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Mondial féminin : une anthropologue argentine sur les routes de France

Mondial féminin : une anthropologue argentine sur les routes de France

Féministe et Argentine, l’anthropologue Nemesia Hijos a passé l’essentiel du mois de juin en France pour couvrir le méga-événement sportif. Et raconter les transformations du football féminin en cours dans son pays. 


 

Pour elle qui aime courir, ses journées ressemblent à des marathons. À peine rentrée de son troisième jour au campus de la Doua, à l’Université Lyon 1, où elle participe au 12ème colloque international Football et Recherche, intitulé « Le football pour et par les femmes », Nemesia Hijos doit déjà s’installer derrière l’ordinateur pour préparer l’émission « Cambio de frente ». Lancé au mois d’avril sur la radio Club Octubre, proche du Parti Justicialiste péroniste, ce programme est le premier – et le seul – entièrement consacré au football féminin en Argentine.

Nemesia, anthropologue de 32 ans originaire de San Antonio de Areco, petite ville traditionnelle située à 110 kilomètres à l’ouest de la capitale, l’anime avec deux personnalités de la scène locale : l’ancienne joueuse Monica Santino, militante féministe fondatrice de l’association La Nuestra, qui permet aux filles de prendre régulièrement la place des garçons sur le terrain de foot de la Villa 31, le plus gros bidonville de Buenos Aires ; et l’actuelle attaquante de San Lorenzo Macarena Sanchez, écartée de son ancien club – l’UAI Urquiza – en début d’année en raison de ses positions politiques, et devenue le symbole de la lutte pour la professionnalisation du foot féminin dans son pays.

« Le féminisme a mis du temps à considérer le football comme un outil de résistance au patriarcat »

Ce « changement d’ère », Nemesia Hijos le date au 7 avril 2018. Ce jour-là, l’Argentine bat la Bolivie par 3 buts à 0 pour son deuxième match de la Copa América, disputée au Chili. Plus que le résultat, c’est l’attitude des joueuses qui attire l’attention. Toutes ensembles, elles mettent la main derrière l’oreille pour demander à leur Fédération d’être écoutées. « C’est un geste que Soledad Jaimes, l’attaquante qui évolue à l’Olympique Lyonnais, avait l’habitude de faire pour fêter ses buts, copiant son idole Riquelme. Sur Facebook, j’avais mis un post, donnant une connotation politique à sa célébration. Il a été partagé des centaines de fois. Gabriela Garton, la gardienne remplaçante de la sélection, qui est dans le même groupe de recherche que moi à l’Université de Buenos Aires, m’appelle et me dit que Sole n’a pas fait ça par engagement, mais que je leur avais donné une bonne idée », s’amuse l’anthropologue.

Premier acte de la protestation d’un groupe de joueuses lassées des conditions dans lesquelles elles évoluent : vêtements sales et taillés pour les garçons, faibles indemnisations, peu de matchs organisés. Tout le contraire de l’équipe nationale masculine et de son environnement luxueux et surmédiatisé.

Les revendications égalitaires des joueuses résonnent d’autant plus que la société argentine est traversée ces dernières années par un courant féministe prêt à tout emporter sur son passage. Après le mouvement Ni una menos, qui a occupé l’espace public en 2015 et 2016 pour protester contre les violences faites aux femmes, ce sont les foulards verts qui ont pris le relais, réclamant le droit à l’avortement – toujours pas accordé, malgré une forte pression de la rue. Alors, lorsque le 8 novembre dernier la sélection féminine reçoit le Panama pour décrocher son billet pour la Coupe du monde en France (victoire 4 à 0), 11 500 personnes, dont une majorité de militant-e-s, se déplacent pour les encourager. Du jamais vu en Argentine.

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Crédits : Tamara Zentner / Wikimedia Commons – CC.

« Le féminisme a mis du temps à considérer le sport et le football en particulier comme un outil de résistance au patriarcat », regrette Nemesia Hijos, qui a elle-même subi les contraintes d’un milieu jusque-là exclusivement réservé aux garçons, de l’interdiction de jouer dans son collège au refus de sa mère de l’inscrire dans un club de foot en passant par les insultes et moqueries de ses camarades. « C’est à nous d’occuper l’espace pour exercer et revendiquer nos droits. Le changement est en cours. Il y a par exemple tout le travail de Monica dans les bidonvilles, ou le Norita FC, nommé ainsi en hommage à Nora Cortiñas, fondatrice des Mères de la Place de Mai [les mères des disparus sous la dictature argentine, qui manifestaient chaque semaine pour le retour de leurs enfants ou la vérité sur leur sort, NDLR], qui organise des matchs entre filles sur les places de Buenos Aires. Mais c’est avant tout la responsabilité de l’État d’égaliser les conditions d’accès au sport le plus populaire de notre pays », insiste l’anthropologue.

Influer sur les politiques publiques

L’objectif de son groupe de recherche, consacré aux études sociales dans le sport « avec une perspective de genre » et soutenu par l’Université de Buenos Aires, où Nemesia Hijos enseigne, est justement d’influer sur les politiques publiques, alors qu’en Argentine les jeunes filles issues des classes moyenne et aisée sont traditionnellement encouragées à la seule pratique du volley ou du hockey sur gazon. Leurs travaux ont par exemple permis à la députée de la ville de Buenos Aires Andrea Conde, membre de la coalition de gauche Unité Citoyenne, de faire valider la création de Nosotras Jugamos, une ligue de football féminin dont les matchs se déroulent dans les quartiers les plus modestes de la ville ; ou encore à la députée nationale Mayra Mendoza, membre du Parti Justicialiste, de faire passer un projet de loi permettant la diffusion sur la télévision publique de tous les matchs de la sélection lors du Mondial féminin.

« Une forte mobilisation entre universitaires et chercheurs des sciences sociales a eu lieu fin 2016, quand le président Mauricio Macri a annoncé vouloir transformer les clubs de foot en sociétés anonymes, ce qui est à nos yeux très dangereux, car cela risque de réduire ce sport à sa seule dimension commerciale », explique la jeune chercheuse. En réaction, une rencontre académique a eu lieu en février 2017 à l’Université d’Avellaneda, au sud de la capitale. « C’était passionnant, il y a eu des débats sur toutes les thématiques liées au football : le genre, la violence dans les stades, la marchandisation ». Née de ces échanges, la Coordinadora de Hinchas (Coordination de Supporters), qui n’a pas encore le statut d’association, veille à une évolution plus saine et équitable du football argentin. Certains poussent pour que Nemesia prenne la tête du mouvement.

Depuis le début de l’année 2019, les résultats de tous ces combats commencent à se faire sentir au sein des clubs. Des femmes intègrent les commissions, les joueuses de Boca Juniors ont disputé le premier match de leur histoire à la Bombonera – le stade mythique de ce club populaire – et San Lorenzo a offert les quinze premiers contrats professionnels du football féminin argentin. « Tout a pris une autre dimension avec l’éviction de Macarena Sanchez de l’UAI Urquiza », développe l’anthropologue, dont le foulard vert est accroché au sac à dos. « Il ne s’agit pas d’un club social, comme le sont tous les clubs argentins, mais d’un groupe privé, Vaneduc, qui fait travailler les joueuses comme femmes de ménage et « en échange » les laissent étudier dans son université. Cela ressemble plutôt au modèle américain, qui n’est pas celui que l’on souhaite voir s’installer ici ». Politisée, engagée dans la défense des droits humains et inscrite à l’université publique, Macarena Sanchez, qui réclame un contrat en bonne et due forme, est priée d’aller voir ailleurs. Une décision qui serait passée inaperçue il y a encore quelques années, mais qui a eu une résonance internationale dans le contexte social argentin.

« Pour être honnête, en arrivant en France, je pensais voir des Gilets Jaunes et des militantes féministes autour des stades »

Ce Mondial en France, le premier depuis 12 ans pour la sélection argentine, était donc l’occasion de rendre encore plus visible la lutte des « Guerrières » et de leurs soutiens. Avec deux matchs nuls contre le Japon et l’Écosse, elles ont décroché les premiers points de leur histoire en Coupe du monde : une première expérience internationale encourageante, malgré l’élimination. De Paris à Lyon, de congrès internationaux en matchs et en entraînements, Nemesia Hijos a passé trois semaines au plus près des joueuses, des supporters et des organisateurs. « L’idée était d’une part de raconter les transformations en cours en Argentine, et d’autre part de recueillir des éléments de terrain », dit celle qui a écrit tout au long de la compétition des articles pour différents journaux, mais que la FIFA a pourtant refusé d’accréditer. Elle n’a pas non plus pu entrer dans les stades avec son foulard vert. « Pour être honnête, en arrivant en France, je pensais voir des gilets jaunes et des militantes féministes autour des stades », avoue-t-elle, légèrement déçue de la grande discipline qui entoure l’événement. « Notre crainte, c’est que la FIFA et les grandes marques aient le monopole du nouveau marché que constitue le foot féminin et qu’ils nous imposent une façon d’être footballeuse, avec des modèles comme Marta au Brésil ou Alex Morgan aux Etats-Unis. Notre travail doit au contraire consister à limiter l’exclusion en ouvrant la pratique à tous les publics ». Avant de partir, elle laisse un livre, Pelota de Papel : des histoires écrites uniquement par des joueuses argentines, dont trois de la sélection présente au Mondial.

 

 

Pour aller plus loin :

Italie, anatomie d’une crise (1/5) – À Vérone, congrès traditionaliste et riposte féministe

 

Crédits photo de Une : Tamara Zentner / Wikimedia Commons – CC.

 

 

 

 

 

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