Lueurs d’Espagne – Vox, les enjeux d’une nouvelle extrême-droite

Lueurs d’Espagne – Vox, les enjeux d’une nouvelle extrême-droite

En Espagne, sur les décombres d’un Parti populaire affaibli par une corruption endémique, sur les braises encore chaudes de la crise catalane, le parti d’extrême-droite Vox prospère. Ses ennemis : les indépendantismes, le féminisme, l’immigration. Éléments d’analyse en compagnie du sociologue Guillermo Fernández, spécialiste des droites identitaires.

Un dimanche 7 octobre, à Madrid. Dans les travées du palais de Vistalegre, le parti d’extrême-droite Vox, sous les feux des caméras, réunit plus de dix mille personnes. Depuis les années 1980 et les meetings de Fuerza Nueva, étrange parti néofranquiste dans une Espagne débarrassée du Caudillo, l’extrême-droite, réduite à des convulsions groupusculaires, n’avait pas retrouvé une telle visibilité médiatique. « Depuis Vistalegre, Vox est devenu un acteur dont les journalistes parlent comme un parti qui jouera possiblement un rôle dans les mairies, les communautés autonomes, et qui pourrait même obtenir une représentation au Parlement européen. En outre, dans le contexte de l’Espagne actuelle, où se dessine une forte compétition au sein de l’espace des droites, tant de Ciudadanos que du PP, pour déterminer qui représente la véritable droite, l’apparition de Vox a conduit ces partis à radicaliser plus encore leurs discours. De la même manière qu’en France, le Front national a radicalisé le discours des Républicains », souligne le sociologue Guillermo Fernández.

Le parti, fondé en décembre 2013, a pourtant du attendre plusieurs années pour entamer une progression conséquente. Un évènement, l’année passée, a permis à la formation d’accélérer son développement : la crise catalane et ses conséquences. En prenant part, notamment, aux côtés de la fondation Denaes (Fondation pour la Défense de la nation espagnole), à ce que l’extrême-droite nomme « la révolution des balcons » : « Une sorte de 15-M de droite, dans lequel, sans qu’aucun parti n’appelle à le faire, de nombreuses personnes ont accroché le drapeau espagnol à leur balcon », détaille Guillermo Fernández. « Vox, d’une certaine manière, est la manifestation politique d’une indignation, d’un processus de rupture de la droite espagnole la plus radicale avec le régime de 1978. De la même façon qu’une partie de la gauche, après les évènements de 2008 et les politiques d’austérité, a rompu avec le régime de 1978, une partie de la droite a accompli cette rupture au fondement de la crise catalane de l’automne 2017 », poursuit le chercheur, spécialiste des droites identitaires. Le régime de 1978, né de la Transition, qui consacre notamment la décentralisation et les communautés autonomes, est ainsi brocardé comme l’une des causes de la montée des indépendantismes par les droites radicales. « Vox entend récupérer cette indignation et la convertir en force politique, en réarticulant d’une certaine manière le nationalisme espagnol », poursuit Guillermo Fernández.

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Un efficace marketing politique

Il existe pourtant un autre contempteur du régime de 1978 : la gauche radicale, qui voit dans ce schéma constitutionnel la consécration d’une Transition inachevée, celle d’une Espagne qui n’a pas soldé les comptes de quatre décennies de dictature. Le choix de Vistalegre, célèbre pour avoir accueilli plusieurs évènements organisés par Podemos, ne relève pas de la coïncidence. « Les dirigeants de Vox ne cachent pas le fait qu’ils recherchent des parallèles avec le Podemos des débuts », souligne le sociologue. « C’est pour cela que le congrès a été organisé à Vistalegre. Il s’agissait également de remplir Vistalegre, alors que Podemos ne l’avait pas rempli ». « En outre, il y a au sein de Vox des personnes qui étudient la campagne européenne de Podemos, en 2014. Ils imitent à la fois cette campagne et certaines des consignes de Steve Bannon. » L’ancien conseiller stratégique de Donald Trump, figure de l’alt-right, avait ainsi déclaré, en mars 2018, lors d’un meeting en compagnie de Marine Le Pen : « Laissez-les vous appeler racistes, laissez-les vous appeler xénophobes, portez-le comme une marque d’honneur. » Lors du meeting de Vistalegre, le président de Vox, Santiago Abascal, a repris l’artifice rhétorique : « Vous aimez votre patrie ? Fachos. Vous aimez l’Espagne ? Fachos. Vous voulez défendre les frontières de l’Espagne, les murs de votre foyer ? Fachos. »

Pour Guillermo Fernández, le parti entend appeler à un vote de conviction, suivant ainsi la voie du premier Podemos : « L’un des slogans de Podemos, lors des élections de 2014, était le suivant : “Depuis quand n’as tu pas voté avec espoir ?” Vox, aujourd’hui, essaie d’appeler à quelque chose de similaire. Depuis quand la droite radicale n’a pas voté avec espoir ? ». Sur le site du parti d’extrême-droite, on découvre ainsi une rhétorique du changement similaire à celle du parti-mouvement de la gauche espagnole : « Vox est un parti politique créé pour la rénovation et le renforcement de la vie démocratique espagnole. Nous sommes comme toi, professionnels, auto-entrepreneurs, femmes au foyer, retraités, employés, travailleurs, fonctionnaires, étudiants, etc., qui n’ont jamais vécu de la politique, qui nous sentons abandonnés par les politiciens actuels et qui avons fait un pas en avant pour changer cette situation. Le représentant politique doit servir, écouter, gérer et agir. »

Féministes, indépendantistes, migrants

Pourtant, si la formation récolte les fruits d’un marketing politique rénové, employé avant elle par la gauche, ses fondements idéologiques et le recrutement de ses cadres la relient frontalement à la droite radicale et l’extrême-droite traditionnelles. « Vox est une scission droitière du PP, qui entretient de bonnes relations avec Steve Bannon et entend mener une politique anti-establishment pour redéfinir dans une logique autoritaire, centraliste et conservatrice le régime politique espagnol. Ce ne sont en aucun cas des outsiders. Ils sont à l’intérieur du système et occupent des positions sociales enviables », souligne le sociologue. « Le parti n’est pas né d’une union de groupuscules d’extrême-droite, à l’instar du Front national, mais comme une scission droitière du Parti populaire. […] De fait, Santiago Abascal est un ancien militant du PP, comme la majorité des cadres de Vox. Rafael Bardaji, en charge des relations internationales au sein du parti, est un ancien collaborateur d’Aznar [José Maria Aznar, ancien président du Parti populaire et président du gouvernement de 1996 à 2004 – NDLR]. C’est précisément lui qui encadrait les relations entre Aznar et George Bush ; c’est le recrutement de cette personne qui a permis à Vox d’obtenir un contact direct avec Bannon », poursuit Guillermo Fernández.

« Vox est un curieux mélange entre une partie du néofranquisme, et un nationalisme espagnol agressif et rénové par la crise catalane. » Leurs ennemis : le féminisme, le nationalisme catalan et l’immigration, et une stratégie, la provocation et les coups d’éclats, pour s’installer durablement dans le paysage médiatique. « Au sein du parti, les secteurs les plus intégristes de l’Église catholique espagnole ont un poids important », relève le chercheur. Pour Guillermo Fernández, Vox s’inscrit en cela dans une logique à l’œuvre au niveau européen : la montée au sein des droites radicales de « ces courants ultra-religieux dont l’ennemi numéro 1 est le concile Vatican II, l’ouverture de l’Église, et en ce sens le pape actuel ». « Ils sont sincèrement convaincus que nous sommes face à une guerre de civilisation, que la civilisation occidentale et judéo-chrétienne est en danger. »

Le poids des secteurs intégristes rapproche Vox du premier Front national et l’écarte de la ligne portée en France et en Italie par Marine Le Pen et Matteo Salvini. « De plus, la grande différence avec Le Pen et Salvini réside dans le discours économique ultralibéral de Vox. C’est un discours similaire, voire plus libéral, que celui du PP », ajoute Guillermo Fernández. « En France, la personne avec qui ils entretiennent les meilleurs relations est Marion Maréchal-Le Pen, qui représente ce libéralisme conservateur, cet ultra-libéralisme ultra-conservateur. »

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Légende : Steve Bannon, ancien conseiller stratégique de Donald Trump, contact privilégié de Vox // Crédits : Gage Skidmore / Flickr / Wikimedia Commons

Sur les plates-bandes du Parti populaire

L’ascension de Vox inquiète les cadres du parti traditionnel de la droite espagnole. Alors que le PP conservait jusque-là les représentants de la droite radicale en son sein, la scission opérée par Vox et la polarisation engendrée par la crise catalane affaiblissent un peu plus une formation déjà mise à mal par une corruption endémique qui a conduit à la motion de censure contre Mariana Rajoy, ancien chef du gouvernement, en juin dernier. Qu’importe si les élections internes au sein du PP ont vu triompher le candidat le plus droitier, Pablo Casado. « Avec la victoire de Casado, tout le monde pensait que Vox n’avait plus d’espace, puisque le discours radical était désormais au sein du Parti populaire. Mais au final, Casado évolue dans un parti entaché par des affaires de corruption, qui vient de gouverner, et qui a géré la crise catalane d’une manière relativement complexe. Vox est un nouveau parti : en outre, au sujet du féminisme et de la Catalogne, il dit ce que de nombreuses personnes au sein du PP voudraient dire sans oser le dire », analyse Guillermo Fernández. « Je crois, effectivement, que le PP est préoccupé, mais qu’il ne porte pas une stratégie correcte. Il a radicalisé son discours, mais en le radicalisant, plutôt que de freiner le départ des militants, il a augmenté le nombre de départs en normalisant le discours de Vox. »

Santiago Abascal peut miser sur une autre stratégie efficace dans la joute qui oppose son parti au PP, « la droite lâche », et Ciudadanos, « la girouette orange », selon les mots du président de Vox. Le parti entend profiter du désespoir de l’Espagne intérieure. « Hors de Madrid, la majorité de l’intérieur de l’Espagne est fortement dépeuplée. Des territoires dépeuplés, avec des gens très âgés, qui se sentent abandonnées et manquent d’infrastructures, de médecins, d’écoles… Il y a une grande sensation de décadence. […] En outre, ce sont des territoires dans lesquels il y a une culture rurale, qui diffère par exemple sur la question du rapport à l’animal. Vox a tissé des relations avec des associations de chasseurs, de pêcheurs, d’agriculteurs, pour tenter de mettre sur pied un espèce de réseau territorial. […] Ces gens n’ont pas seulement l’impression d’être en décadence, mais voient aussi que les gens des villes méprisent leur mode de vie, condamné à disparaître. Cette sensation d’agonie, de décadence, de sentir que ton monde s’écroule, c’est en réalité quelque chose qu’a toujours mobilisé l’extrême-droite », explique Guillermo Fernández.

Entre corruption partisane, crise territoriale et stratégie européenne des droites radicales, la jeune formation d’extrême-droite pourrait prospérer et obtenir plusieurs sièges au Parlement européen lors des élections de mai 2019, comme le signale le sociologue : « Je crois qu’ils peuvent croître grâce au désastre du PP, mais aussi parce que le conflit catalan a laissé de nombreuses blessures en Espagne, et pas nécessairement dans les rangs de l’extrême-droite. Il y a des gens qui se sentent blessés. Tous les gens qui arborent leur drapeau au balcon ne sont pas d’extrême-droite. Il y a quelque chose de bien plus transversal. Par dessus tout, dans la stratégie de l’extrême-droite européenne et internationale, il est intéressant que les choses se passent bien pour Vox. […] Pour plusieurs partis d’extrême-droite en Europe, avoir un allié – même petit – en Espagne est important : jusque-là, ils n’en avaient aucun. »

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Légende : Madrid, 18 avril 2018. Au premier, plan, Santiago Abascal, président du parti d’extrême-droite Vox

Crédits : Vox España / Flickr

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