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Mexique : La gauche aux portes du pouvoir

Mexique : La gauche aux portes du pouvoir

Dans un grand pays latino-américain dont on parle curieusement peu en Europe, la perspective de la prise du pouvoir de la gauche par les urnes rend certaines forces politiques et leurs parrains plutôt nerveux.

Il se passe des choses intéressantes cette année au Mexique : le 1er juillet pour être exact se tiendra une élection présidentielle, d’ores et déjà présentée dans les grands médias du monde entier comme « un événement dangereux ». Pourquoi ? Sans doute parce que Andres Manuel Lopez Obrador, le favori, crédité de plus de 40% des intentions de vote par les sondages, est un homme de gauche, d’une gauche latino-américaine sans complaisance avec les puissances d’argent et les forces obscures qui ont fait du Mexique un pays à la dérive.

Andres Manuel Lopez Obrador et le soucis des plus démunis

Mais cet homme, Lopez Obrador – que l’on surnomme d’après ses initiales AMLO –, qui est-il ? Il y a quinze ans, entre 2000 et 2005, il était le très populaire maire de Mexico City, qui s’est fait connaître grâce à un programme d’assistance aux plus démunis, les naufragés de cette immense métropole de huit millions d’habitants. Il a aussi lancé un programme de réhabilitation de la vieille ville, ouvert une université autonome, inventé de nouvelles formes de coopération avec le secteur privé, qui lui a du reste gagné la confiance des dirigeants de petites et moyennes entreprises.

Et c’est fort de ce succès qu’il s’était présenté en 2006 à l’élection présidentielle – une élection qui lui a tout simplement été volée, avec la complicité de tous ceux qui voyaient l’arrivée d’un homme comme lui à la tête de l’Etat comme un danger pour leurs intérêts, donc les puissants cartels du narcotrafic, mais aussi la plupart des patrons de presse et beaucoup d’industriels. Malgré ses protestations pacifiques et malgré l’évidence, malgré sa proclamation symbolique comme chef de l’Etat aussi, il a été contraint à céder pour éviter de précipiter le pays dans la violence politique. En 2012, la même mécanique s’est remise en tourner : Lopez Obrador a échoué à se faire élire. Le vieil et improbable Parti révolution institutionnel, le PRI, est revenu au pouvoir, avec, aujourd’hui, un bilan consternant.

Alors cette fois, avec la disqualification générale de la classe politique, les magouilles permanentes, les ententes malhonnêtes, l’ultraviolence généralisée, les manœuvres de ses adversaires – et sans doute grâce à elles, au fond –, Lopez Obrador semble bel et bien en route pour la présidence. Car la classe politique mexicaine, il faut le dire, est totalement nécrosée : l’ancien parti social-démocrate a quasiment fusionné avec le parti de la droite catholique ; quant au PRI, le parti qui a dirigé le Mexique pendant 70 ans, il est lourdement disqualifié, avec un président sortant qui n’a quasiment que des catastrophes et des fiascos à son actif, au point qu’il se dit à Mexico que le PRI pourrait retirer son candidat et soutenir le candidat de la droite.

Une perspective alléchante pour certains, effrayante pour d’autres

Bref, si rien ne vient saboter le processus électoral, AMLO a de grandes chances de devenir le prochain chef de l’Etat, appuyé sur l’organisation neuve qu’il a fait naître et qu’il a baptisé le Mouvement de régénération nationale, le MORENA, et qui a constitué autour d’elle une coalition de partis de gauche appelée « Ensemble, faisons l’Histoire ».

Alors bien sûr, dans ce coin du monde, cette perspective fait réagir, notamment à Washington, où Donald Trump ne cache pas son mépris pour le Mexique et les Mexicains. Et au-delà du président américain, tout l’appareil stratégique du « parrain impérial », qui a besoin de réaffirmer son hégémonie dans son arrière-cour… Alors on divague pour disqualifier Lopez Obrador, notamment dans la presse américaine, pêle-mêle, disant qu’AMLO est un agent des frères Castro à Cuba, que son projet est le même que celui de Nicolas Maduro au Vénézuela, qui serait même son marionettiste officiel, et mieux encore : qu’il est un pion du Kremlin et de la Russie de Vladimir Poutine, qui fomente un mauvais coup en insérant dans la belle et pure société mexicaine les tentacules de ses « fake news ». On connaît la chanson… Mais AMLO prend tout cela pour ce que c’est vraiment : une minable plaisanterie. Dans une petite vidéo, il s’est même moqué de ses détracteurs, observant la mer dans l’attente, disait-il, de l’irruption d’un sous-marin russe chargé d’or pour financer sa campagne.

Le « degagismo » semble, quoi qu’il en soit, avoir franchi l’océan Atlantique. Au bénéfice, en l’occurrence, d’une nouvelle gauche qui se recompose autour des mouvements citoyens.

Pour entrer dans le monde tragique et magique de cet immense pays qu’est le Mexique, cette terre qui est bordée par deux océans, où l’on trouve des montagnes enneigées et des plaines tropicales, une terre mangée par les jungles et les déserts, le pays de Zorro et de l’empereur Maximilien, de l’héritier du trône d’Autriche envoyé régner là-bas en dépit du bons sens par Napoléon III et fusillé par des soldats républicains ; cet empire d’empires entremêlés, ce monde parallèle et coupé du nôtre pendant deux millénaires, où, en se faisant passer pour un dieu-roi exilé, le malfaisant Hernan Cortès et ses soldats perdus de l’Espagne ont apporté la roue, le cheval et l’armure, en même temps que mort, la vérole et la grippe ; ce peuple de paysans et de poètes dont l’un des grands présidents, Benito Juarez, né Zapothèque et analphabète, ne parlant pas un mot d’espagnol jusqu’à l’âge de 11 ans, a décrèté le droit de vote pour les femmes et la séparation de l’Eglise et de l’Etat un siècle avant la France ; cette nation héroïque, indienne, métisse et espagnole, qui a fait la première révolution du XXème siècle, derrière les cavalcades et les pétoires de Pancho Villa et Emiliano Zapata, et qui a donné à l’humanité Octavio Paz, Frida Kahlo et Diego Rivera, Carlos Fuentes et le sous-commandat Marcos ; ce pays pauvre et meurtri où Trotsky a été tué, écrasé par l’arrogance de son puissant voisin américain, et qui se venge, disent certains, en imposant ses tacos, son guacamole et ses nachos jusque dans les cantines de l’Ohio – et qui à ce titre nous possède tous, nous les gourmands d’Europe, au fond : parce qu’à chaque fois que vous boirez un bol de chocolat, n’oubliez pas que c’est avec cette boisson – le txocolatl – que se terminait tous les repas de l’empereur des Aztèques… Nous avons rencontré le scénariste et écrivain Jean-Claude Carrière, auteur en 2009 aux éditions Plon d’un « Dictionnaire amoureux du Mexique ». LV

Photo : Andres Manuel Lopez Obrador

Crédit : David Agren/ Andrés Manuel López Obrador

3 Comments

  1. ROBERT ROLLAND

    Rien n’est plus agaçant que de constater qu’il vous manque toujours un-e secrétaire de rédaction qui procède aux corrections nécessaires des textes publiés.SOUCI au singulier ne prend pas de S à la fin
    Dites-vous bien que vos lecteurs-soutiens indéfectibles de votre entreprise de salubrité journalistique ont aussi des exigences de respect de la langue auxquelles vous devez vous soumettre dans l’exercice de ce noble métier, voué à l’information des citoyen-ne-s que nous sommes.
    Bien cordialement et sans rancune

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    • Issoumissou

      J’espère que vous avez retenu autre chose de cet article pratiquement unique dans la média-sphère.

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  2. Olga

    Hum, AMLO sans complaisance face à l’argent ? Renseignez-vous sur ses liens avec Carlos Slim, notamment lors des travaux de rénovation du Centre historique de Mexico, à l’époque où AMLO était chef du gouvernement de la ville. Tous les pauvres ont été virés, les bâtiments coloniaux et Art Déco précupérés par Slim.

    Pour ceux qui l’ignorent, Slim a fait sa fortune sous Salinas de Gortari (élu par fraude électorale en 1988 avec la complicité de la gauche qui a fermé sa gueule en échange de la mairie de Mexico qu’elle n’a plus jamais lâché) qui lui a fait cadeau de Telmex, l’entreprise publique des télécoms, que Slim, qui n’était rien ni personne à l’époque, a acheté à crédit.
    En gros, c’est le Xavier Niel local. Il a aussi sa fondation Soumaya et son musée (mais bizarrement, il achète de l’art moderne et du Rodin, pas de l’art contemporain). La fortune de Slim a dépassé à plusieurs reprises celle de Bill Gates et de Warren Buffet et atteint environ 60 milliards de dollars.
    Slim vit quasiment exclusivement de concessions publiques et sa position dominante partout en Amérique latine ne s’explique que par les complicités des gouvernements, quels qu’ils soient,

    Évidemment, en principe ça ne peut pas être pire que Peña Nieto, mais vous oubliez un peu vite qu’AMLO a fait alliance avec les évangéliques, qu’il était notamment pas chaud du tout pour le mariage homo (là-dessus, la droite et la gauche mexicaines ont des positions incompréhensibles pour les Français) en 2007, etc, etc. C’est un aparatchik qui a été au PRI avant de passer au PRD (scission du PRI) puis de créer MORENA. Il a été gouverneur de Mexico et de l’État du Tabasco. Sa gestion s’est traduite par une diminution drastique du budget de la culture et la construction de voies rapides payantes (déjà, y’a que les riches qui ont des bagnoles…).

    Il a toutefois créé un minimum vieillesse à Mexico, distribué sans conditions aux plus de 70 ans d’un montant de… 60 euros/mois. Pour info, on ne se loge pas à moins de 150 euros/mois à Mexico (chambre de bonne), Le PRI et le PAN l’ont à l’époque accusé d’acheter les votes avant de se reprendre et de généraliser la mesure à l’ensemble de la Fédération.

    Donc enthousiasme modéré. AMLO, ce n’est pas Chávez comme dit la droite et il n’y a pas grand chose à en attendre à mon humble avis.

    C’est juste pour le plaisir de virer le PRI et de voir les retraites mirobolantes des anciens présidents sucrées.

    Mais merci de parler enfin de notre pauvre pays : 208 000 morts en 10 ans, plus de 30 000 disparus. Des chiffres autrement plus graves qu’au Venezuela.

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