Lueurs d’Espagne – A Madrid, le municipalisme en question

Lueurs d’Espagne – A Madrid, le municipalisme en question

Dans la capitale espagnole, la « mairie du changement » portée depuis mai 2015 par Manuela Carmena, ancienne magistrate et militante communiste, nourrit les espoirs de la gauche mais se heurte également aux écueils de la politique institutionnelle.

Ce samedi 13 octobre, dans les allées madrilènes du Jardin des Vistillas, à quelques mètres du viaduc qui mène au Palais Royal, les militants de Podemos profitent d’un soleil de fin d’été. Pendant trois jours, c’est là que le parti-mouvement de la gauche espagnole organise son université d’automne, tire les leçons du cycle politique passé et débat des initiatives à venir. Le soir venu, la foule se presse sur les chaises disposées à l’intérieur du chapiteau central. Lorsque les deux invitées font leur entrée, accompagnées de Pablo Iglesias, un immense « Si se puede » retentit entre les bâches blanches. A la tribune, deux femmes aux parcours singuliers, devenues il y a trois ans icônes d’une stratégie politique aux multiples ramifications, soutenue par Podemos et plusieurs forces de gauche : le municipalisme.

En mai 2015, quatre ans après les manifestations des Indignados, auxquelles quelques universitaires madrilènes ont souhaité donner une traduction politique avec la création de Podemos, les élections municipales ouvrent un nouveau cycle. Tandis que la droite gouverne, avec Mariano Rajoy à la barre, plusieurs candidatures « citoyennes » émergent dans les villes espagnoles. Composées de militants actifs des luttes sociales, forgées à l’un des échelons politiques élémentaires, héritières de traditions politiques multiples et inscrites dans une logique de convergence inespérée, les candidatures municipalistes fleurissent. Dans la capitale, la coalition Ahora Madrid, arrivée en seconde position derrière la liste du PP – qu gouverne alors la ville depuis plus de 25 ans –, remporte la mairie au prix d’une alliance avec les élus du PSOE, arrivés en troisième position. Au cœur de la première cité d’Espagne, c’est ainsi Manuela Carmena, ancienne magistrate, militante communiste et antifranquiste, qui remporte le fauteuil de maire.

A Barcelone, c’est Ada Colau, une ancienne activiste du droit au logement, militante de la PAH, qui arrive à la tête de la capitale catalane grâce à la liste « Barcelona en Comu » et aux votes d’investiture des autres formations de gauche.

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« Solidarité, participation, créativité »

A Madrid, trois ans après les victoires inespérées des « mairies du changement », Pablo Iglesias rappelle les « conditions extrêmement difficiles » dans lesquelles sont nées les expériences municipalistes, « points de départ de l’Espagne nouvelle ». Sous de fréquents applaudissements, Manuela Carmena et Ada Colau disent les avancées, les méthodes et les expériences des deux plus grandes mairies d’Espagne. « Solidarité, participation, créativité », tel est le mantra de la maire de Madrid, candidate annoncée à sa réélection lors des municipales de mai prochain. Ada Colau explique les défis de la majorité municipale catalane sous l’ère Rajoy, celle « d’un gouvernement du PP très dur avec toute ambition de participation démocratique ». La maire de Barcelone revendique une « gestion plus transparente », tout en considérant qu’il « reste beaucoup à faire » et rappelle la singularité de l’élection de 2015 : « On a gagné sans pouvoir médiatique, seulement avec la force des gens. » L’ancienne activiste du droit au logement, qui entretient aujourd’hui des rapports complexes avec ses anciens camarades militants, ne perd pas de vue la nécessité de réformer la législation du locatif, pour freiner la hausse des loyers. Critique d’une « industrie touristique qui ne pense qu’à faire la maximum de profits à court terme » et rend les loyers inaccessibles pour les habitants, elle est de nouveau applaudie lorsqu’elle raconte la lutte contre AirBnb et l’amende infligée à l’entreprise par la mairie de Barcelone. Manuela Carmena, elle-aussi confrontée à la hausse continue des loyers à Madrid, met l’accent sur les initiatives écologiques de la mairie : piétonisation de grandes avenues, voitures électriques… « Il faut savoir négocier. Et négocier avec tout le monde », ajoute l’ancienne magistrate. Après une heure d’échanges, le « Si se puede » retentit de nouveau. A Madrid, pourtant, l’expérience Carmena, qui satisfait 57,7 % des habitants, à en croire un sondage de la ville, se heurte aux critiques de certains mouvements sociaux, mais également à celles émanant du sein même de la majorité municipale.

Un espoir déçu ?

Pour le sociologue et historien Emmanuel Rodriguez Lopez (1), le « pari municipaliste » repose sur trois éléments fondateurs : premièrement, « une logique politique liée à l’expérience du 15M [le mouvement des Indignados – NDLR], particulièrement à la critique de la représentation et à un lien organique avec la logique de mouvement ». Ensuite, l’échelon municipal considéré comme « niveau institutionnel de base », puisant en cela ses inspirations dans « le républicanisme fédéral, le municipalisme libertaire ou même dans le mouvement des voisins ». Sous la dictature, alors que l’expression politique est âprement contrôlée, le mouvement vecinal constitue un refuge pour l’opposition politique et institue le quartier comme unité politique élémentaire. Lors des premières années de la Transition, c’est en son sein que se développent les luttes sociales de proximité. Enfin, poursuit le chercheur, les candidatures municipalistes de 2015 envisagent « un agenda construit par les mouvements sociaux locaux », constitué des éléments suivants : un « audit de la dette comme mécanisme de critique pratique de la corruption institutionnelle et de la dictature financière », la « remunicipalisation […] comme procédure immédiate pour inverser [la logique] de spoliation des services publics », et la « démocratisation institutionnelle » comme vecteur de la « décentralisation réelle de l’État sur la base de l’autonomie municipale ».

Trois ans après la prise de Madrid, Emmanuel Rodriguez Lopez, proche des secteurs critiques de l’expérience institutionnelle de la gauche espagnole, dresse un constat amer et attaque le « continuisme politique » de l’expérience Carmena : « Le programme minimal, fondé sur les remunicipalisations, l’audit de la dette et le combat contre les politiques d’austérité, qui demandait d’assumer le conflit institutionnel, a presque toujours été laissé de côté. »

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Légende : Madrid, Quartier Lavapiès. Traduction : « Ahora Madrid exproprie, mairie de vendus ! » // Téo Cazenaves.

Pourtant, plusieurs mesures directes, telles que l’achat d’autobus électriques pour la compagnie municipale, le plan sur la qualité de l’air, l’inclusion des habitants dans les projet de reconstruction des places, sont le fait de la majorité portée par Manuela Carmena. En outre, la nouvelle édile se rend à la mairie en métro, et a renoncé aux frais de représentation. Mais c’est sans aucun doute sur la question de la dette que se situe la principale réussite de la « maire du changement » madrilène. En trois années de mandat, la dette de la capitale espagnole a été réduite de 40 %, passant de 5636 millions d’euros en juin 2015 à 3424 millions en mars 2018 – Madrid reste néanmoins la ville la plus endettée d’Espagne. Mais l’approche des municipales de mai 2019 inquiète à nouveau.

Le retour de la vieille politique ?

En septembre dernier, Manuela Carmena a ainsi annoncé qu’elle serait candidate à sa réélection, sous la forme d’un « regroupement d’électeurs », une procédure que permet la loi électorale. Mais l’initiative de la maire, qui lui permettra d’éviter le cycle des primaires, crée des remous au sein même de la majorité municipale. En 2015, le mérite de la candidature municipaliste à Madrid était d’avoir « été impulsée par des secteurs actifs avec une réelle implantation dans la ville et une légitimité difficilement discutable », d’après Emmanuel Rodriguez Lopez. Le chercheur cite en guise de garantie démocratique l’initiative des primaires qui ont conduit au choix de la liste candidate. Aujourd’hui, une frange de la majorité issue de « Ganemos Madrid », une composante de gauche de la coalition « Ahora Madrid », a fait savoir tout le mal qu’elle pensait de l’initiative de Manuela Carmena. Dans un communiqué, les membres de Ganemos rappellent qu’Ahora Madrid est à l’origine « une initiative municipaliste à laquelle participent plusieurs acteurs (partis politiques, associations, mouvements sociaux) et dont la motivation originale était de créer un projet de transformation en contact permanent avec les demandes sociales des collectifs les plus actifs » de la capitale, « secteurs les plus touchés par la crise économique et politique de ces dernières années ». Pour ce secteur critique, l’initiative de Manuela Carmena affaiblit « l’expérience d’unité populaire et de convergence par le bas » en lui substituant « un projet personnel ». Ainsi, le conseiller municipal Pablo Carmona, membre de la majorité mais proche des secteurs critiques de la gauche madrilène, a réagi sur Twitter à l’annonce de l’actuelle maire : « Lorsque qu’on renonce à la construction collective, à des points centraux du programme, à la démocratie interne et à la diversité, ne reste que le césarisme. Bienvenue à la Monarchie Municipale de Madrid ». Dans les colonnes du mensuel anarchiste « Todo por hacer », on peut ainsi lire la critique suivante : « [Manuela Carmena] écarte toute possibilité d’existence d’une organisation qui contrôlerait sa gestion et ses décisions pour inventer une formule qui ne lui cause pas de problèmes et sert ses intérêts personnels ».

A l’autre extrémité du spectre, les conseillers les plus fidèles de l’actuelle maire, membres de Podemos, ont annoncé qu’ils ne souhaitaient pas non plus se présenter aux primaires madrilènes du parti-mouvement, mécontents des places qui leur étaient attribuées sur la liste. Le parti a réagi en prononçant le 12 novembre cinq suspensions et menaces d’exclusions, afin de forcer les conseillers récalcitrants à se conformer à la règle interne, qui veut que les cadres de Podemos soient choisis par les bases.

« Mille pieds dans la rue, un dans les institutions »

Les dissensions au sein de la majorité municipale ne sont cependant pas nées avec l’annonce de candidature de Manuela Carmena. Depuis plusieurs mois déjà, une partie des membres de la majorité affiliés à Ganemos, aux Anticapitalistas (tendance de gauche de Podemos), ou encore à Izquierda Unida, la coalition communiste, ont rendu publiques leurs interrogations sur la gestion municipale de l’ancienne magistrate et de ses fidèles.

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Légende : De gauche à droite : Ada Colau, Pablo Iglesias et Manuela Carmena  // Crédits : Dani Gago

De fait, la lutte contre la spéculation touristique et la prolifération des logements AirBnb souffre du peu de ressources dont dispose le département d’urbanisme et de compétences municipales insuffisantes. Mais le fait que l’entreprise municipale du logement continue à exproprier des résidents révolte les militants de la PAH, qui avaient pourtant porté l’espoir municipaliste en 2015. C’est cependant sur la question de l’urbanisme que se concentrent les critiques des ambitions municipales : l’Opération Chamartín, ses 25 gratte-ciels, son million deux cent mille mètres carrés de bureaux et son coût estimé à 1700 millions d’euros représentent pour ses détracteurs un projet démesuré, taillé pour les promoteurs immobiliers.

Dans une tribune collective publiée dans les colonnes du Salto Diario, trois conseillers municipaux, membres de la majorité, expliquent leurs déceptions. « Une fois gagnées les élections, la Mairie du changement s’est séparée du mouvement qui l’avait portée. La simple idée de démocratie interne, de contrôle ou de reddition des comptes – qui fut constitutive de la candidature d’Ahora Madrid – devint à ce moment de l’histoire ancienne », écrivent ainsi Rommy Arce, Montserrat Galceran et Pablo Carmona. « Les mouvements de voisins, écologistes, syndicaux ou ceux du droit au logement ont été particulièrement critiques sur des points centraux de notre mandat, ce qui aurait mérité une réflexion collective minimale. » Pour autant, ces conseillers critiques n’abandonnent pas le projet municipaliste, qu’ils entendent continuer à défendre « avec mille pieds dans les rues et un dans les institutions ».

Pour Emmanuel Rodriguez Lopez, observateur inquiet de l’expérience madrilène, l’annonce de candidature de Manuela Carmena « peut être le début de la marche triomphale vers sa seconde victoire, mais aussi le point d’arrêt de l’expérimentation municipaliste ». Le sociologue Angel Calle Colado, pour sa part, invite à considérer la persistance historique de l’échelon municipal en Espagne : « Le municipalisme, avec ses avancées et ses reculs, ses innovations, les nouvelles conjonctures auxquelles il est confronté, continuera à visiter ce pays. Par tradition, à cause de l’urgence d’une transition. Il sera toujours temps de l’actualiser. »

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Notes :

(1) El Salto Diario : « La apuesta municipalista: ¿revisión o abandono? », 9 janvier 2018. https://www.elsaltodiario.com/municipalismo/la-apuesta-municipalista-revision-o-abandono

Légende de la photo de couverture : De gauche à droite : Ada Colau, Pablo Iglesias et Manuela Carmena

Crédits : Dani Gago

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