafrique

Pour la France, le Tchad reste un allié de premier plan dans la guerre contre les groupes terroristes au Sahel, et ce au prix d’une caution « réaliste » apportée aux violations des droits de l’homme, d’une corruption à grande échelle et de trucages électoraux. Un reportage de Chérif Gassim et Jean Sébastien Mora.


C’est le dernier épisode de répression relayé sur les réseaux sociaux tchadiens : lors d’une marche pourtant pacifique, 13 personnes ont été arrêtées ce 25 avril à N’Djamena pour avoir bravé l’interdiction de manifester décrétée quelques jours auparavant par le régime. Loin des feux médiatiques européens, depuis trois ans, le pays connaît un mouvement social sans précédent qui conteste la légitimité du président Idriss Déby et les mesures d’austérité imposées par les créanciers internationaux. Car au pouvoir depuis 28 ans, le chef d’État « ami de la France » poursuit son cinquième mandat et pourrait y rester jusqu’en 2033, grâce à une très controversée modification de la Constitution votée par le Parlement en 2018. Dans ce contexte, Idriss Déby tente depuis un an d’étouffer les informations dissidentes et la contestation en ligne en privant la population d’un accès fluide aux plateformes Facebook, Twitter, WhatsApp et Viber, et ce dans un pays comptant déjà l’un des taux d’utilisateurs d’Internet les plus faibles au monde.

En France, où personne ou presque ne s’en émeut, une vingtaine de militants de la diaspora tchadienne ont envahi le 27 mars l’ambassade du Tchad à Paris pour protester contre la récente intervention de l’armée française dans le nord-est. En effet, onze ans après avoir aidé Idriss Déby à repousser une offensive rebelle parvenue jusqu’au cœur de la capitale N’Djamena, l’aviation française a de nouveau attaqué, du 3 au 6 février 2019, des colonnes de pick-ups de l’UFR, l’Union des Forces Républicaines, menée par l’opposant Timan Erdimi dans le nord du Tchad. « La France ne s’intéresse qu’aux problèmes sécuritaires, c’est-à-dire comment préserver ses intérêts économiques et stratégiques. Et Deby joue bien ce jeu-là. Pour la France, c’est leur meilleur allié », nous explique l’opposant Mahamat Ahmat Alhabo, président du Parti pour les libertés et la démocratie (PLD). En effet, depuis son arrivée au pouvoir en 1990 avec l’aide de Paris, Idriss Déby – qui avait alors renversé Hissène Habré – a toujours pu compter sur le soutien indéfectible de l’Élysée, tout particulièrement depuis juillet 2014 et l’installation du commandement de l’opération Barkhane(1)⁠.

Confusion entre soutien au régime et « guerre contre le terrorisme »

Sentinelles permanentes, imposants murs barbelés collés à l’aéroport de N’Djamena : la base très sécurisée de Adji-Kossei abrite 900 soldats français et s’étend sur plus de 80 hectares. Ici, les Mirage 2000 qui décollent quotidiennement se font bruyamment entendre dans toute la capitale. C’est aussi derrière ces immenses palissades, les 22 et 23 décembre 2018, que le président Macron est venu soutenir les militaires français dans la « guerre contre le terrorisme djihadiste ». Avec les bases d’Abèche, dans l’est, et Faya-Largeau, dans le nord, le Tchad est surnommé le « porte avion de la Françafrique » et sert de base-arrière pour les opérations militaires françaises au Mali, en Centrafrique et au Niger. Floue dans ses objectifs et ses cibles militaires, la lutte contre les islamistes armés suppose pour la France un soutien sans faille à Idriss Déby, sur fond, bien sûr, de rivalités géostratégiques et minières avec les États-Unis et la Chine (le pétrole est exploité depuis 2003 par Exxon et Shell, l’uranium ne l’est pas encore).

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Le président tchadien, Idriss Déby, en compagnie d’Emmanuel Macron.

Et qu’importe si, contrairement aux éléments de langage martelés, les rebelles qui menacent Idriss Déby ne sont clairement pas des islamistes ! Menés par Timan Erdimi, cousin et ancien directeur de cabinet du président Déby, la plupart des rebelles sont originaires du nord, ont fait partie du système sécuritaire tchadien et s’insurgent depuis 2005 contre la mauvaise gestion, la corruption, et tout particulièrement un système complètement vérouillé par les trucages électoraux. « Le scénario est toujours le même : des juristes hexagonaux inventent des amendements constitutionnels qui excluent les rivaux les plus dangereux ; des coopérants français viennent aider à un truandage manifeste des listes électorales, dans l’espoir d’un boycott des opposants au régime ; si ces derniers se portent quand même candidats, les mêmes officines viennent mettre en place tout le catalogue des moyens de fraude, plus l’arme ultime : le bidouillage informatique du décompte centralisé des résultats », commentait déjà en 2008 le journaliste François Xavier Verschave au sujet du Tchad(2).

Lors des élections de 2016, nous avons recueilli une série de preuves démontrant que le régime avait séquestré une vingtaine de militaires de la garde prétorienne pour avoir voté en faveur de l’opposition. Pourtant, Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, n’avait pas hésité à interrompre ses vacances pour assister à la dispendieuse cérémonie d’investiture du président tchadien, alors même qu’Idriss Déby n’avait pas pris le soin de cacher outre mesure ces bidouillages dans les urnes. En juin 2017, dans une longue interview accordée à RFI, TV5 et au quotidien le Monde, le dictateur tchadien est allé jusqu’à incriminer la France qui l’aurait obligé à modifier la constitution en 2006, afin de se représenter à l’élection présidentielle. « Ils sont passés par leurs arcanes pour modifier la constitution puisque l’Afrique est entre leurs mains. La France est intervenue pour me dire de continuer de rester au pouvoir. Et aujourd’hui, ceux qui ont changé la constitution me critiquent », a-t-il lâché.

Un soutien désastreux pour la population tchadienne

À quelques encablures d’Adji-Kossei, le quartier Farcha est l’un des quartiers populaires de N’Djamena. Baignant dans un nuage permanent de sable et de poussières, la misère y est tout particulièrement perceptible chez les femmes, pour la plupart non scolarisées, qui survivent de l’économie informelle. Sur place, on comprend clairement que l’extraction de pétrole qui a rapporté depuis 2003 13 milliards de dollars au Tchad ne profite pas à la population. Au classement onusien de l’indice de développement humain (IDH), le Tchad a même reculé, au point de se retrouver à la 186ème place sur 189 pays (ne devançant que le Soudan du Sud, la Centrafrique et le Niger). En effet, l’or noir permet avant tout au régime d’« acheter » plus facilement les opposants et d’équiper massivement l’armée afin d’assurer un solide contrôle social. Selon les Panama Papers, 10,76 milliards de dollars auraient aussi été détournés par le clan Déby. Une partie de cette manne se devine aisément au quartier Beguinage, véritable « gated community » du centre-ville. Ici, les expatriés, les diplomates et l’élite politico-économique tchadienne se déplacent en grosses cylindrées et se côtoient dans des restaurants européens comme le « Côté jardin » ou dans des boîtes de nuits clinquantes comme « l’Olympia ».

Début avril, le groupe d’amitié parlementaire France-Tchad(3) effectuait une visite de 3 jours au Tchad, allié de premier plan dans la guerre contre les groupes terroristes au Sahel, et ce quelles que soient les conséquences pour la population en termes de violations des droits humains (répression violente des manifestations, arrestation d’opposants politiques et d’activistes de la société civile). À N’Djamena, les prisons de l’Agence Nationale de Sécurité (ANS) sont un secret de polichinelle. Appelées « Beit al mowt », « maison de la mort » en arabe tchadien, elles sont disséminées un peu partout dans la ville, parfois même dans des simples habitations. Selon Amnesty International, tortures et mauvais traitements y sont pratiqués dans le plus grand secret. La situation n’est guère meilleure dans les prisons ouvertes aux observateurs : « Nous avons pu constater à plusieurs reprises lors de notre passage dans ces prisons que les gens meurent par manque de nourriture, par manque de soins et pour cause de conditions d’hygiène déplorables », témoigne Mahamat Nour Ibedou, de la Convention tchadienne pour la défense des droits humains.

Des frappes en violation de la Constitution française

Le lac Tchad, qui a donné son nom au pays et qui fut l’un des plus grands lacs du monde, s’est considérablement asséché durant les dernières décennies en raison du réchauffement climatique (sa superficie est ainsi passée de 26 000 km² en 1960 à moins de 1 500 km² aujourd’hui). Majoritairement habité par l’ethnie insulaire Boudouma, le lac souffre aussi d’enclavement : comme beaucoup de régions périphériques, il est délaissé par les autorités du pays. Sur le terrain, on comprend cependant que l’extrême pauvreté constitue un terreau dans lequel s’est enracinée la nébuleuse Boko Haram. Les Boudouma sont les premiers à pâtir des exactions de la secte : des villages entiers y ont été incendiés, leurs populations massacrées et beaucoup de soldats y sont désormais recrutés pour garnir les rangs salafistes. Selon l’ONU, près d’un Tchadien sur quatre est actuellement en situation d’insécurité alimentaire. Contradictoire et improductif, le soutien sans faille au régime d’Idriss Déby dans sa lutte contre les islamistes appauvrit le pays et nourrit donc ce même terrorisme.

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Réfugiés sur les rives du lac Tchad. Crédits : UNHCR.

« L’intervention française viole le droit international parce qu’il s’agit d’un problème interne qui oppose une rébellion tchadienne à un gouvernement tchadien », nous explique enfin Saleh Kebzabo(4), député et opposant au régime d’Idriss Déby. Les dernières frappes aériennes ont aussi soulevé en Europe des interrogations sur leur cadre légal. D’une part, les Mirage 2000 positionnés à N’Djamena le sont uniquement dans le cadre de l’opération Barkhane, l’opération française lancée le 1er août 2014 contre les groupes « terroristes » du Sahel, et non contre l’opposition tchadienne. De surcroît, « contrairement à ce que prétend Paris, plusieurs points de droit posent problème sur les conditions de stationnement permanent de l’armée française au Tchad et la prolongation de l’opération Barkhane au-delà de décembre 2014, celle-ci n’ayant jamais été validée par le Parlement français, comme l’exige pourtant l’article 35 de la Constitution », peut-on lire dans une note détaillée de l’ONG Survie(5). En effet, la France n’est plus liée avec le Tchad par ce qui est communément appelé un « accord de défense »(6). Le partenariat militaire repose seulement sur un « Accord de coopération militaire technique » datant de 1976, qui concerne uniquement la mise à disposition de militaires français « pour l’organisation et l’instruction des forces armées du Tchad » (art.1). Il s’agit d’un des volets habituels de la coopération militaire de la France, qui relève de la tutelle du Quai d’Orsay. Ainsi, « les personnels militaires français ne peuvent en aucun cas participer directement à l’exécution d’opérations de guerre », conclut le rapport de Survie.

Malheureusement, les parlementaires français ne s’en sont jamais saisis pour rouvrir le débat sur le rôle de l’armée française au Sahel, comme aujourd’hui au Tchad. La question de la légalité du soutien militaire au régime d’Idriss Déby risque pourtant d’être à nouveau posée : « ventre mou » du continent africain, le Tchad est « coincé » entre de puissants voisins. Idriss Déby sait que la menace de déstabilisation est grandissante. Après le renversement de Mouammar Kadhafi, c’est Omar al Bachir, au Soudan, qui a été contraint à « démissionner » le 11 avril 2019. En parallèle, des milliers de rebelles tchadiens, qui ont fait de la Libye leur base arrière, sont actuellement pourchassés par le maréchal Haftar, commandant en chef de l’Armée nationale depuis 2015. Structurés dans des groupes politico-militaires tels que le FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad) ou le CCMSR (Conseil de commandement militaire pour le salut de la République), ces rebelles tchadiens envisagent de rentrer au pays. Ils constituent à la fois un péril supplémentaire pour le régime d’Idriss Déby et une confusion potentielle pour les autorités françaises dans la « guerre contre le terrorisme ».

 

(1) Dispositif qui prend la suite des opérations Serval et Épervier et vise à lutter contre les groupes armés salafistes dans la région.
(2) Tchad, Niger : escroqueries à la démocratie, Dossiers noirs de la politique africaine de la France n° 8, L’Harmattan, 1998.
(3) Présidé par M. Thibault Bazin, député LR de la 4ème circonscription de Meurthe-et-Moselle, le groupe d’amitié était composé de Mme Sophie Mette, députée Modem de la 9ème circonscription de Gironde, Mme Valérie Thomas, députée LREM de la 1ère circonscription du Puy-de-Dôme et Mme Camille d’Olonne, secrétaire administrative.
(4) Ancien journaliste formé à Paris, Saleh Kebzabo a été à plusieurs reprises, au début des années 1990, ministre d’Idriss Déby, avant d’être emprisonné sur son ordre et de devenir, à la tête de l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR), son principal opposant et son adversaire malheureux lors des élections présidentielles de 1996, 2001 et 2016.
(5) ONG qui dénonce toutes les formes d’intervention néocoloniale française en Afrique.
(6) Aujourd’hui, il s’agit d’un « accord de partenariat de défense », depuis leur « renégociation » durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy.

 

Chérif Gassim et Jean Sébastien Mora sont journalistes.

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